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L'épopée mexicaine de Romulus Bonnaventure, témoin de notre mémoire

Térèz Léotin
L'épopée mexicaine de Romulus Bonnaventure,  témoin de notre mémoire

"Bonnes gens de Saint-Pierre vous avez devant vous un héros de l'épopée mexicaine, qu'a décidée notre vénéré Napoléon III et qu'a menée à bien notre non moins vénéré Maximilien   premier. " Ainsi parle Romulus Bonnaventure, revenant de la guerre du Mexique (1862-1866) tout couvert de médailles, qui comme nous le savons sont censées témoigner de la bravoure, de la probité des récipiendaires. Romulus Bonnaventure, dont "  il sera question ici dans l'aller-venir-revenir le plus complet du retour au pays de ce soldat napoléonien....parti tel un soldat de la mer Océane" défendre les remparts de la colonisation napoléonienne. Cet homme qui mène l'épopée de mains de maître s'appelle donc Romulus, nom qui lui a été baillé au lendemain de l'abolition, lorsqu'il  affirma que son surnom Roro  ne pouvait être issu que de celui du fondateur de Rome. Romulus correspondrait donc à son prénom. Peut-être que dans sa tête de nègre savant, l'individu se sentait une âme de conquistador. Il s'appellera Romulus. Romulus Bonnaventure. C'est un érudit, certes il ne sait pas trop qui de Hortense, Eugène ou Napoléon, Joséphine serait mère ou grand-mère, mais il sait lire.

De  galères en tribulations la vie du dénommé Romulus s'étire en moments plus épiques, les uns que  les autres à l'heure où la Martinique  s'invite avec d'autres peuples (Polonais, Allemands, Belges) à la grande aventure que Napoléon III vient d’entreprendre au Mexique.  Ce Mexique qui nous a laissé ce proverbe dans notre parole créole : Bagay tala fè ladjè Mexik,  pour désigner un objet très abîmé. Ainsi parlait déjà mon grand-père  dont, je ne  sais pourquoi  le chien s'appelait aussi Bismarck. C'est de cette manière que : L'épopée mexicaine de Romulus Bonnaventure embarqua dans ma tête mes souvenirs d'enfant.

Natif disait-il de Saint-Pierre, l'homme a connu les affres de l'esclavage, sur l'habitation la Fleury, où il va bourlinguer de champ de cannes en petits métiers divers avant de tomber d'amour. L'élue, Péloponnèse une femme callipyge à la plastique arrière tout aussi généreuse et alléchante que sa devanture sexuelle, sa pomme d'amour, est attirante. Ils partiront, vers l'aventure mexicaine, chacun prenant son bord, sans le savoir. Romulus trimballe avec lui son précieux dictionnaire sorti vainqueur, presque d'un autodafé, lorsque au risque de sa vie, Romulus lui fera échapper  à l'embrasement de l'habitation. 

 

Pourquoi partira-t-il avec un dictionnaire pour tout bagage ? Est-ce dans l'espoir de bénéficier de ses connaissances durant son absence au pays ? L'homme envisage-t-il de faire sien, petit à petit tous ces mots patiemment  regroupés, dont l'ouvrage regorge ? À défaut de construire comme son mentor Romulus de Rome,  le nôtre envisage-t-il de se reconstruire, d'une certaine manière ?  Cherche-t-il peut-être à  se rattraper et se  défaire du créole, certes envahissant pour l'époque, mais qui n'était que couramment parlée sans plus. Le récit du reste est agréablement agrémenté du piment de cette langue que Confiant fait interpénétrer comme à son habitude, dans son écriture, par des mots, des expressions tels  un dépris, resté bec coué,  il fiéraudait, un descendu, tout subitement, à force à force, maigre-zoquelette, la savantise,  qui travaillent la langue française avec tant de "bienaiseté" et parfois de façon si "dérespectueuse" qu'il pourrait parvenir à faire se morfondre ou étouffer  de rage les puristes.  

L'autre héros de l'affaire, un dénommé Adrien Delfort ne se déplace jamais sans "Les rêveries d'un promeneur solitaire" de Rousseau. Que dire ? En plus du témoignage historique qu'est l'épopée mexicaine, Confiant donnerait-il en un clin d'œil, un autre message à la postérité ? Voudrait-il aussi souligner au travers de son récit, la valeur et les bienfaits du livre à une époque, la nôtre, où ceux-ci sont déjà presque objets obsolescents à jeter aux oubliettes, en cette période où les libraires dépités ferment boutique ? Veut-il montrer l'importance du livre dans la vie d'un homme et combien celui-ci peut être un compagnon ?

 

Romulus à son retour reviendra diminué d'un œil et raccourci d'un bras, les poches vides de la pension espérée, mais la poitrine chargée des médailles de la reconnaissance qui n'ont jamais, à ce jour nourri  aucun homme.

Tout comme en Haïti où Napoléon avait,  pour rétablir l'esclavage, vers 1803, fait appel à un corps expéditionnaire contenant des légions étrangères, dont des Polonais, son neveu, le troisième du nom, fidèle à ses idées  en usera lui aussi pour sa conquête mexicaine. En Haïti les Polonais considérés comme des soldats de seconde zone, opteront pour la nationalité haïtienne, après avoir pris le parti des esclaves. À l'indépendance en janvier 1804, ils iront se cantonner dans deux zones, celle  de Cazal à l'ouest, et celle de Fonds des blancs au sud, où ils se mêleront á la population en la métissant. Ce qui n'est pas sans nous rappeler la Martinique. Car comme nous le remémore l'ouvrage "L'épopée mexicaine de Romulus Bonnaventure",  nous avons des patronymes à la consonance polonaise signant la présence des déportés de la guerre du Mexique, lesquels dans l'attente de leur expédition en terre mexicaine choisirent, pour certains, l'escapade dans les mornes et champs martiniquais, pour faire corps avec sa population et donner des Ludosky, Labinsky, Sobesky, le quartier Lowensky, à Rivière-Pilote autant de noms d'origine polonaise qui sont portés par nos compatriotes en témoignage de leur filiation, sans que nous n'en soyons particulièrement émus, à côté que nous sommes de nos réalités.

 

Le style,  par endroit nous rappelle celui de Proust page 257/ 271. Nous dirons tout bonnement que ce roman épique est construit sur le rythme de quatre cercles où, l'auteur Confiant, nous invite à savourer un bèlè littéraire. Il nous amène à nous remémorer notre histoire, que nous avons tendance à ne pas vouloir reconnaître. Il nous invite aussi à reconsidérer le point de vue du colonisateur-oppresseur qui ayant fait des milliers de kilomètres, veut régner en maître sur un pays qu'il ne connait même pas, et dont il veut effacer d'un revers de main des siècles d'histoire. Il nous dépeint la main-mise des partisans de l'occupant qui pillent le patrimoine aztèque, en vendant des masques, en détruisant des objets sacrés qui pour eux ne sont que des babioles, en rasant des temples, en un mot en vouant aux gémonies des monuments historiques et en présentant surtout comme  dictature toute  résistance d'un Bénito Juárez, qui s'oppose.

Je vous renvoie tout spécialement à la page 185 alinéa 7 à 21  découvrir ce moment assez cocasse, ce passage de pure délectation littéraire, où la comtesse Kollonitz (dame de compagnie de son Altesse Charlotte, épouse de Maximilien d'Autriche, empereur du Mexique) trouve ô combien admirable l'environnement pitoyable qu'elle découvre lors d'une promenade de détente au quartier des Misérables.  

L'épopée de Romulus Bonnaventure, roman de Raphaël Confiant, a paru aux éditions Mercure de France  en avril 2018.

Bonne lecture à tous.

 Térèz Léotin

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