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LES AVENTURES DE DAMIDA, LA PETITE CREOLE

{{Les immigrés et les francs-maçons du Bas-de-Source}}

{La Créolité est notre soupe primitive et notre prolongement, notre chaos originel et notre mangrove de virtualités. Nous penchons vers elle riches de toutes les erreurs et forts de la nécessité de nous accepter complexes. Car le principe même de notre identité est la complexité}.
“ Éloge de la créolité - in praise of creolness - Jean Barnabé, Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant. ( Édition bilingue Gallimard )

Madina Dejour ! Ah ! Madina Dejour, une superbe bougresse de vingt ans, la tête haute, les appas pointés derrière et en avant, jouissait à piquanter la rue. Sa noirceur touche de piano et ses lèvres créoles fardées s'harmonisaient au point de galvaniser bien des démons du midi sonnant. Ses grands yeux couleur de l´écorce brun rougeâtre de la châtaigne bordés de vrais cils de poupée embrasaient. Ses tétons gonflés d´audace et débordants d´un soutien gorge pigeonnant savamment s'orchestraient avec ses roulements de hanches. La cadence de ses fesses de mi-ta-w-mi-tan-mwen réglait le timbre d'un bon nombre de tuyaux d'orgue. Madina irradiait tout naturellement un intense esthétisme sensuel. Ses parements à la fois simples et de bon goût exprimaient l'élégance spontanée. Elle porterait un sac de farine-France, qu'on aurait cru le dernier cri. Son assurance impressionnait Damida à la découverte de la femme en elle. Vêtue d'une robe droite boogie courte en coton piqué blanc, contraste de sa peau brillante traitée à la vaseline, sa belle tête savamment enjolivée d'un foulard madré de jaune et rouge, ses oreilles percées par des cercles créoles, le cou orné d'un collier forçat en or vingt-quatre carats, une démarche rythmée à la tout-cela-est-à-moi, Madina Dejour faisait saliver tous les mâles qui prenaient le risque de la zieuter. Risque, car la voir était ressentir la souillure que procure la luxure.

Un des jeunes présomptueux qui ne se déplaçaient qu'en banélo (groupe) émettait un long sifflement :

"Woy ! Woy ! Woy ! Mi bèl bonda ! (Oh là là ! Voilà un beau derrière !)" Les autres reprenaient en chœur " Bonda ! " puis au seul coup d'œil lanceur de flammes de la belle, se figeaient brusquement le regard ailleurs.

-Vous ne pouvez que regarder, pas manier. Petits batteurs de douce (branleurs), lançait l'affriolante en rigolant.

Elle aidait sa mère Foyalaise, propriétaire du “Bar bleu”, émigrée de la Martinique toute seule avec ses deux filles. Entretenir ce débit de boissons peint d´un bleu mer turquoise, bailler à manger aux cochons à tuer pour Noël et s'occuper de sa jeune sœur étaient ses occupations journalières. Le reste du temps, vêtue d'une petite culotte en nylon et d'un boléro brodé, elle s'imaginait sybarite et dévorait "Intimité" et “Nous-Deux” les mensuels de la romance, confinée dans sa minuscule chambre ou seules les femmes étrangères étaient autorisées : Sophia Loren, Lana Turner, Ava Gardner, Rita Hayworth, Jayne Mansfield, Marilyn Monroe, Brigitte Bardot, Gina Lollobrigida, Diana Dors s'offraient voluptueusement sur ses minces cloisons de planches auxquelles on aurait pu y ajouter deux boutons de radio, à seule fin d'écouter la quotidienneté des voisins.

Les “ yo ” (on) racontaient qu'à la présentation de Madina à un match de football, les joueurs sur le terrain, envoûtés, s'arrêtaient de jouer fap ! Au bal, les musiciens en transe battaient rien que pour elle blogodo-blogodo. De l'eau giclait des pores à l'instant où son entrefesson bien ferme se frottait un cha cha cha à la oyé como va qué ritmo-bueno pagosa-mulata. Oui ! À sa seule apparition dans la rue, les automobiles se cognaient bo ! Aux veillées mortuaires, les lutteurs s'immobilisaient et les morts très affamés se réveillaient wap ! La main des frappeurs de dominos restaient en suspend sur un double six, aïe ! À la messe, lorsque sa petite langue se tendait à la réception de l'hostie, les abbés sous leur soutane violemment bandaient bim ! Enfin toute la gent masculine bavait de volupté et lui offrait la lune en bijou. Les Guadakériennes, elles, envenimées par ce sentiment d'irritation et de haine contre une personne qui possède un bien auquel on aspire, qu´est l´envie, gardaient un mutisme bisqué devant la force d´attraction de la succulente Martiniquaise. Et bien sûr leur dénigrement systématique dans son dos suivait son cours.

-Ah ! Ces Martiniquaises, elles sont toutes comparaisons (philosophes) et dans toutes les sauces. Voyez Madina ! Elle est aristocrate comme un chien qui porte des bretelles. D'après elle, c'est le tapis rouge qu'on devrait lui dérouler. Pour qui se prend-elle ? Elle n'est pas plus jolie que personne. Sa mère vend du boudin et du manger bouilli, mais elle marche sur des œufs. Quelles sont ces manières ? Qu´est-ce qu´elle fait chez nous ? Pourquoi ne va-t-elle pas dans son pays parader ? Elle ne fait que s'accaparer des hommes de Guadakéra. Un jour on va l'attraper par la peau de ses grosses fesses.

Les murs de la jalousée ayant des oreilles, ajoutés à toutes ses langues bien pendues, elle les envoyait se faire lanlaire et les foudroyait au grand jour en leur débitant son chapelet :

- Malpalan ka mò dèwò. A pa fòt mwen si zò lèd kon anmwé é kouyon kon lannuit. ((Les médisants sont toujours rejetés. Ce n'est pas de ma faute si vous les Guadakériennes êtes laides comme "Au secours " et couillonnes comme la nuit). Je suis une belle et majestueuse Martiniquaise et les bonnes choses ne sont pas communes. Non seulement j'ai un trésor entre mes jambes, mais j'existe. Je vis ma vie et pas celle des autres et surtout pas la vôtre. Vous êtes toutes des jalouses. Foutez moi la paix !

- Moun jalou kaka (Certains sont jaloux de caca), disait Man Zoun la marchande de cornets de pistaches. Nous sommes tous poussières et retournerons poussières, qui veut dire du caca, aussi pourquoi se jalouser?

Les responsabilités d'aînée de Madina dans sa famille avaient fortifiées sa faconde et son indépendance. Elle ne se laissait donc nullement badiner par les grosses légumes et directeurs de société égarés au Bas-de-Source uniquement pour lui faire la basse de promesses des Mille et Une Nuits. Elle les coinçait vertement :

-Pawòl an bouch pa chaj (Promesses sans lendemain). An paka pwan kyim a savon pou kristal (Je ne prends l´écume du savon pour du cristal : je ne prends pas des vessies pour des lanternes). An Matnikyèz, an paka kriyé chyen bopè pou zo (Je suis Martiniquaise, je n´appelle pas un chien beau-père pour avoir un os : j´ai de la dignité.) Tout ce que vous me racontez sont des blagues à masques (baratin). C'est bien beau de toujours entendre que j'ai un beau corps, mais on n'attache pas les femmes avec des herbes. Je ne suis pas une lapine. Je suis plus exigeante que Brigitte Bardot. J'aime les bijoux en or, les diamants, les belles chaussures, les beaux tissus et toutes les belles choses que Dieu a créé au goût de mon coeur. Je veux un chateau. Je veux voyager et voir le monde."

Ses amours avec Henri Milazan, l'étoile du cyclisme aux jambes arquées, réputé d'un bon calibre, fils de l'épicière Mme Etiennette Milazan, réitéraient la pièce de Roméo et Juliette à la Belle-Terre. Quelle ne fût la stupéfaction du voisinage lorsque Madina parada avec son gros ventre comme une barrique qui n'arrivait pas à la déparer de ses atouts! Plus sensuelle et émoustillante que jamais, elle aguichait la rue. Les médisantes proliférèrent : "Oui ! Elle a trouvé ce qu'elle cherchait ! Un gros ventre. Bravo ! Nous l'avons bien dit. C'est tout ce qu'elle méritait cette enfant de garce."

La maman du champion de bicyclette qui craignait qu'on l'appelle grand-manman, déjà sauvage comme une mangouste traquée et qui avait la beauté martiniquaise dans le nez, se planquait derrière son comptoir d'épicière, sous l'affiche de Bébé Cadum bien encadrée, son vaste arrière-train vissé sur un mini tabouret. Madina réinstallait son bout-de-chambre, abri de son concubinage avec son Adonis. Elle remplaçait les voluptueuses femmes étrangères par ses propres portraits en noir et blanc. Notammant une où elle posait dans tout l´éclat de sa beauté, la robe en corolle relevée par le brassement de l'air d'un ventilateur entre les jambes, ses bras insérés de gants blancs soyeux sur une fausse plage. Cette exquise illustration faisait fureur dans la vitrine de M. Pliton, le célèbre photographe de la Belle-Terre qui tenait aussi le Service des Pompes Funèbres.

Son bébé-garçon naquit blanc comme la barbe du père Noël, auréolé de cheveux de la même couleur que ceux du petit héros de l'écrivain Jules Renard "Poil de carotte". Les marchandes de poissons hèlèrent wayayay ! les mains sur leur tête aux poils bien gris. En défiant le voisinage qui la plaignait et la reluquait plein de commisération, la mère de Madina, son petit-fils roux dans les bras, se cabrait et toisait les languards en proférant "Ayen-ayen pou ayen bèl tèt rouj. (Il faut blanchir (ou "roussir") la race.)" Henri Milazan, la peau café au lait, la toison corbeau, souvent bien lissée à la gomina, n'eut pas l'air d'avoir perdu son honneur. Plus mordu que jamais, il conduisait fièrement sa chère Madina et son fils dans une nouvelle Peugeot, " On loto nèf " (une voiture neuve) qui lui attirait de nouvelles maîtresses prêtes à lui caresser les cornes. Surpris un jour par sa belle dans un " kòkòlò " (voir les feuilles à l'envers) à califourchon sur la première Miss Guadakéra, une jeune-fille de souche guadakérienne bien encouragée par Mme Milazan, Henri qui avait délaissé son vélo pour sa nouvelle voiture, dut pour quelque temps se contenter d'une Solex, une mobylette noire très à la mode. Effectivement, ce cocuage avait décuplé la passion de la tigresse Bas-de-Sourceuse.

Durant une nuit et un jour sans répit, Madina s'entreprit méticuleusement à briser, concasser, écarteler, démembrer, morceler et mettre en pièces détachées inutilisables l'auto neuve en pleine rue bloquant toute la circulation. Puis, assise bien droite derrière la moto du gendarme rouquin, les jambes bien galbées dans un petit short en dentelle transparente, les seins collés sur la colonne vertébrale du motard qui les gros biscoteaux prêts à exploser, faisait ronfler sur place le gros cube rutilant de ses battoirs, Madina narguait son amant :

- Fanngas ! Tini bèldriv an ka véyé jès a-w. Apa mwen ou ké désérébralé. Ou pa gayak. Mèt paka fè dé tan. Sé bon kyè a kabrit ki fè si bonda a-y dèwò. An péké ba-w ! An péké ba-w ankò vyé chyen ki ou yé ! (Enfant-de-garce ! Il y a belle lurette que je te surveille. Ce n´est pas moi que tu lobotomiseras. Tu n´es pas indestructible. Un champion ne dure qu'un temps. Trop de bonté nuit à soi-même. Je ne te donnerai plus rien. Je ne te donnerai plus rien espèce de chien que tu es !)

Un pied à terre, l'autre en équilibre sur sa bécane, Henri, le sourire narquois, se caressait nonchalamment la braguette rebondie comme s'il s'était fourré une bouteille d'eau du docteur Perrier dans la braguette :

- Asé fè wòl ! Fè pa ka koupé fè. Fèy di plis ki sa, van chayé-y kanmenm. Sé mwen ki mèt a mannyòk ! Fè fanm a-w èvè gro blan a-w. Ou ké oblijé woutouné an pyé a kwa-la ! An ké gidonné-w. Sé mwen ki mizi a-w. Mòsò fè-a-w . (Cesse ton cinéma ! Le fer ne coupe pas le fer. J'en ai entendu d'autre. Parle toujours, tu me reviendras. C'est moi ton maître ! Fais ton cinéma avec ton blanc. Tu seras obligée de retourner au pied de la croix. Je te maîtriserai. C'est moi qui suis de ta mesure. Je suis ton morceau de fer.)

Infailliblement, après quelques castagnes, les soirs de réconciliations, les amants terribles s'échangeaient des "Doudou sé-w mwen enmé. (Mon amour, c'est toi que j'aime.)" Henri et Madina approvisionnaient les fantasmes dans les rôles de la belle cavalière et le pédaleur. C'est le sport ! "Lè'w enmé, ou pa ray. (Dans l'amour il n'y a pas de haine.)", est le proverbe créole.

Oui ! Il y avait vraiment de tout à la rue Labat au Bas-de-Source. La mer, le ciel, la terre, des nègres, des Indiens, des jaunes, des bleus, des blancs, ... entre autres... une femme mécanicien. Oui ? Une femme mécanicien ! Une étrangère bien sûr !

Voilà l'histoire.

Les femmes natives de Guadakéra conductrices de voiture se comptaient encore sur les doigts d'une main. D'après les savants de l'île, il n'y avaient que les blanches, les femmes-zanmis (lesbiennes) et les Guadakériennes dégradées qui cherchaient à s'égaliser aux hommes.
-L'égalité ! L'égalité de l'homme et la femme est un leurre. Être égale à Dieu est la seule égalité à laquelle nous devrions aspirer, disait le réfugié Guadeloupéen Démosthène Démissien.

Une jeune femme blanche bien bronzée qui s'exhibait en combinaison bleue, débarquée d'on ne sait quel pays, s'était ancrée dans les bras d'Étienne Boirivé, un petit vagabond noir comme une nuit sans lune, aux cheveux grainés (cheveux très crépus) du Bas-de-Source. Il réparait les voitures pour trois sous dans un espace réduit, sous la maison de ses parents décédés. Personne n'avait été invité au mariage d'Étienne et sa brunette, tenu seulement à la mairie, sans cérémonie religieuse, ce qui était du plus suspect. Par surcroît, la mariée était en pantalon. Quel scandale ! La bronzée transformée en Mme Boirivé avait agrandi la surface à la réception de plusieurs voitures et construit un bureau avec quatre planches. Ensuite, elle s'était procurée une machine à écrire, des factures de crédit, avait commandé des pots d'huile pour combler les étagères au mur du bureau, complétés par tout un outillage avancé de mécanique et s'était mise au dépannage pendant qu'Étienne contrôlait la caisse. Celui-ci avait haussé les épaules lorsqu'à la présentation des notes de réparation à ses anciens compères, ceux-ci s'étaient indignés en objectant : "Voyons Étienne, c'est ce que tu nous fait ? Tu te laisses conduire par une femme. Tu nous humilies. En plus une femme blanche. Où est ta fierté ?"

- Pa fè jé ! (Ne plaisantez pas !) maugréait Étienne tout gêné, en lorgnant sa moitié qui s'essuyait les mains huilées de pétrole sur sa cotte. J'ai maintenant des enfants, je dois les nourrir et ma femme ne me commande pas. Nous sommes ensemble-ensemble. C'est tout.

La salopette de son épouse était aussi souillée de graisse noire que son visage, ses mains et les chiffons avec lesquels elle s'épongeait, tant et si bien que parfois elle ressemblait à un masque-à-congo. Elle magnait à sa guise et sans complexe les organes essentiels du moteur tels que la bielle, la bougie, la came, le carburateur, la culasse, le cylindre, le distributeur, le piston, le rupteur, le segment, la soupape et le vilebrequin. Elle montait, emboitait, vissait, entretenait et réparait tout ce qui ronflait. Couchée à plat sur le dos sous les ventres des véhicules, elle les fouillait et les refouillait adroitement sous tous les angles à l'aide de ses outils jusqu'à ce que le moteur rugisse comme la lionne en cage du cirque qui débarquait chaque année au Champ Aragon. Leurs trois fils nés et destinés d'emblée à la mécanique, l'élévation de l'immeuble qui maintenant se comptait en étages et la station d'essence qui avait suivis, l'avaient rassuré sur son nouveau nom de Boirivé. S'il y avait une qui se fichait royalement des commentaires sexistes sur la féminie et la race blanche, c'était bien cette petite jeune femme venue d'ailleurs, un petit air mutin percés d'yeux étincelants, la tête presque rasée. Elle avait vite appris à parler couramment la langue de son mari. Un jour qu'une Guadakérienne jalouse de sa pancarte "Station Esso-Boirivé" qui annonçait la vente du pétrole, voulait la renvoyer dans son pays, la femme blanche avait répliqué en bon créole :

- Ban di-w sa byen é répété sa : non an mwen sé Rosa Vendetta. Sé non a manman mwen, mé yo ka kriyé mwen Mékana. An sé moun Kòs. Papan mwen sété on foutbalè Gwadakéwyen é manman mwen pwan fè lè-y lésé-y tousèl gwovant san ayen pou-y manjé. An fèt fen é an toujou fen. Alò kouté byen ! Gwadakéra fwansé, mé i pa plis péyi a-w ki tan mwen. Isi sé péyi a lé Arawak, a pa ta-w menm ! Sé ta sé zendyen la. Si ni on moun pou woutouné an péyi a-y, sé-w pò madanm an mwen. Ay lékòl apwann la-w sòti. Sé vou pou woutouné an Afwik, a pa mwen. É dayè pou yonn, foumwalkan douvan la pòt an mwen ! ou ka tjòkanbloké solèy la. (Que je te le dise une fois pour toute et répète ceci : je m'appelle Rosa Vendetta. C'est le nom de ma mère. On m'appelle Mékana. Je suis Corse. Mon père était un footballeur d´ici, de Guadakéra et ma mère a beaucoup souffert d'avoir été abandonnée par lui sans manger alors qu'elle était enceinte de moi. Je suis née affamée et j'ai toujours faim. Aussi écoute moi bien ! Guadakéra est français mais il ne t'appartient pas plus qu'à moi. Ici appartenait aux Arawaks. Il n'est pas à toi ni à personne. Va à l'école t'instruire sur ton histoire. S'il y a quelqu'un qui doit retourner dans son pays, c'est toi ma pauvre dame. C'est à toi de retourner en Afrique. Et d'ailleurs débarrasse devant ma porte ! Tu me caches le soleil.)

- Ouais ! Il ne manquait plus que cela ! Voilà que les vieilles blanches, les mêmes qui nous ont colonisés, ne se contentent plus de nous prendre nos hommes, elles veulent aussi nous mettre à la porte de chez nous, avait hurlé l'intruse.

- Arété voum a-w ! (Arrête ton boucan ! ). Tu n'es qu'une intrigante. Ne me mets pas les mots dans la bouche ! Je ne te jette pas dehors de ton pays. Le jardin de Dieu n'a pas de frontière. Et si au moins nous les femmes, que nous soyions blanches, Indiennes, Arabes, Négresses, vertes, jaunes et bleues nous nous entendions entre nous sans la jalousie, l'envie et la méchanceté, toute la Terre nous appartiendrait sans problème, parce que c'est nous qui dirigeons cette planète. (Elle se frappa bruyamment le plexus solaire) C'est nous qui mettons les hommes sur la Terre ! C´est nous qui enfantons le monde. C´est nous qui accouchons l´Univers. Je n'ai jamais entendu dire que les hommes accouchaient. Ils font peut-être semblant, ils y participent, c'est d'accord, mais c'est nous qui les créons. Écoute moi pour bien entendre ce que je te dis ! Je te répète encore une fois que Guadakéra ne m'appartient pas plus qu'à toi. La vérité est que tous les pays nous appartiennent. J'ai le droit d'habiter où je veux sur cette terre. Qu'on se le dise !"

La Guadarienne n´entendait pas marche, elle continuait à brailler :
-Vous ne me connaissez pas sale blanche ! Ici c'est chez moi. Je vous arrangerai le derrière et en un clin d'œil, vous serez disparue de mon pays.

Il est à remarquer qu'à Guadakéra, dans le respect ou l'irritation, ils utilisent souvent la deuxième personne du pluriel soit le vous, pour renforcer la distance. Et encore, le tutoiement n'existe pas dans la langue noble qu'est le créole.

Le lendemain, Mékana avait trouvé devant son garage une poule décapitée et ensanglantée, bien amarrée dans des herbes guinée, treize piments oiseaux et treize feuilles de raifort. Sans mettre des gants, elle se transmua en une cuisinière en plein coup de feu : elle avait écarté le feuillage, déplumé la volaille et brûlé les duvets au-dessus d'un chalumeau avant de la faire macérer dans du sel, de l'ail, du girofle, du thym, du bois d'Inde et du citron, lui avait enfilée au cul une tige en fer pointue et l'avait bien grillée au-dessus d´un réchaud à pétrole dans un coin du garage qui empestait l'essence, au risque de faire exploser la baraque. Ce parfum épicé avait cette fois dominé la constante odeur d'huile et de combustibles qui empoisonnaient l´air du quartier. Étienne réticent au premier coup de fourchette, s'était fait rappeler à l'ordre :

- Si tu ne manges pas la poule, c'est elle qui va te dévorer !
La faim qui le tenaillait après une bonne matinée de travail fît des siens.

Après s'être bien repu et roté, il déclara :

- Poul-la té bon menm. Ou sèten a pa té on kok ! ( La poule était vraiment bonne. Tu es sûre que ce n'était pas un coq ?). Plus personne n'osait redire à la mécanicienne blanche, qu´on ne vit jamais vêtue d'une robe. Tout le peuple du Bas-de-Source la respectait comme une mâle-femme (femme courageuse).

Madame Bitopin venait de Bois-Rivières, une commune près de Belle-Eau. Propriétaire de la "Boulangerie-Bar Bitopin", elle était la réplique de Madina la Martiniquaise. La seule différence était que sa peau qui ne supportait pas le soleil était si blême qu'elle rappelait la carapace d'un camembert normand importé en délicatesse. Sa tenue volontairement négligée l'aidait à ne pas trop attirer l'attention de ses clients, épouse jusqu'au cou d'un béké jaloux, directeur de la Poste. Ils avaient deux beaux enfants : Marlène à quatorze ans était à la fois splendide et déjà d'une réserve qui l'habilitait à castrer tous les mâles chiens qui lui rôdaient autour. Le fils José, une dizaine d'années, s'attardait dans l'enfance au royaume des cieux. Une entente chaleureuse et tendre le liait à Damida qui captait tout ce qu'il lui confiait. “Il est né braque à cause d'un nouveau médicament de France que sa mère prit lors d'une migraine pendant sa grossesse.” disait-on.
Un débat inexistant car le mèdecin de la Guadeloupe qui avait rapporté que certains pays d'Europe ravitaillaient les îles considérés sous-développés en médicaments normalement interdits et périmés, fut subitement nommé chef de l'Hôpital Général à Beauplateau. Motus et bouche cousue. Croix sur bouche. Un bon nombre d'enfants nés la même année, avaient eu des symptômes similaires. L'état de José qui soit-disant attardé montrait des signes d'un étonnant avancement empreint d'une vive intelligence et d'une rare sagacité, lui permettait de causer fort et rire bruyamment même de la misère. Leurs heures de bavardage en se hurlant de la fenêtre au local se passait dans une joie réciproque au-dessus de l'indifférence des passants. José donnait des nouvelles :

- Henri, l´homme de Madina a commandé une plus groche voiture encore. Maman conchtruit on chakré maison à Bois-Magmo. Il faut pas dire cha à perchonne. Tu vas venir habité avec moi hein ? Damida. Je t'aime Damida.

Et tout le corps du jeune garçon se secouait de rires. "José est amoureux de Damida !" lançait une marchande attentive à madame Bitopin qui profitait pour se reposer de l'attention permanente qu'elle prodiguait à son fils adoré.

À la fois bar, boulangerie, tabac et centre d'informations, la boulangerie Bitopin était un lieu sans four et sans pain, où toutes qualités de personnes étaient bienvenues. Quelle ne fût la surprise de Damida la première fois qu'elle vit avancer en colonnes de fourmis noctambules, des homme tous blonds aux yeux bleus. Dans une nuit d'encre, ils sourdaient des bateaux Norvégiens qui échangeaient de la morue contre des bananes, accostés au port du Bas-de-Source et semblaient tous avoir l'adresse Bitopin. Au son de "Bèl bato la an rad la ", quelques femmes dont le maquillage remémorait celui des peaux rouges "Géronimo" et "Cochise" les héros de bandes dessinées françaises, mettaient précipitamment leurs enfants au lit, s'affublaient d´un short trop étroit et d´une large chemise d'homme amarrée sur leur beau ventre nu et foutaient du karata (dévalaient les mornes). Leur imposant et ferme fessier débordait des hauts tabourets en bois, elles posaient le regard langoureux, d'un nonchaloir voluptueux, accoudées sur le comptoir en acier de la boulangerie sans pain plus fournie que jamais. Les buvettes de dockers à ce moment au travail, du coup se vidaient comme des trous infundibuliformes.

Pour éviter les malentendus, il est à préciser qu'à Guadakéra, dans ce temps-là, les péripatéticiennes ou femmes de mauvaise vie étaient sur l'île de même que la profession de psychanalyste : non-existantes. Par contre, des filles mères sans sécurité sociale qui faisaient du DPP (Débrouillard-Pas-Péché) pour donner la becquée à leur marmaille oui ! Il fallait bien nourrir à la fois et les enfants et l'homme à la maison toujours le premier abondamment servi. Pour avoir mieux, il arrivait qu'elles se prenaient un autre amant pour les aider à élever leurs bâtards et en ce faisant, s'engrossaient d'un autre. Amant pour amant, mieux valait s'enfiler un qui au moins payait grassement pour un soir les vivres de survie d'un mois. Le cercle était vicieux, mais pas spécialement ces jeunes femmes que pourtant Damida n'enviait pas du tout.

Ces marins Norvégiens dorés rappelaient des bannetons (longs pains) bien cuits. Ils se pointaient en conquérants et se faisaient servir à boire, à boire, à boire, en chantant dans un jargon que seuls comprenaient M. Bitopin bien présent pour la circonstance à côté de sa bien-aimée. Celle-ci le sourire placardée allait et virait toute souriante à sa nouvelle caisse : une nouveauté qui s'ouvrait à chaque fois qu'elle appuyait sur un chiffre. Ces hommes venus de l'océan assoiffés de roulis terrestres se saoulaient de tout ce qu'on leur tendait, les bras pleins d'une ou de deux femmes, bonnes imitatrices de leur accent, sous l'encouragement des tenanciers qui profitaient pour écouler toute leur cargaison de bières, de rhum et d'absinthe. Ensuite ils disparaissaient l'un après l'autre en tanguant, bien soutenus par la choisie, avec laquelle ils s'évanouissaient à l'embouchure des mornes, sous les applaudissements et les fous rires du petit José Bitopin.

Le rite était toujours le même. Les cargos nordiques vomissaient de la morue salée, avalaient goulûment des tonnes de bananes qui employaient et musclaient les dockers de partout, se réapprovisionnaient en caisses de bières produits de chez eux mêmes, puis disparaissaient du Sud comme par enchantement. Restaient les débardeurs éreintés qui se comptaient quelques sous dans le plat de la main, tandis que les jeunes femmes revenaient le lendemain du marché pimpantes, les doigts cassés par des filets à provision remplis de viande, d'huile, de saindoux, de queues et gueules à cochon salées sous des mètres de vichy, de cretonne et de madras. Les ballots de toile se transformaient en billets flambants neufs dans les poches de Farid et Mammoud Abdallah, les séduisants frères Syriens le sourire scintillant de dents en or qui impressionnaient leurs clientes en baragouinant la langue locale. Après la razzia des mâles blancs assoiffés et en rut, les étagères du bar de la boulangerie Bitopin était déblayées d'alcool et d'hommes, jusqu'au prochain bateau. La place revenait aux femmes de toutes les classes qui se rassemblaient pour se raconter les nouvelles fraîches de la ville, à faire péter aux éclats de rire Mme Bitopin qui avait la manie de se secouer la robe entre les jambes. Il faisait chaud. Très chaud !

-Mi chalè an péyi-la! (Quelle chaleur !) soupirait en hoquetant le docker Martiniquais Jélot surnommé Jérôme parce qu´il confondait l´eau et le rhum. Il racontait qu´il avait fui un dorlis-femme de la Martinique qui l´avait poursuivi jusqu´au Bas-de-Source. Il le décrivait spectral et précisait que le dorlis féminin se plaquait sur ses lèvres et lui tiraillait la langue, même qu´il se réveillait la bouche remplie d´une consistance pâteuse, ce qui lui avait donné un tique : il se pourléchait constamment les badigoinces.

Les vapeurs de la canicule exaltaient l'imaginaire de la petite fille qui allait bon train, et grimpait même le morne du Chevalier Saint-Georges où sa marraine Clémence, une haute câpresse toujours coiffée en choux, créchait dans une grande maison entourée de cages à poules, de caloges à lapins et d´un abri pour son bourrique, juste en face de la Loge des francs-maçons. Les mauvais esprits disaient que c'était la maison du diable et que les membres de cette association sacrifiaient des petits enfants à satan, buvaient leur sang et se facilitaient la digestion en dormant dans des cercueils. Le pauvre diable étant toujours le bouc émissaire des mauvaises langues, où était la vérité ? D'après M. Démissien, cette rumeur était dû aux ténèbres du fameux temps à Sorin qui provoqua la dissolution des loges locales de la franc-maçonnerie par la loi du 13 août 1940 .

Comment croire que docteur Sirius de la clinique Thimothée, le pharmacien M. Mimésa père, le maire Maillard et son entrepreneur M. Patard parmi les visiteurs du grand bâtiment étaient ces créatures vampiriques citées ? se demandait Damida. Ces messieurs faisaient leur rentrée au Bas-de-Source en grande pompe, tractions, DS et Peugeots noirs rutilants, sans un petit coup de klaxon pour s'annoncer, le visage bien rasé, costume sombre et chemise empesée, méticuleusement repassée. Ils descendaient de leur automobile, se serraient la main d'un air très important, la classe ! et disparaissaient dans le bâtiment floup! Étaient-ce vraiment à eux qu'était due la disparition des enfants qu'on ne retrouvait jamais ? Et si les démons étaient si sanguinaires, pourquoi dans le groupe du "Carnaval Tentation" déguisait-on les petits enfants en diablotins rouges et noirs avec des cornes ? Pas Damida. Ce costume étant trop coûteux pour la bourse de sa manman, elle se collait des cartes usées par "La bataille" et "Le bourrique" (jeux de cartes) sur un tissu noir, s'y drapait en se titrant "Reine de cœur" ou "Reine de trèfle" selon la conjoncture et allait courir le carnaval en cachette, au son de "Dyab la ka mandé on ti manmay. On ti manmay pou li manjé. (Ter) ( Le diable demande un petit enfant. Un petit enfant à manger.) "

Lors de la remise du livre de francs-maçons à Clément-chabon, le bon conseiller Démosthène dans son cours sur la vie à l'abandonné lui avait aussi susurré, parce que les murs ont des oreilles :
- ne crois pas au diable, mais aux effets destructifs de la colère due à l'inadmissible, à l'inacceptable, à l'insupportable... donc à la turbulence de la pensée qui entraîne l'infernal soit la malveillance inconsciente. Toutes les guerres, les conflits, les crises... sont fondés sur ces adjectifs de l'ire. Et encore, aujourd'hui les maisons sont bâties sans égard aux esprits de la terre. Ceux qui voient le diable partout devraient s'enquérir des vibrations de leurs habitats, des influences animatrices du lieu, de leurs méchantes pensées qui cultivent le vrai diable, du reflet de leur nature humaine. Jadis, seuls les architectes et les maçons professionnels initiés à la fraternité avaient la faculté de construire en harmonie. Prends la bonne voie mon garçon ! Celle des vrais francs-maçons.

Damida qui avait reconnu dans les informations de M. Démissien à peu près le même discours que le menti-menteur M. Éric Liton de Bonsiro, concluait dans sa caboche qui mélangeait tout, que les francs-maçons étaient des magiciens qui avaient un métier.

-Tu remarqueras mon cher Clément qu'il peut y avoir des guerres ou des catastrophes, certains édifices en sortent indemnes, parce qu'ils furent construits en harmonie et force unies. La franc-maçonnerie est née avec l'homme. Sa reconnaissance remonte à l'Égypte ancienne où la construction des monuments qui existent encore, exigeait une initiation à certaines disciplines tels le pouvoir de la Parole, la science des lois créatrices et l'alchimie. Changer le mercure en or, une science cachée qui vise à la réalisation du Grand Œuvre est le plus haut degré de la magie.

-Changer le mercure qu'on trouve dans le thermomètre en or, s'exclama le jeune homme.

-Oui ! Une magie encore bien vivante puisque c'est l'art de voir l'invisible dans le visible. Dieu en l'homme. Mêmement que le Christianisme à son origine, la franc-maçonnerie est une société secrète de gens qui s'enrichissent de connaissance. Il y a malheureusement peu de vrais francs-maçons. Ne te laisse pas corrompre ! La motivation seulement matérielle détruit la créativité. Mets la toujours au second plan. Les vrais démons chercheront à te blanchir avec la poudre à laver à la mode. Tu n'es pas une saleté. Tu es un être spirituel. La lumière tient sa brillance du noir. Les francs-maçons sincères ne sont pas les exploiteurs de la misère des autres pour mieux asseoir leur pouvoir malsain, tels ceux qui pratiquent la goétie. Pour un vrai franc-maçon, un métier n'est pas un travail exercé pour gagner sa vie. C'est une mission. Tout le mystère de la Sagesse est là. Fais tout avec joie Clément !

Damida qui continuait à tout emmêlé comme cendre et farine France, ne voyait pas encore le rapport avec le bâtiment lugubre en béton appelée "La Loge", presque toujours vide sur le morne Chevalier Saint-Georges, et le discours du né-coiffé. Or ce lendemain, Clément-Chabon campé à sa place habituelle, devant le Prisunic de la Belle-Terre, avait tout révélé en terminant par son précepte favori : "Mesdames et messieurs, c'est bon de lire ? Ce n'est plus interdit et... ce n'est pas sorcier." Parmi les passants qui continuaient à faire les sourds, pour une fois un homme à l'écoute avait objecté :

- Ki zafè a li é sa ? (Et qu'est-ce que c'est cette affaire de lire ?) Qui a le temps de lire présentement ? Moi je travaille, je n'ai pas le temps. Même si je voulais lire, c'est le temps que je n'ai pas. Et puis, je n'avais pas le temps d'apprendre à lire, pourquoi j'en aurais pour lire ?

- Il n'est jamais trop tard. Croyez moi mon bon monsieur, seule la connaissance est la vraie richesse, M. Démissien m'a apprit à lire parce que je le voulais.

- Pas' ou pa ni ayen a fè kouyon ki ou yé. (Parce que tu n'as rien d'autre à faire idiot.) Si tu avais un métier, tu n'apprendrais pas à lire pour raconter des couillonnades.

- D'accord mon compère ? C'est bien, il faut argumenter. Nous avons tous de bons prétextes pour ne pas nous instruire. La lecture monsieur n'est pas une punition. Li sé limé limyè an tout kwen ki tini nwèsè an lèspwi-la. (La lecture est le jet de lumière sur l'obscurité). Elle est le fortifiant de l´esprit.

Maxette Olsson

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