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LES CINQ ANS DE MÉMOIRE D'ENCRIER

Par Jade Bérubé

{{Rassemblement des cultures et des paroles migrantes, la maison d'édition Mémoire d'encrier dirigée par Rodney St-Éloi crée des ponts entre les imaginaires.}}

En mars, cela fera cinq ans que Rodney St-Éloi a ouvert sa maison d'édition Mémoire d'encrier, maison qui a entre autres contribué à faire connaître l'écrivain Gary Victor et le poète Davertige. «Mémoire d'encrier, ce n'est pas simplement une affaire de nègres, affirme Rodney St-Éloi en lançant son rire en cascades. C'est au contraire un mouvement qui rassemble toutes les cultures. Les imaginaires s'y rencontrent pour éviter l'accommodement facile.»

À son arrivée au Québec, l'auteur et éditeur constate rapidement l'absence de littérature issue des immigrés et enfants d'immigrés. «Je me suis rendu compte qu'il y avait ici une demande de lecture qui n'était pas satisfaite. Je voyais beaucoup de minorités visibles, et ces minorités, je ne les retrouvais pas dans les bibliothèques, dans les librairies. Il fallait créer une maison d'édition qui puisse répondre à ce besoin de faire circuler cette diversité de signes et d'imaginaires.»

Le mandat se transforme rapidement en une quête de la vérité dans l'embrouillamini des préjugés. «Quand les gens sont en train de lire un auteur africain que je publie, je pense qu'ils ont un regard beaucoup plus vrai de l'Afrique, évitant les clichés, évitant le folklore, insiste-t-il. J'ai beaucoup travaillé avec Mémoire d'encrier à reproblématiser la question d'altérité. C'est-à-dire comment regarder l'autre et, surtout, comment se projeter dans l'autre?»

Lorsque j'aborde le Mois de l'histoire des Noirs, l'auteur s'exclame sur un ton cabotin : «Il faut donner à mon peuple l'année entière!» avant d'ajouter plus sérieusement. «Il faut leur dire que cette ville leur appartient... et pas seulement pendant un mois! Je crois en fait que le Mois de l'histoire des Noirs est un raccourci. Il cherche à démontrer que l'identité noire existe et qu'on n'a pas besoin d'avoir peur d'eux, que ce ne sont pas des violeurs et des bandits, qu'ils ont une âme, etc. Mais pour moi, l'existence de ce mois indique surtout un problème, le problème d'intégration.»

«Nous sommes toujours dans ce processus très ancien de monstration, poursuit St-Éloi. Le Mois des Noirs tente de montrer qu'il y a une identité noire qui circule dans la ville. Mais c'est un principe qui part d'un racisme primaire. Les Noirs n'ont pas besoin d'être fêtés. Imaginez, il faudrait le mois des Indiens aussi, le mois des Chinois, le mois des hispaniques! Ce qu'il faut, c'est une relation décomplexée à l'autre.»

Activisme littéraire

Certains qualifient Rodney St-Éloi d'activiste littéraire, une expression qui plaît à l'auteur et éditeur. «Je pense en effet qu'il faut résister, qu'il ne faut pas se rendre, acquiesce l'homme de lettres. Il y a des problèmes dans ce monde, on ne peut pas l'abandonner à l'extrême droite, on ne peut l'abandonner à la guerre, à Bush, à Mario Dumont, on ne peut pas l'abandonner à l'intolérance qui se déploie. On vit dans un monde qui piétine tous les rêves humains, toutes les utopies. L'idée de brandir les utopies, c'est brandir les mythes. Et la littérature est là pour ça. La littérature et l'art en général ont pour devoir de réussir là où les politiciens ont échoué.»

Outre la poésie, la fiction et les essais, on retrouve une collection jeunesse chez Mémoire d'encrier, collection née du même besoin criant de diversité. «J'ai constaté que dans les écoles montréalaises qui sont de véritables carrefours culturels, il y a paradoxalement très peu de littérature venant d'autres cultures, témoigne St-Éloi. D'ailleurs, à son arrivée de Port-au-Prince, ma fille répétait toujours qu'elle voulait rencontrer un Québécois jusqu'à ce que je comprenne que dans sa classe, il n'y avait pas de Québécois! Pourtant, la bibliothèque de son école démontrait le contraire. Sa classe était le monde mais sa bibliothèque, un village. Or, dans ce mécanisme d'altérité, il faut commencer dès le plus jeune âge à présenter l'autre dans sa forme la plus diversifiée.»

Depuis sa fondation, Mémoire d'encrier a publié de nombreux livres d'auteurs africains, antillais mais aussi franco-ontariens, belges, maghrébins, tous aujourd'hui distribués dans plusieurs pays. «Nous avons quelque peu atteint notre objectif qui était de faire en sorte que la périphérie puisse parler au monde. Je suis très content quand je vois que des auteurs alors inconnus jusqu'ici circulent maintenant sans aucune forme de préjugés. La question de la biblio-diversité est au coeur de l'édition contemporaine. Les gens doivent pouvoir lire autre chose, car ils ont besoin de respirer. Et avec nous, les lecteurs voyagent...»

{{Jade Bérubé}}

_ La Presse
_ Collaboration spéciale

{{QUELQUES TITRES À LIRE CHEZ MÉMOIRE D'ENCRIER}}

{{Treize nouvelles vaudou}}
_ Gary Victor, préface d'Alain
_ Mabanckou, 160 pages, 15$

{{Le testament des solitudes}}
_ Emmelie Prophète, 120 pages, 15$

{{Une journée haïtienne}}_ Thomas Spear, 246 pages, 20$

{{Anthologie secrète}}
_ Ida Faubert, 222 pages, 20$

[Source->http://www.cyberpresse.ca/article/20080210/CPARTS02/802100554]

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