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Les cinq Lettres méditatives de Castera

Djedly François Joseph (ELP)
Les cinq Lettres méditatives de Castera

Certains ont le bonheur de rencontrer la poésie dans le plein courant de leur vie. D’autres la croisent au soir de leur existence mais n’en profitent pas moins. En ce sens Baudelaire disait: Enivre-toi de vin, de poésie ou de vertu. Qu'est-ce que la poésie? Laquelle question génère une multitude de réponses. Je préfère me fier à celle qui voit dans la poésie cette manière de dire autrement. Cependant, le poète, dans son acte d'engagement (puisqu’écrire c’est s’engager), saisit le réel tel qu'il est, dans toutes ses formes. René DEPESTRE a déjà tenté une reconsidération de la poésie en abordant cette question: Que peut la poésie dans un monde en crise? L'écrivain, dans le sens de Sartre, comme le poète a une véritable mission, peu importe la forme ou le genre à exploiter. La Lettre est un moyen efficace et Castera ne prouve pas le contraire. Dans ces Cinq Lettres, l'auteur de l'Ellipse nous met face à nous-même comme une sorte de miroir pour nous plonger dans une profonde méditation. Celui qui ne crie pas assez / n’entend pas la voix du silence, écrit-il.

Georges Castera, né le 27 Décembre 1936 à Port-au-Prince (Haïti), nous met en contact avec sa plume dans une intimité calculée. Il n'y a pas mieux qu'une Lettre sous la langue pour traduire un tel sentiment. C'est un cœur piégé et troublé qui raconte les couleurs du jour. On est témoin d'une déchirante dictature, celle du silence. Les promesses non tenues ne font que trouer le voile de l'espoir. Et si la folie était une échappatoire? On se rappelle encore de Frank dans l'œuvre monumentale de Vilaire, Les 10 hommes noirs. Cette fois, c'est Castera qui nous pousse à nous interroger.
« Je suis un homme     
qui du rebord piégé de la lune     
et du rebond de la lettre     
et du piège de l’esprit     
appelle la folie     
devant la mer en ruine »
On peine à croire qu'on vit encore dans un temps pareil. Un poème entier nous le rappelle. Castera voulait plus que faire un devoir de mémoire. Il interpelle notre conscience citoyenne. La Lettre sous la langue nous relie à l'autre, pourquoi pas à nous-même? Cette façon d'écrire coule comme un fleuve qui charrie toutes nos angoisses et nous porte au-delà de tout handicap de l'expression. Même quand le silence s'impose, on arrive à parler au moyen des signes, pour paraphraser le poète Anthony PHELPS. Peut-être aussi avec les poings serrés.
« Je t’écris pour t’apprendre      
que j’ai longtemps parlé avec les poings     
serrés
pour ne pas crier avec     
l’horizon qui fait naufrage »
La deuxième Lettre, de par son titre, nous laisse croire qu'il existe bien un sixième sens dans l'univers de la poésie. Elle est titrée: La Lettre du sixième sens. On se demande si Castera à un moment donné n'a pas fait appel à ce côté magique de la poésie. Le poète s'offre tel qu'il est, avec tout cet élan mythique et son aura singulier. Un vers suffit pour s'en rendre compte.
« J’ai remis vois-tu     
mon vêtement de marginalité
Je vais encore dans le sens des miroirs      
Le temps que j’habite n’a pas de portes ».
L'inquiétude nous drape, pétrit notre foi malgré nous-même. C'est avec chagrin et amertume qu'on vit au jour le jour. On ne fait que rallonger le fil qui, sans détour, nous mène à la mort. La lumière se trouve à l'horizon, dit-on. Mais, il se trouve qu'on est piégé même dans sa propre Vie - Ville.
« Ville absolue dans l’éphémère     
ville abrutie dans le mal vivre du poème     
ville pour l’anecdotique vie     
sans importance     
sans porte de secours            
sans porte de sortie » ( La Lettre sur mer )
Il arrivera aussi un temps qu'en parlant, on dira qu'un sage a dit: « Dans tes actes et ta pensée, ne dors pas du sommeil des énigmes ». Ou mieux, « Prends les livres en otage, pour ne pas te voiler d’incohérence, te mentir à voix basse ». Et je crains qu'on oublie son nom. Il s'appelle Georges Castera.
L'homme dont quelques-uns de ses poèmes créoles ont été mis en musique par Lody Auguste, Atis Endepandan, Pierre-Rigaud Chéry, Marcel Nouvrier et Wooly Saint Louis Jean, aurait failli à sa mission, jugeraient certains, s'il n'avait pas monté jusqu'à la cime des mots pour éclairer ceux qui font le vœu de l'amour car un poète est un éclaireur avant tout. Faut surtout croire qu'il n'a pas lui-même échappé à ce doux brasier et c'est ainsi qu'il a écrit dans sa dernière Lettre, la Lettte d'octobre.
« Quelquefois     
Je redeviens mortel     
mon amour     
accessible
cherchant dans la rue     
le chant libre de tes yeux     
pour rattraper le soleil     
au pas de course »
 
En bref, la simplicité, la fluidité et le choix ouvertement libertaire font de l’œuvre de Georges Castera un monument pour notre temps d’imbécillité éloquente, écrit en préface le poète-éditeur Rodney SAINT-ELOI.
 
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Auteur: Djedly François JOSEPH

 

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