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Les corrélations illusoires de la graphologie

Etude de Roy N. King et Derek J. Koehler - Université de Waterloo
Les corrélations illusoires de la graphologie

Les auteurs étudient le phénomène de corrélation illusoire en tant que contributeur possible à la persistance de l'utilisation de la graphologie pour prédire la personnalité. Des participants, non familiers avec la graphologie, examinèrent des échantillons d'écritures, associés à des profils de personnalités fabriqués. Dans une première expérience, des échantillons d'écritures et des profils psychologiques ont été associés au hasard. Dans une deuxième expérience, des corrélations perceptibles ont été établies entre des couples de traits de personnalités, et des caractéristiques d'écriture dans un sens conforme, ou non conforme, avec les déclarations des graphologues. Dans les deux expériences, les jugements des participants sur les corrélations entre les couples de caractéristiques scripturales et les traits psychologiques étaient en phase avec les déclarations des graphologues, même après avoir contrôlé leur association statistique réelle. L'association sémantique, entre les mots utilisés pour décrire les caractéristiques des écritures et les traits de personnalité, était la source de biais dans la corrélation. Les résultats pourraient expliquer l'utilisation, toujours actuelle, de la graphologie malgré les preuves accablantes allant à l'encontre de sa valeur prédictive.

Fais attention à l'homme dont l'écriture penche telle un roseau au vent". Tout comme Confucius, le graphologue fait des inférences à propos de la personnalité, en examinant des aspects de l'écriture. Dans les décennies passées, des organisations, dans le monde entier, ont commencé à utiliser les évaluations graphologiques comme aide à la décision dans la sélection de leur personnel. Le recours à la graphologie, lors de cette sélection, est surtout importante en Europe, plus particulièrement en France, où le pourcentage estimé de son utilisation varierait entre 38% (Shackleton & Newel, 1994) et 93% (Bruchon-Schweitzer & Ferrieux, 1991). Aux Etats-Unis, cette estimation s'établirait entre 500 en 1970 (Mickels, 1970) et 3000 en 1977 (Hager, 1977).

Bien qu'il soit difficile d'évaluer avec précision combien d'organisations utilisent encore la graphologie, il apparaît que les décisions d'embauche, pour un nombre important de candidats à l'emploi dans le monde, sont déterminées, en fin de compte, par des inférences faites sur la base de leur écriture. Pour que la pratique de la graphologie persiste, il doit exister une perception, chez ses utilisateurs, leur faisant croire que la méthode présente une certaine utilité, ou validité prédictive. En effet, de nombreux DRH apportent des témoignages positifs de la puissance prédictive de la graphologie, et continuent à avoir recours aux services de graphologues (Hooper & Stanford, 1992; McCarthy, 1988). Bien que l'idée d'un diagnostic de la personnalité sur une base scripturale puisse être intuitivement séduisant, les preuves de sa validité sont faibles.

Malgré quelque lointain soutien de la communauté scientifique (Allport & Vernon, 1933; Downey, 1923), les résultats de la recherche récente, testant la validité de l'utilisation de l'écriture dans le but de prédire des traits de personnalité, ont été constamment négatifs. Par exemple, Furnham et Gunter (1987) étudièrent la méthode graphologique des "traits", qui prédisent des traits de personnalité spécifiques à partir de caractéristiques scripturales individuelles. Les participants complétèrent le questionnaire de personnalité Eysenck (EPQ; Eysenck & Eysenck, 1975) et copièrent un passage textuel à la main. Les échantillons d'écritures étaient codés en 13 dimensions caractéristiques (par ex. leur taille, inclinaison, etc. ) que les graphologues rapportent comme étant des caractéristiques permettant un diagnostic fiable de la personnalité. Seules des corrélations aléatoires ont été observées entre les différentes caractéristiques des écritures, et les scores du questionnaire EPQ en ce qui concerne l'extraversion, la névrose, la psychose et la mythomanie. Autre exemple, Bayne et O'Neill (1988) demandèrent à des graphologues d'estimer le type psychologique Myers-Briggs de personnes (extraverti-introverti, sensible-intuitif, rationnel-émotionnel, jugement-perception) à partir d'échantillons d'écriture. Bien que très confiants dans leurs jugements, aucune des estimations des graphologues ne fut capable de prédire avec précision les profils Myers-Briggs des écrivains.

Dans une méta-analyse de plus de 200 études mesurant la validité des inférences graphologiques, Dean (1992) ne trouva seulement qu'un petit effet d'inférence de la personnalité à partir de l'écriture, et nota que l'inclusion d'études ayant des défauts méthodologiques pouvait avoir gonflé l'estimation de l'effet-taille. L'effet taille, estimé à r=.12 pour inférer une personnalité à partir d'un manuscrit à contenu neutre (i.e. manuscrit contenant un texte figé qui n'est pas sous le contrôle de l'écrivain), n'est pas assez important pour revendiquer une valeur pratique, et serait certainement trop petit pour être perceptible par le jugement humain (Jennings, Amabile, & Ross, 1982). Ainsi, même un petit, mais réel, effet ne peut pas compter dans la magnitude des relations entre les traits de personnalité, et les caractéristiques de l'écriture, rapportées par les graphologues et leurs clients. Le sexe (Furnham, 1988), le statut économique (Hines, 1988), et le taux d'alphabétisation (Osborne, 1929), tous prévisibles par l'écriture, peuvent prédire quelques traits de personnalité.

Ainsi, toute faible capacité de la graphologie pour prédire la personnalité peut reposer sur une information sur le sexe ou le statut socio-économique, apportée par l'écriture. La précision graphologique attribuable à ces variables est de médiocre valeur parce que simpliste, il existe bien d'autres méthodes plus valables que celle-là. Les résultats de la recherche étudiant la validité de la graphologie, pour ce qui est de prédire des performances professionnelles, ont toutes été autant négatives (Ben-Shakhar, Bar-Hillel, Bilu, Ben-Abba & Flug, 1986; Rafaeli & Klimoski, 1983). Les affirmations des graphologues, en ce qui concerne la sélection du personnel, se focalisent sur des traits désirés, tels que la détermination, le caractère commercial et l'honnêteté. Étant donné son manque de validité pour prédire la personnalité, il serait surprenant que la graphologie fasse la preuve de sa capacité à prévoir les performances d'un futur employé. En effet, dans une revue de 17 études, ayant recours à des critères plus stricts d'inclusion, pour une méthodologie plus poussée que celle que fit Dean en 1992, Neter et Ben-Shakhar (1989) trouvèrent que les graphologues ne faisaient pas mieux que des non-graphologues pour ce qui est de prédire des performances professionnelles. Lorsque les échantillons d'écritures étaient autobiographiques, les deux groupes étaient peu précis dans leurs pronostics.

Lorsque le contenu des textes était neutre (i.e. identique pour tous les écrivains), aucun groupe n'était capable de faire des inférences à propos des performances dans l'activité professionnelle. Ainsi, la croyance dans la validité de la graphologie, utilisée pour évaluer et prédire la performance d'un futur employé ou collaborateur, manque de preuves empiriques pour la fonder. Comme condition nécessaire (mais non suffisante) pour pouvoir faire une inférence valide, la confiance dans les prédictions graphologiques doit d'abord être établie (Goldberg, 1986). Cependant, cette confiance dans le pronostic graphologique possède ses propres conditions préalables : les caractéristiques sélectionnées de l'écriture doivent d'abord être correctement encodés. Cette condition semble exister, les consensus entre les différents juges, mesurant les caractéristiques scripturales objectives, telles que l'inclinaison ou déclinaison, est de r=.85, et le consensus au sujet de caractéristiques subjectives, telles que le rythme, reste respectable à r=.60 (Dean, 1992).

Le consensus sur ce que signifient ces caractéristiques est quelque peu moins marquant. Dans les études examinées par Dean (1992), les interprétations considérées comme significatives (i.e. les inférences) faites par les graphologues professionnels est de r=.42. Ce qui est intéressant, c'est que même les juges profanes font montre d'un certain consensus dans leurs interprétations naïves, avec un indice de confiance (r=.30) inférieur de peu à celui des graphologues. D'un point de vue socio-psychologique, le consensus entre les juges est lui-même intrigant, parce qu'un tel accord constitue un ensemble de croyances partagées, mais apparemment invalides, sur les relations entre la personnalité et l'écriture. Bien que l'origine de telles croyances, au sein des graphologues, pourrait provenir de leurs habitudes, une telle explication ne peut pas rendre compte du consensus existant entre des juges sans expérience non graphologues, qui n'ont pas l'habitude de la graphologie. Dans une recherche menée par Vine (1974), des juges profanes faisaient des prédictions invalides à propos de la personnalité, sur la base d'écritures, et pourtant le consensus était élevé. Plus récemment, James et Loewenthal (1991) rapportèrent l'existence d'une croyance compatible, mais invalide, que des participants naïfs formèrent dans leurs jugements au sujet de la dépression à partir de l'écriture.

Bien que non prédictive, les non graphologues posaient uniformément l'écriture "désordonnée" comme un diagnostic de la dépression. Dans la même veine, Loewenthal (1975) trouva que les participants savaient comment altérer leur écriture afin de conduire ces graphologues profanes à de fausses impressions sur leur personnalité, comme paraître méthodique et original. Dans chacune de ces études, les participants étaient contraints à former des hypothèses conjecturales sur la personnalité, à partir de l'écriture, sur la base de leurs intuitions seules, parce qu'ils n'avaient aucune information sur la personnalité de l'auteur des lignes. La pratique de la graphologie, par contre, est supposée ne pas reposer sur la spéculation, mais sur une observation empirique des associations entre écriture et personnalité, étude rigoureuse qui date des travaux du graphologue français Michon au 19° siècle.

Savoir dans quelle mesure, les graphologues en exercice croient véritablement que ces relations supposées sont réellement prédictives, reste une question ouverte. Cependant, il est clair, d'après la recherche que, une fois établie, la croyance dans des théories erronées peut perdurer, même face à des preuves contradictoires (Ross, Lepper & Hubbard, 1975), particulièrement quand ces théories sont intuitivement attrayantes (Chapman & Chapman, 1967), ou sont logiques avec les croyances et attitudes des uns (Lord, Ross, & Lepper, 1979). Comme Ben-Shakhar et al. (1986) l'ont fait remarquer, la graphologie "semble posséder le type de propriétés reflétant la personnalité" (p. 176; voir aussi Bar-Hillel & Ben-Shakhar, 1986). Intuitivement, parce que la personnalité et l'écriture diffèrent toutes deux d'une personne à une autre, l'une pourrait permettre de pénétrer l'autre.

Bien qu'un argument identique pourrait être présenté en remplaçant le mot "écriture" par "date de naissance", "lignes de la main" ou "forme de la tête", la graphologie, différant en cela de l'astrologie, la chiromancie ou la phrénologie, fournit un échantillon de comportements expressifs, à partir duquel inférer la personnalité (Bar-Hillel & Ben-Shakhar, 1986; Ben-Shakhar, 1989). Les graphologues considèrent l'écriture comme une catégorie de comportement non verbal, qui mettrait en lumière les caractéristiques mentales sous-jacentes à la personne produisant le manuscrit, comprenant potentiellement des caractéristiques que l'auteur de lignes préférerait ne pas révéler, ou peut-être dont il n'est même pas conscient. Cette perspective était assez convaincante pour que deux éminents psychologues, Gordon Allport et Phillip E. Vernon, considèrent la graphologie comme discipline scientifique dans leur livre de 1933" Studies in Expressive Movement.

La nature de l'écriture elle-même donne l'impression de posséder une valeur diagnostique potentielle. En effet, l'écriture, avec sa richesse de caractéristiques, semble pouvoir refléter les multiples facettes de la personnalité. La plupart des services de graphologie affirment utiliser au moins 100 caractéristiques scripturales, une compagnie, Datagraph, déclare même en utiliser plus de 400 pour tirer des inférences. L'attrait intuitif de la graphologie s'étend en fait aux relations spécifiques supposer exister, entre l'écriture et la personnalité. En effet, avec des caractéristiques aussi riches que celles que le langage utilise pour décrire la personnalité, des associations possibles entre les caractéristiques scripturales et les traits de personnalité peuvent être facilement présumées sur la base de la seule intuition.

Bien que les graphologues soient souvent réticents à expliquer les caractéristiques spécifiques de l'écriture qu'ils considèrent comme diagnostic fiable de la personnalité, certaines associations prétendument explicites, qui ont l'apparence d'une validité de façade et semblent presque métaphoriques par nature. Par exemple, on croit que la taille de l'écriture est révélatrice de la dimension de la personnalité ayant rapport à la modestie ou l'égotisme, une petite écriture impliquerait la modestie et une grosse écriture l'égotisme. Dans beaucoup d'exemples tels que celui-ci, les relations empiriques entre les caractéristiques de l'écriture et les traits de personnalité, identifiés par les graphologues, sont étroitement parallèles aux associations sémantiques entre les mots utilisés pour décrire ces caractéristiques scripturales (par ex. rythme régulier) et les traits de personnalité (par ex. fiable, digne de confiance).

La recherche menée par Chapman et Chapman (1967, 1971) suggère que là où des associations sémantiques telles que celles-ci existent, le statisticien intuitif pourrait inférer des corrélations inexistantes et illusoires dans la direction dictée par les associations sémantiques. Chapman et Chapman (1967) pensent qu'un tel effet pourrait compter dans la persistance de l'utilisation d'outils de diagnostic, populaires mais invalides, par les psychologues cliniciens.

Ils présentèrent à des profanes un ensemble de dessins, dans le cadre du test DAP (Draw a Person - Dessine une personne), ainsi qu'une liste de symptômes décrivant les patients ayant fait ces dessins. Bien que les symptômes n'étaient pas corrélés avec les caractéristiques des dessins, les participants perçurent des corrélations illusoires entre les couples de dessins ayant des caractéristiques précises, et les symptômes. Par exemple, tout comme les cliniciens, les participants percevaient que ceux qui avaient dessiné des grosses têtes avaient un rapport avec l'intelligence, et la qualité du dessin des yeux était corrélée avec la paranoïa. D'autres recherches laissent penser que les estimations intuitives de relations statistiques tendent à être influencées par des associations de type sémantique.

Kahneman et Tversky (1973) démontrèrent qu'on établit la probabilité d'un événement en fonction de sa ressemblance avec un échantillon. Dans la même veine, Shweder et D'Andrade (1980) ont débattu sur le fait que la perception d'associations de caractéristiques, constituant les théories de la personnalité, est déterminée par la ressemblance conceptuelle de ces caractéristiques entre elles, plutôt que par leurs associations statistiques. Des jugements reposant sur des similitudes ont été observés dans des domaines aussi divers que le diagnostic clinique (Chapman & Chapman, 1967, 1969; Dowling & Graham, 1976), les inférences de traits de personnalité et le jugement social (Bar-Hillel & Neter, 1993; Koehler, Brenner, Liberman, & Tversky, 1996; Shweder & D'Andrade, 1980), ou encore les prédictions des qualités d'organisation (Camerer, 1988).

 

Par conséquent, les gens rapportent parfois distinguer des relations statistiques là où il n'y en existe pas (Chapman & Chapman, 1967, 1969; Gilovich, Vallone, & Tversky, 1986; Redelmeier & Tversky, 1996). Au delà de l'observation selon laquelle les jugements de relations statistiques paraissent être influencés par une association sémantique, Chapman et Chapman (1967) n'apportent pas de compte-rendu détaillé du processus du phénomène de corrélation illusoire. Il est cependant possible, à partir de la recherche antérieure, d'identifier un certain nombre de mécanismes potentiels sous-jacents, qui pourraient contribuer à cet effet, pouvant être considéré comme un exemple de l'omniprésent "biais de confirmation". Comme suggéré par Chapman et Chapman, quand le participant examine la preuve à la recherche de relations, l'association sémantique est susceptible de guider la formulation d'hypothèses à propos de ce qui va ensemble, produisant une sorte d'attente, d'espérance.

D'autres relations potentielles pourraient ne pas être prises en considération, et par conséquent ne pas être décelées, même si elles sont logiques avec les preuves observées (par ex. Beyth-Marom & Fischhoff, 1983; Doherty, Mynatt, Tweney, & Schiavo, 1979; Wason, 1960). Lorsque la preuve est examinée à la lumière d'hypothèses déterminées sémantiquement, des aspects ambigus de la preuve (par ex. des caractéristiques du dessin) pourraient être interprétés d'une manière compatible avec la relation présumée (par ex. Frank & Gilovich, 1988; Hastorf & Cantril, 1954; Lord et al., 1979). Même en l'absence d'évaluation biaisée, des exemples validés pourraient être simplement mieux mémorisés, avec une association sémantique augmentant à la fois l'encodage et la récupération de cas logiques avec la relation présumée (sur une base sémantique) (par ex. Berndsen, van der Pligt, Spears, & Mc- Garry, 1996; Greenwald, Pratkanis, Leippe, & Baumgardner, 1986; Rothbart, Evans, & Fulero, 1979).

Malgré son manque de validité, le recours à la graphologie persiste. Cette persistance est probablement due à tout un ensemble d'erreurs de jugement qui résultent d'une surestimation de la validité de la graphologie. Dans cette étude, nous avons isolé une des sources possibles de ce biais. Utilisant un paradigme identique à celui de Chapman et Chapman (1967), nous avons étudié le phénomène de corrélation illusoire en tant que contributeur de l'attrait et de la persistance de l'utilisation de la graphologie comme système de prédiction de la personnalité. Nos résultats suggèrent que l'apparente validité de la graphologie pourrait en effet provenir de corrélations illusoires entre des caractéristiques scripturales sémantiquement associées, et des traits de personnalité. Parce que notre méthodologie expérimentale diffère de celle de Chapman, les résultats attestent aussi de la généralisation du phénomène de corrélation illusoire.

Voir le détail, le protocole et la méthodologie de l'étude scientifique de Roy King and Derek Koehler (en anglais). Seule la conclusion est reprise ci-dessous



Discussion

Dans la première expérience, des corrélations insignifiantes existaient entre les caractéristiques scripturales et les traits de personnalité, inscrits dans les carnets de cas fournis comme données à nos participants. En dépit de l'absence de quelque association statistique qui soit, les participants rendirent compte de la découverte de relations entre les caractéristiques scripturales et les dimensions de la personnalité. En accord avec nos prédictions, ces jugements apparentés étaient biaisés par le sens et la force des associations sémantiques entre les mots utilisés pour décrire l'écriture et les traits de personnalité. Cet effet était particulièrement prononcé pour les six couples de caractéristiques/traits visés que nous avons examiné, et que les graphologues reconnaissent comme associés.

Dans la deuxième expérience, des corrélations, facilement reconnaissables, ont été construites dans les ensembles de données des carnets de cas, telles qu'on présentait à chaque participant deux associations conformes avec les déclarations des graphologues (et les associations sémantiques), et deux qui étaient en désaccord avec les affirmations graphologiques. De façon logique avec l'hypothèse des associations sémantiques, les appréciations de relations étaient plus importantes pour ce qui est des couples sémantiquement compatibles, que pour ce qui est des couples incongruents, malgré l'équivalence de leurs associations statistiques dans le carnet de cas.
Ce qui nous fait dire que de telles évaluations biaisées d'associations statistiques, peuvent soutenir, et faire en sorte de maintenir en place la croyance dans la validité de la graphologie, autant par les graphologues eux-mêmes que par leurs clients.

Tout comme Chapman, nous avons trouvé que les appréciateurs profanes (i.e. non graphologues et non rompus à la graphologie) "découvraient" des relations, dans les données proposées, tout à fait compatibles avec celles que les experts déclarent comme existantes. L'implication évidente est que l'association sémantique, qui semble conduire à une corrélation illusoire, est à l'origine même des théories des experts. Les associations sémantiques pourraient guider les hypothèses initiales, concernant les relations diagnostiques potentielles, qui reçoivent alors l'apparence d'un appui empirique à travers des évaluations de corrélations biaisées.

Les résultats indiquent que les gens sont sujets aux corrélations illusoires, que leur attention soit ou non attirée par une critique de la preuve, et qu'ils soient ou non explicitement avertis qu'ils pourrait n'y avoir aucune relation dans les données proposées.

Le phénomène de corrélation illusoire pourrait contribuer à l'utilisation tenace de la graphologie, malgré la preuve empirique réelle d'un sérieux doute sur sa validité. Si les graphologues, ou les clients, ont une information concernant la personnalité de l'écrivain indépendante de ce qui peut être glané de son écriture, ils tendront à percevoir des relations entre l'écriture de l'auteur des lignes et sa personnalité, même en l'absence de quelque association statistique qui soit.

Même en l'absence de toute information indépendante au sujet de la personnalité de l'écrivain, nous pensons que le phénomène de corrélation illusoire peut jouer un rôle dans les évaluations des graphologues, en créant des espérances concernant les inter-corrélations parmi les caractéristiques scripturales. Par exemple, une écriture avec un rythme régulier, correctement et précisément ponctuée, dont les barres des "t" sont parfaites, peut être surévaluée par les graphologues à cause de l'association sémantique des traits qu'ils croient pouvoir diagnostiquer, à savoir la confiance, l'honnêteté et le caractère consciencieux. Par ce processus, le graphologue expérimentera un sens erroné de validité convergente, indirectement guidé par l'association sémantique, même s'il (ou elle) n'a jamais eu accès à une information personnelle sur l'écrivain. Une des conséquences intéressantes de ce processus, est que le client tend à recevoir, de la part du graphologue, un profil cohérent de personnalité, susceptible d'augmenter sa confiance dans les affirmations du graphologue (Kahneman & Tversky, 1973).

Parce que notre étude n'impliquait pas de graphologues professionnels dans les participants, nos résultats concernent surtout la question de savoir pourquoi les clients échouent à déceler l'absence apparente de validité prédictive des graphologues dont il payent les services. Comme détaillé ci-dessus, le phénomène de corrélation illusoire peut très bien contribuer à l'utilisation, perdurant de nos jours, de la graphologie, mais nous doutons que ce soit le seul facteur encourageant la croyance dans sa validité. Au lieu de cela, de multiples mécanismes d'évaluation, de jugement, sont certainement impliqués. Par exemple, lorsqu'ils estiment l'exactitude de leur jugement, les gens tendent à surestimer l'importance de la valeur de celui-ci (Beyth-Marom & Fischhoff, 1983; Doherty et al., 1979; Nickerson, 1998; Skov & Sherman, 1986).

Enfin, les déclarations Barnum consistent en un ensemble de vérités universelles sur la personnalité qui, bien que décrivant souvent un individu assez précisément, décrivent aussi bien tout le monde. Par exemple, le diagnostic selon lequel "certaines fois vous êtes extraverti, affable, sociable tandis que d'autres fois vous être prudent et réservé" (Forer, 1949) peut être convaincant pour celui qui le reçoit, du moins jusqu'à ce qu'il, ou elle, considère dans quelle mesure cette déclaration s'applique aussi aux autres. McKelvie (1990) donna à 108 étudiants des diagnostics de personnalité généraux et identiques, que les étudiants croyaient leur être personnalisés à partir de leur écriture. Après avoir lu leur diagnostics, la croyance des étudiants dans la graphologie fut significativement renforcée.

Dans notre recherche, nous avons seulement étudié un des mécanismes de jugement qui pourrait servir à maintenir et à conforter la confiance des clients dans la validité de la graphologie. Malgré une recherche considérable (bien que sans doute insuffisante) l'ayant discréditée, la croyance et le recours à la graphologie mériteraient d'autres études. Ce qui pourrait reconsidérer l'utilité de celle-ci. Car bien qu'il soit établit que sa valeur soit douteuse pour ce qui est d'établir un bilan fiable de la personnalité, l'utilité de la graphologie pourrait renaître, en ce sens que son étude permettrait d'étudier le jugement humain et la prise de décision plus avant.

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