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LES EFFETS INSOUPÇONNÉS DU VAUDOU

Mayssa Ferah
LES EFFETS INSOUPÇONNÉS DU VAUDOU

Le vaudou, un « espace rassurant » pour les membres de la communauté LGBTQ+ haïtienne ? Facette méconnue de cette pratique qui gravite autour de l’appel des esprits, elle est pourtant une réalité, selon plusieurs adeptes et experts interrogés par La Presse.

Colin Jean Michelet fils est né à Jacmel, en Haïti. Il avait 13 ans seulement lorsque ses parents l’ont abandonné. « Qu’est-ce qu’on va faire avec lui ? Il est homosexuel. » Des paroles qui marquent, nous raconte celui qui s’est senti comme « quelque chose qu’on jette ». L’adolescent s’est réfugié chez un cousin, également homosexuel.

Dans certains milieux, l’homosexualité est encore vue comme une abomination, raconte aujourd’hui le jeune homme, établi à Montréal depuis 2015. « Peu de gens autour de moi l’acceptaient, mais j’ai gardé la tête haute », dit-il d’un trait, sur un ton convivial. Colin a trouvé un endroit où il pouvait être lui-même sans se faire discriminer : les cérémonies vaudoues.

Le vaudou, parfois associé à un culte obscur, est réprimé par une partie de la population en Haïti. Mais parce que la culture vaudoue fait peu de cas des questions de genre, elle est accueillante pour les personnes queer, homosexuelles ou trans, confirme Mario LaMothe, professeur au département d’anthropologie de l’Université de Chicago et auteur de plusieurs livres sur les rituels religieux afro-caribéens.

Les cérémonies vaudoues ont des allures presque théâtrales : sur fond de musique folklorique, les croyants en transe racontent qu’ils se laissent posséder par les esprits, qu’on appelle « lwas » ou « invisibles ». Si un homme grand et costaud est possédé par un lwa féminin, il adoptera ses mimiques et ses comportements. L’orientation sexuelle et le genre de ceux qui participent sont donc des éléments accessoires.

Initié au vaudou il y a cinq ans, Colin en a fait une partie de son mode de vie. Le jeune homme aux longs dreads et au sourire avenant explique avoir célébré quelques années auparavant… son « mariage » avec un esprit. Il s’agit d’Erzulie Dantor, dit-il en montrant l’imposante bague argentée sertie de pierres bleues autour de son doigt. Cette figure féminine est d’ailleurs considérée dans le vaudou comme l’lwa protecteur des homosexuels et des bisexuels.

UN ESPACE « RASSURANT »

Pascal « Ziggy » Michel, natif de Port-au-Prince, a pour sa part grandi en gardant son homosexualité secrète. Cet homme extraverti, comédien de formation, s’est même marié avec une femme, pour faire plaisir à ses parents.

« C’est rassurant de savoir qu’il existe cet espace [le vaudou] où tu peux être toi-même, avec peu de risques de violences physiques ou verbales. »

— Pascal « Ziggy » Michel

Il est parvenu à passer outre les préjugés homophobes. Il a d’ailleurs créé une chaîne YouTube qui compte des milliers d’abonnés. « Ziggy Solution » expose de façon ludique les enjeux auxquels les homosexuels haïtiens font parfois face.

L’homophobie est présente dans toutes les cultures. Les membres afro-caribéens des communautés LGBTQ+ ont parfois du mal à se faire accepter au sein de leur famille. « Il y a des coming out qui sont très difficiles et qui viennent même avec des tentatives de conversion de la part des familles », explique Marie-Pier Boisvert, directrice du Conseil québécois LGBT. Dans la majorité des cas, l’orientation sexuelle est en définitive acceptée par la famille.

UN BESOIN D’INCLUSION

Le vaudou n’est pas une échappatoire, mais on y trouve une place pour tous, ce qui inclut les homosexuels, estime Fabiola Abélard, représentante canadienne de KNVA, la confédération nationale des vaudouisants haïtiens.

Si le mode de vie et la religion vaudous se montrent aussi tolérants envers les personnes LGBTQ+, c’est parce qu’ils misent sur la recherche de l’équilibre grâce à la diversité. « Homosexuels ou hétérosexuels, femmes ou hommes, les esprits ne font pas cette distinction. Il n’y a pas de place pour la discrimination dans cette religion, tant que le vaudouisant sert les esprits », dit Mme Abélard.

En plus de laisser de la place à la fluidité des genres, le vaudou met de l’avant la notion de famille sociale plutôt que nucléaire, ajoute l’expert Mario LaMothe.

« Si une femme trans se retrouve abandonnée par les siens au milieu de Port-au-Prince, elle peut choisir une figure maternelle dans une congrégation vaudoue. »

— Mario LaMothe, professeur au département d’anthropologie de l’Université de Chicago

« Les communautés LGBTQ+ se tournent vers le vaudou car elles y trouvent une tolérance pour leur identité sexuelle. Si l’esprit vous choisit, qui suis-je pour le questionner ? », explique Rolanda « La Belle Déesse Dereale » Delerme, prêtresse vaudoue de quatrième génération. Elle dit connaître des gens qui mènent des doubles vies. Le vaudou est le seul espace où ils dévoilent leur identité sexuelle ou adoptent des comportements non conformes à leur genre, explique-t-elle.

Elle nous reçoit dans le sous-sol de sa résidence de Pierrefonds, où elle a aménagé un temple vaudou. L’espace coloré est rempli d’objets hétéroclites. Des statues qui rendent hommage à différents lwas ornent les quatre coins de la vaste pièce. Le décor mêle symboles mystiques vaudous et éléments de la religion chrétienne. « À l’époque de l’esclavage, on devait dissimuler la religion vaudoue. On a mélangé les deux esthétiques pour pouvoir passer inaperçu et pratiquer librement », explique Mme Delerme.

En Haïti, quand les gens soupçonnent un jeune homme d’être homosexuel, ils vont souvent dire que c’est l’œuvre d’un esprit vaudou, explique Ziggy. « C’est pourtant faux : tu es gai et c’est tout. C’est une façon de dénigrer le vaudou et la personne homosexuelle et de les comparer à des malédictions. Il y a encore beaucoup de préjugés néfastes qui touchent les deux communautés. »

QU’EST-CE QUE LE VAUDOU ?

Le vaudou est un ensemble de croyances et de pratiques qui forment une religion monothéiste. Les vaudouisants croient en un dieu unique, mais aussi aux lwas, qu’on appelle également « esprits » ou « invisibles ». Il en existe 401. Difficile d’obtenir un nombre précis de vaudouisants au Québec ou au Canada. Au Canada, on retrouve entre 60 000 et 80 000 vaudouisants, selon Fabiola Abélard de la KNVA. « Seulement de 10 000 à 20 000 d’entre eux s’affichent, à cause des séquelles indélébiles des nombreuses campagnes de rejet », ajoute-t-elle.