Accueil

LES FASTES DE "L'EMPREINTE À CRUSOÉ"

Ernest Pépin

Ai lu «L’empreinte à Crusoé» et ne sais par quel bout prendre cette histoire qui n’en est pas une. A moins de dire que toute humanité commence par Robinson et secrète des Robinson. Mythe de l’Homme-Un, dégénéré en Dieu solitaire face à un monde qu’il n’a pas créé…Mais le Robinson de Chamoiseau, loin d’être un Dieu solitaire pourvu de quelques vestiges humains, est une conscience illuminée, hallucinée, par la quête du vivre et celle de l’Autre. Tout vivre humain suppose l’Autre, le crée jusqu’au vertige de soi, le pare d’une relation imprévisible qui confine à la sacralisation. L’île offre cette sacralisation où toute solitude «joue» de ses illusions et de sa «perception» intérieure.

Dans son déboulé de «présences» inquiétantes et exaltantes, l’île recommence l’impossible commencement. D’où la tentation de réorganiser le désordre en un ordre civilisationnel qui déserte le principe même de l’île. Toute la magie de Chamoiseau est de nous offrir un Robinson qui se défait, après avoir tenté, de toutes ses murailles héritées pour s’abandonner au baroque insulaire des forces végétales, animales, organiques. Ce n’est plus lui qui construit mais lui qui est construit par un amas de forces mystérieuses et insolites qui envahissent et peuplent l’empreinte de son humanité. Robinson est une trace d’humanité sans témoin secourable et sans Dieu. Coincé entre les «vestiges mémoriels» et la prétendue hostilité du vivant, il ne peut que chercher une issue. Que vaudrait un royaume de solitude? Sinon pure désespérance à combler de rituels. Sinon folle déshumanisation! Loin de faire l’éloge d’une conquête orgueilleuse, Chamoiseau suscite l’absence de l’Autre donc le besoin de sa présence comme un outil d’exploration de soi, de l’île et par-delà du monde. Monde intérieur où l’Autre pose sa marque comme un fer brûlant et comme révélateur. Epouvante de l’Autre, énigme aussi, ivresse aussi comme d’une envoûtante prise de possession. La réhumanisation est possible, la vraie. Celle qui est métamorphose et résurrection. Les odeurs s’animent alors, l’ouïe s’aiguise, les arbres deviennent vivants, le rire fait la fête et l’existence se sublime dans la Relation. Au bout la communion avec un Tout réactivé par de multiples connexions. C’est ce processus qui va transformer l’Idiot en Artiste. C'est-à-dire en émoi vivant et signifiant, en adresse esthétique voué aux souffles de la création. Cette porosité à l’indicible «étant».

Belle métaphore de la condition humaine rendue aux mystères libres de l’individuation. Belle métaphore aussi de la solitude des enfermements conquérants et sécuritaires. Belle métaphore enfin des multiples chaos de la relation toujours fantasmée.

Le Robinson de Chamoiseau ne se raconte pas, accroché à Parménide, il plonge dans les fastes d’une modernité solitaire où «l’individuation» est reine. Sauf que l’auteur nous invite à peupler cette individuation de toutes les beautés nées de l’angoisse, ces présences! «L’origine est moderne» confesse t-il dans ces bribes qui flottent dans l’Atelier de l’empreinte.

L’empreinte aussi est moderne. Je veux dire celle de Chamoiseau. Reconstruction totale d’une poétique du sensible et de l’humain porté par des flux de mots qui enflent comme la houle d’une symphonie inouïe. Malgré Defoe, malgré Tournier…L’environnement (terme à la mode) est là comme la nature de la nature et il parle. Il fait remonter l’écriture affolée d’une tension plus qu’humaine. La rencontre s’inquiète de sa divination et nous, lecteurs fiévreux, nous déambulons dans le cérémonial d’une île-monde qui nous projette en poésie et nous élargit en philosophie dans l’indicible d’une refondation.

Ce qui nous scelle à nous c’est l’autre. Ai retenu cette belle leçon!

Ce livre n’est pas un roman. C’est un chant d’orgue plein de réminiscences où souffle l’impensable et l’actuel.

Ernest Pépin

Le 25 mars 2012