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Les Haïtiens déferlent au Chili. Mais une chanson les avertit qu'ils n’y trouveront pas le paradis

Jacqueline Charles (in "Miami Herald")
Les Haïtiens déferlent au Chili. Mais une chanson les avertit qu'ils n’y trouveront pas le paradis

   SANTIAGO, CHILI — Parce qu’il a engagé des Haïtiens dans les administrations scolaires et de la santé, qu’il a traduit le site web de la mairie et les apps des services aux citoyens en créole afin d’aider à une meilleure intégration des milliers d’immigrés en provenance d’Haïti qui ont élu domicile dans sa commune, Rodrigo Delgado est souvent affublé du nom de “Maire Haïtien”.

   Aujourd’hui, M. Delgado, le maire de Estacíon Central, une banlieue ouvrière de Santiago, s’est fait producteur avec “Vida Extranjera” (Vie étrangère), une chanson qui vise à informer les Haïtiens candidats au départ des difficultés d’intégration au Chili, où une vague d’arrivées sans précédent a fortement limité les perspectives d’emplois des nouveaux immigrés.

 

   “Les Haïtiens qui viennent au Chili sont souvent mal informés sur la réalité de là où ils arrivent. Ils pensent qu’ils vont rapidement trouver du travail et un endroit où habiter” dit il. “Il y a des problèmes avec les permis de séjour et de conditions de travail, le marché de l’emploi est saturé, tout particulièrement dans les zones urbaines. Quand les Haïtiens arrivent, ils ne trouvent plus les mêmes avantages qu’il y a quelques années.”

   La chanson est la dernière trouvaille de M. Delgado pour toucher les Haïtiens avant qu’ils n’effectuent le voyage vers une nouvelle vie au Chili. D’après la police frontalière chilienne, ils sont 105,000 à être arrivés durant l’année écoulée.

   Composée et interprétée par Ernst Yngignack, un artiste haïtien établi au Chili et connu sous le pseudonyme de Black Peat, la chanson est destinée aux jeunes Haitiens. Il met en garde ceux qui quittent Haïti, à cause des grandes difficultés économiques, des risques de tout abandonner pour débuter une nouvelle vie au Chili, part de la vague migratoire vers l'Amérique latine, à défaut de partir pour les États-Unis et la République Dominicaine, destinations plus traditionnelles, rendues inaccessibles par de nouvelles politiques plus restrictives.

   Pychologue de formation, Rodrigo Delgado connait l’influence de la culture populaire sur la jeunesse et l’idée de la chanson lui est venue lorsqu’il a réalisé que le Chili était devenu un sujet courant dans la musique pop en Haïti. L’un des hits du Carnaval cette année à Port-au-Prince, la meringue Anlè anlè nèt (Vers le haut pour de bon) du groupe Kreyol-La, traite justement du désespoir des jeunes Haïtiens et de leur désir de se rendre en Amérique du Sud. Le Maire espère que sa chanson, rappée en créole et en espagnol sur un beat reggae, contribuera à réduire les tensions sociales dans sa ville.

   “Le but n’est pas de leur dire venez ou ne venez pas, mais d’influencer la réflexion au niveau de la prise de décision”.

  Petit-fils d’un immigré palestinien, le maire d’Estacíon Central dit bien comprendre ce que signifie être étranger en terre lointaine, et alors que son pays connait une croissance vertigineuse de l’immigration en provenance d’Haïti avec vingt fois plus de nouveaux arrivants, il est devenu de facto un intermédiaire privilégié entre les deux peuples.

   M. Delgado qui préside le comité sur les migrants de l’Association Chilienne des Maires, et plusieurs de ses collègues critiquent la mauvaise gestion de cette vague migratoire par le gouvernement dans un pays qui a une politique de portes ouvertes et où la cadence des nouvelles arrivées a pris de court de nombreuses collectivités. Les autorités nationales n’en ont, selon eux, pas fait assez pour l’intégration des immigrés, tout particulièrement dans le cas des Haïtiens qui font face à des barrières linguistiques et culturelles, et calmer les tensions causées par le nombre grandissant des arrivées dans une économie qui montre des signes d’essoufflement.

   De nombreuses communautés font face à des difficultés pour accueillir les nouveaux venus, un phénomène qu’Ernst Yngignack a tenté de souligner dans sa chanson. Il chante “une vie d’étranger est une vie compliquée”. Et rajoute “si l’autre te dit que le Chili c’est bien… n’oublie pas que partout il y a des pauvres”. Pour écrire les paroles de son texte, il dit aussi s’être inspiré de la lutte quotidienne des Haïtiens au Chili qui vivent de petits boulots, vendant de la nourriture dans les rues et qui trainent leurs valises à travers les stations d’autobus.

   “Ils disent que c’est au Chili que ça se passe, que c’est le paradis — venez, venez !” dit Yngignack au sujet de la façon dont les Haïtiens parlent de ce qu’ils pensent être un nouvel eldorado. “Les gens pensent qu’ils vont trouver facilement et gratuitement des choses, un logement, de l’argent. Mais ce n’est pas vrai.”

   Il y a trois ans, lui aussi est passé par là lorsqu’il est venu rejoindre sa mère. “Ce n’est pas facile de trouver un travail ou un logement décent, on vous demande un contrat de travail et beaucoup ne parlent pas du tout l’espagnol. C’est une situation difficile”.

   Selon Rodrigo Delgado, ils sont environ 7,000 Haïtiens dans sa commune, pour une population totale de 140,000 habitants.

   “Nous avons été témoin de nombreux abus, de logements surpeuplés, et nous avons aussi compris comment on leur a menti sur les perspectives qu’ils pouvaient trouver en venant au Chili” dit le maire.

   Pour Marcos Barraza, ministre du développement social, les critiques sur la gestion du cas des migrants sont injustifiées. Sous la présidence de Michelle Bachelet, le gouvernement a mis en place “un éventail de mesures publiques” visant à lever des restrictions contre les immigrés et promouvoir des politiques d’inclusion des nouveaux arrivants d’Haïti et de plusieurs pays d’Amérique du Sud. Parmi ces mesures, l’abrogation d’une période minimum de cinq ans de résidence dans le pays pour percevoir des aides au logement.

   Selon Inter-American Dialogue, un think tank basé à Washington aux États-Unis, il y avait moins de 5,000 Haïtiens au Chili en 2010 contre plus de 100,000 aujourd’hui. Et les arrivées d’Haïtiens continuent d’augmenter — en partie à cause de la crainte qu’ils ne seront plus les bienvenus lorsque le gouvernement du nouveau président de centre-droit, Sebastían Piñera, prendra ses fonctions le 11 mars prochain.

   Le futur président, un homme d’affaires milliardaire reconverti à la politique qui a déjà exercé la fonction entre 2010 et 2014, veut “des lois ePour Juan Carrasco, maire de Quilicura, une autre banlieue ouvrière de Santiago, “on ne peut pas pousser les immigrants sous le tapis et faire semblant qu’il n’y a pas de problème”. Partisan comme Rodrigo Delgado d’une approche mêlant immigration et intégration, il a une idée précise de comment son pays doit aborder la question migratoire.

   “Le Chili a une population vieillissante et chaque jour, il y a moins d’enfants” dit Carrasco pour qui l’immigration est nécessaire même si il faudrait selon lui que les arrivants stipulent clairement qu’ils viennent pour trouver du travail. “Les immigrés ne viennent pas pour voler le travail de qui que ce soit. Ils viennent pour travailler dans les domaines où les Chiliens ne veulent pas travailler”.

   Tout le monde ici ne partage pas son avis.

   Juan Bertrand, 40 ans et dont le magasin est situé à deux pas de la mairie à Quilicura, déclare que le système d’immigration au Chili s’est “effondré” sous le poids de la vague d’arrivées d’Haïtiens mais aussi de Vénézuéliens et de Colombiens. “Il y a trop d’immigrés. Ils doivent arrêter cela”.

   Alors qu’il reconnait que les immigrés haïtiens lui font faire de bonnes affaires, Hector Hernandez, un vendeur de fruits et légumes de 58 ans, reste neutre dans le débat houleux du pour ou contre l’immigration haïtienne, et s’amuse même de la situation. “Quelle est la seconde capitale d’Haïti ? Quilicura.”

   Si Estacion Central est la porte d’entrée des nouveaux immigrés haïtiens, c’est à Quilicura que nombre d’entre eux s’installent, modifiant le paysage avec l’apparition de restaurants, d’églises et de magasins le long de la très animée rue San Luis.

   “Aujourd’hui, nous avons une communauté haïtienne qui s’intègre dans le sport, dans la musique, dans la danse, dans la restauration. Il y a un potentiel ici, et pour nous, c’est un phénomène multiculturel qui transforme nos vies,” dit Carrasco. “Nous devons grandir comme pays, et l’immigration est une façon pour nous d’y arriver”.

   Pour expliquer la relation grandissante entre sa commune et la communauté haïtienne, le maire renvoie à la décision prise en 2010 par les autorités de Quilicura de mettre en place un centre d’appel gratuit pour que les Haïtiens puissent joindre leurs proches après le terrible tremblement de terre en Haïti. L’Office de la migration et des réfugiés a emboité le pas, ainsi que de nombreux officiels qui ont développé des programmes pour les Haïtiens, engagé des traducteurs et offert des cours d’espagnol.

   Carrasco voit l’élimination de la barrière de la langue comme le premier pas vers l’intégration. “C’était plus laborieux pour nous d’apprendre le créole, mais eux ont appris l’espagnol très facilement”.

   Pour mieux comprendre ses nouveaux résidents, Quilicura a réalisé une enquête; elle a révélé qu’alors qu’un grand nombre d’Haïtiens qui y sont établis ont fait des études et détiennent des diplômes, ils vivaient souvent entassés et dans des conditions insalubres et se voyaient exiger des loyers trois fois plus élevés qu’autorisés par la loi. Suite aux résultats de l’enquête, Quilicura a été — selon son maire — la première commune au Chili à imposer une réglementation et des standards sur le logement.

   “Aujourd’hui, à Quilicura, vous ne pouvez pas louer un taudis qui ne respecte pas le minimum réglementaire en terme de conditions sanitaires… On ne peut pas avoir vingt personnes qui partagent une seule salle de bain”.

   Pour Rodrigo Delgado, le maire d’Estacíon Central, les logements surpeuplés sont “une bombe qui va exploser tôt ou tard”, et un problème récurrent alors que de plus en plus d’Haïtiens affluent. La ville fait face à un nombre croissant d’incendies causés par de mauvaises installations électriques, bricolées par des propriétaires peu scrupuleux afin d’entasser plus de locataires dans des logements exigus.

   “Il y a de nombreux cas d’abus et de menaces faites par des propriétaires de logements” selon Delgado, “et quand les Haïtiens se plaignent que ce sont des conditions de vie indignes, le propriétaire leur montre la porte et leur dit qu’ils peuvent partir, parce qu’il y a dix autres familles qui attendent”.

   Le travail de Rodrigo Delgado pour l’intégration des Haïtiens a fait de lui une référence pour de nombreuses municipalités à travers le pays. Des maires l’appellent pour lui demander comment avoir accès à des fonds gouvernementaux ou encore comment mettre en place un bureau d’accueil pour les migrants.

   “Il y a quelques années, des amis, des collègues d’autres régions, ont commencé à me taquiner en m’appelant “le maire haïtien” dit il. “Aujourd’hui, ces mêmes maires m’appellent pour me demander des conseils. Ils n’avaient jamais imaginé à l’époque qu’ils auraient eux aussi des Haïtiens à vivre au sein de leurs communautés. Cette vague haïtienne d’immigration est très forte. Tout s’est passé tellement vite.”

 

 

 

 

 

 des règles claires” en ce qui à trait aux politiques chiliennes sur l’immigration, selon son conseiller Jorge Ramirez. Mais peu de détails de sa politique sont connus, ce qui crée ainsi beaucoup d’appréhensions chez les associations de migrants et de nombreuses collectivités.

 

 

 

 

 

 

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