Accueil

LES LANGUES PRESENTERAIENT DE NOMBREUX SONS EN COMMUN : UNE "REVOLUTION" DANS LA LINGUISTIQUE

Lucas Valdenaire http://www.franceculture.fr/

Selon une étude internationale, deux tiers des 6.000 langues parlées dans le monde utilisent des sonorités similaires pour les mots du quotidien. Cette découverte remettrait en question le concept fondamental de la linguistique, celui d'un lien arbitraire entre le son d'un mot et sa signification.

Cette étude internationale a été publiée ce lundi dans les Comptes rendus de l'académie américaine des sciences. Sa conclusion principale paraît évidente à premières vues, et pourtant, c'est un concept fondamental de la discipline qui pourrait bien être remis en cause.

Selon cette étude : près des deux tiers des quelques 6.000 langues parlées dans le monde utilisent les mêmes sonorités pour décrire les concepts et les objets les plus courants. Il y aurait bien une corrélation très forte entre le son des mots de base et leur signification. Cela concerne les parties du corps, les liens de parenté, les phénomènes de la nature ou encore la plupart des objets du quotidien.

Des sons universels ?

Concernant la méthodologie de l'étude, une équipe de physiciens, linguistes et informaticiens a analysé cent mots de base dans le vocabulaire de 62% des quelques 6.000 langues actuellement parlées dans le monde. Selon l'un des principaux co-auteurs, le professeur Morten Christiansen :

"Ces sons sont entendus sur l'ensemble de la planète indépendamment de la répartition géographique des populations et des différentes langues."

Dans la plupart des langues, les analogies de sonorités sont particulièrement fortes pour les parties du corps. Par exemple, le mot "nez" comprend les sons "né" ou "ou". Le mot "langue", quant à lui, contient le plus souvent la sonorité "l". Même chose pour le "sable" qui présente le son "s" et le mot rouge avec le "r". Alors, toujours selon le professeur Christiansen :

"Il semblerait y avoir quelque chose chez tous les humains qui serait à l'origine de ces sons universels, mais on ignore encore de quoi il s'agit."

L'arbitraire devenu concept fondamental

Le mystère n'est pas nouveau : il traverse l'histoire de la linguistique et divise les scientifiques encore aujourd'hui. La preuve, personne n'a encore réussi à répondre à cette question : le son des mots est-il vraiment arbitraire ?

Beaucoup de linguistes élèvent ce concept en principe fondamental. Comme il n'a jamais été possible de trouver une explication à ces points communs entre les différentes langues du monde, la plupart se sont résignés à dire que, finalement, cela reste le fruit du hasard. Mais voilà, grâce ou à cause de cette nouvelle étude, la question revient sur le tapis.

Le professeur Christiansen évoque une piste. Selon lui, "il est probable qu'il existe un lien entre ce phénomène et la manière dont fonctionne l'esprit et le cerveau humain pour acquérir le son et le langage."

"Mais c'est une question fondamentale à laquelle devront répondre les futures recherches."

Une langue originelle ?

Cette question de l'arbitraire a déjà été traitée il y a un peu plus d'un siècle par Ferdinand de Saussure. Ce linguiste suisse, un des pères de la discipline moderne, distingue le signifiant et le signifié en expliquant qu'il n'y a aucune motivation entre les deux mais seulement de l'arbitraire. Autrement dit : il n'y a aucun raison que les sons d'un mots nous donne son sens.

Mais un mouvement venu des États-Unis, emmené notamment par le linguiste Noam Chomsky, tente une explication : toutes les langues auraient la même origine. Si les mots se ressemblent, c'est parce qu'ils remontent soit à une même fonction dans le cerveau humain, soit à une unique langue originelle. Pour Noam Chomsky, par exemple : il existe une grammaire universelle et surtout, le langage trouve son origine dans une capacité innée de l'être humain.

Pour développer le point de vue de Noam Chomsky sur l'origine des langues (à partir de 9'55'' en version française) :

Qu'est le langage, et en quoi est-ce important? par Noam Chomsky (VF) - YouTube

D'autres linguistes, comme le Français Pierre Guiraud, proposent une autre approche, celle de la "mimophonie", l'étude relative aux onomatopées. Lorsqu'on entend "boum" ou "pchit", il est possible de dire que les sons eux-mêmes rappellent le sens du mot. Mais cette analyse reste minoritaire encore aujourd'hui.

Alors comment se fait-il que l'on retrouve le son "n" en français, en espagnol ou en anglais dans le mot "nez" ? Réponse du linguiste Louis-Jean Calvet, ancien professeur à la Sorbonne et à l'université d'Aix-en-Provence :

"Cela remonte à des familles de langues. Si les langues romanes ont des structures communes c'est logique, c'est la même famille."

Pour approfondir la question des langues du monde avec Louis-Jean Calvet :

Baromètre des langues, par Louis-Jean Calvet - YouTube

"Papa" et "maman"

Louis-Jean Calvet propose de revenir sur une autre étude, plus ancienne et presque passée inaperçue."Il y a un autre linguiste qui est allé beaucoup plus loin, c'est le Russe Roman Jakobson. Il a écrit un article intitulé : Why mama and papa. Il a analysé comment on appelait le père et la mère dans un millier de langues du monde et il a montré qu'on retrouvait toujours les mêmes consonnes labiales, "p" "b" "m" et "f". Selon lui, tous les enfants du monde, quelle que soit la langue, tètent leur mère. Ils ont une activité musculaire des lèvres et il y aurait donc une explication mécanique."

Mais d'après Louis-Jean Calvet, toutes ces analyses ne répondent pas au fondement des langues du monde. Pour le linguiste français, c'est clair : "la langue ne serait pas apparue dans un même temps et un même lieu."

"Je me méfie de cette volonté américaine de démontrer une origine unique et divine de la langue car on est à la limite de l'idéologie et de la science."

Écouter

 

"Il n'y a pas de raison que le son d'un mot nous donne son sens," Louis-Jean Calvet

Sur cette analyse, certains vont beaucoup plus loin, à l'image de Claude Hagège, linguiste au Collège de France. A l'écouter, cette étude internationale qui insiste sur les similarités de sons entre les langues est "étonnante". Elle va même à l'encontre de ses recherches.

Si vraiment il y avait un lien tout-puissant entre les sonorités et les réalités, la logique poussée à son extrême fait qu'on aurait une seule et même langue. Or, ce n'est pas du tout le cas : il y a une énorme diversité.

Écouter

"Mes recherches ne vont pas du tout dans ce sens-là," Claude Hagège

L'arbitraire est un dogme essentiel, consacré par Ferdinand de Saussure. Il n'y a pas de relation de motivation entre les sons et les réalités évoquées. Et quand il y en a, ce ne sont que les onomatopées. Mais celles-ci varient d'une langue à l'autre. Prenez l'exemple du cri du coq : cocorico en français,kikeriki en allemand, cock-a-doodle-doo en anglais. Même les onomatopées sont différentes d'une langue à l'autre !

This is how Europeans wake up - YouTube

L'exemple du nez

Une langue unique et originelle ? "C'est une absurdité qui n'a jamais été démontrée", réplique Claude Hagège. Et le linguiste n'hésite pas à enfoncer le clou en reprenant justement cet exemple du "nez".

"Nez se dit burun en turc, aph en hébreu, cmūk en thaï, bízi en mandarin, (...). L’extrême diversité de ces mots indique que cette idée d'une homologie phonétique pour dire le nez est complètement absurde et non appuyée sur expérience."

Écouter

 

"Cette idée d'une homologie phonétique des mots pour dire le mot nez est absurde," Claude Hagège

Autre limite soulevée par Claude Hagège, la méthodologie utilisée pour cette étude internationale. En effet, une centaine de mots seulement ont été étudiés dans chaque langue. Un périmètre beaucoup trop restreint pour en tirer des conclusions.

Que ce soit sur la forme ou sur le fond, cette question de l'arbitraire entre les sonorités et leurs significations ne réussira pas à réconcilier les linguistes entre eux.

Pour comprendre l'opposition de Claude Hagège sur l'existence d'une langue originelle :

Claude Hagège - L'hypothèse d'une langue mère - YouTube

 

Lucas Valdenaire

 

Post-scriptum: 
L'étude porte sur une centaine de mots de base dans près de 4.000 langues• Crédits : Pascal Deloche - Maxppp

Pages