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LES RELATIONS HAÏTIANO-DOMINICAINES ENTRE RAISON ET DÉRAISON

par Elder Thébaud

{{ {Pardonner, c’est résister à la cruauté du monde.} }}
{{ Edgar Morin}}

Est-il normal et raisonnable qu’Haïtiens et Dominicains persistent à se regarder comme des ennemis héréditaires, à nourrir des suspicions réciproques, ou bien vont-ils résolument briser les entraves léguées par une histoire tumultueuse, pour s’atteler enfin à promouvoir le développement matériel et humain de deux peuples qui se partagent une même île?

Les relations haïtiano-dominicaines sont malheureusement marquées par un lourd héritage fait de confrontations sanglantes, d’incompréhensions, de blessures mutuellement infligées et mal cicatrisées. Au cours de deux siècles d’histoire les embellies n’ont fait qu’ alterner avec des périodes de tension, de règlement de compte, d’accusations réciproques relevant parfois de l’imaginaire, tels les plans de reconquête volontiers attribués aux Haïtiens. Tout semble être parfois au beau fixe quand un incident vient soudain mettre le feu aux poudres. Dans un passé récent des Haïtiens ont été assassinés à la suite d’un meurtre perpétré à Hatillo Palma par l’un de leurs compatriotes. En représailles, des étudiants s’en sont pris à un président dominicain en visite officielle à Port-au-Prince, tandis que même les prostituées dominicaines le la Grand-Rue se sont fait invectiver par une foule surchauffée. Entre raison et déraison, mon choix est sans équivoque.

Sortir de ce cercle infernal, c’est d’abord accepter la complexité des hommes et des situations, et s’éloigner des stéréotypes. Ainsi, il faut se convaincre que tout Dominicain n’est pas forcément raciste ou anti-haïtien. Serait-il raciste, qu’il faudrait parier sur sa perfectibilité, sur sa capacité de changer et ne pas refuser le dialogue. Ne faudrait-il pas plutôt voir en lui une victime de la propagande raciste, de la politique de blanchiment de la race dominicaine et d’autres absurdités préconisées par Trujillo et relayées par des intellectuels tels que Balaguer. Fort heureusement certains secteurs de la société dominicaine ont réagi contre de telles aberrations. Ainsi l’historien Frank Moya Pons a-t-il dénoncé « l’illusion d’une unité culturelle » dominicaine, et mis en lumière l’apport de divers groupes à la formation de la société dominicaine et la contribution des Haïtiens à la créolisation de cette société. Personnellement, j’ai parcouru la République dominicaine du nord au sud, et d’est en ouest. Je me suis arrêté dans les villages. J’y ai rencontré de simples gens qui m’ont dit: « Vous êtes Haïtien…c’est le même peuple.» J’ai parlé à des jeunes qui ont exprimé une grande curiosité vis-à-vis d’Haïti. Je me souviens de ce jeune homme qui s’offrit pour me faire visiter les environs de Santiago et qui avait mémorisé des tirades de Peña Gomez dont les talents oratoires étaient, semble-t-il, remarquables.

Depuis quelque temps la République dominicaine est montrée du doigt sur le plan international à cause des conditions insupportables auxquelles sont soumis les braceros dans les bateys et des politiques discriminatoires pratiquées à l’encontre des migrants haïtiens. Aujourd’hui même, au mépris de toute norme de justice, les pièces d’identité sont refusées à des enfants nés en territoire dominicain sous prétexte que leurs parents haïtiens sont en situation irrégulière. Ces dénonciations et condamnations ont eu l’effet de provoquer le raidissement des secteurs ultranationalistes et anti-haïtiens qui nient les faits dénoncés et ont poussé l’indécence jusqu’à menacer l’activiste haïtiano-dominicaine Sonia Pierre de lui retirer la nationalité dominicaine.

Un malaise sous-jacent persiste pour ainsi dire à empoisonner les relations entre les deux pays, et le soixante-dixième anniversaire du massacre de 1937 interpelle Haïtiens et Dominicains à se pencher en toute sérénité sur la complexité de leurs rapports et à dégager des perspectives d’avenir. Drame bien douloureux qui se rappelle à notre souvenir, car par la folie du dictateur Trujillo, des milliers d’Haïtiens ont été froidement assassinés. En souvenir de cette tragédie, l’évêque de Monte-Cristi, Monseigneur Diomedes Espinal a dans une homélie d’une émouvante noblesse, saisi l’occasion pour demander pardon au peuple haïtien au nom du peuple dominicain. Cette déclaration du prélat a reçu l’approbation immédiate des historiens Franklyn Franco et Hugo Tolentino Dipp. D’après ce dernier, il s’agit d’un geste qui grandit le peuple dominicain Par contre un désaveu inattendu venu du cardinal Nicolas de Jesus Lopez, archevêque de Santo-Domingo qui a déclaré textuellement : «Dans ce cas, c’est à Trujillo qu’il faut demander des comptes puisque c’était lui le criminel. » Une telle prise de position ne peut que surprendre surtout après que Jean-Paul ll, Willy Brandt et Jacques Chirac, au lieu de pointer du doigt Hitler et Pétain, se sont montrés assez magnanimes pour demander pardon aux Juifs.

La droite ultranationaliste dominicaine n’a pas manqué de s’inviter au débat et a tout naturellement pris le contre-pied des déclarations de l’évêque de Monte-Cristi. D’après son porte-parole Manuel Nuñez, le pardon n’est pas à l’ordre du jour parce que les Dominicains n’avaient pas approuvé les actes de Trujillo; et il déplore au passage que les Haïtiens n’aient jamais demandé pardon pour Moca.

Que s’est-il donc passé à Moca? Il faut dans ce cas avoir le courage de la vérité et remuer un passé qui dérange. Après avoir vainement tenté de s’emparer de Santo-Domingo, Dessalines prit la sinistre décision de tout détruire sur son passage au cours de sa retraite. C’est ainsi que le 5 avril 1805 il fit massacrer tous les habitants de la ville de Moca, à l’exception de deux survivants qui s’étaient réfugiés sous des tas de cadavres. Cet acte autant odieux et bien d’autres encore ont laissé une blessure dans la mémoire dominicaine et ne peuvent que provoquer la réprobation de tout Haïtien. Aussi je me rallie sans hésitation à l’appel de l’historien Bernardo Vega pour un pardon mutuel entre les deux peuples.

Ceux qui se crispent dans les deux camps devraient tirer les leçons d’une histoire qui n’est pas seulement jonchée de confrontations et de massacres. Dans son ouvrage intitulé La guerra de restauration, Juan Bosch rappelle l’aide fraternelle accordée par les Haïtiens aux patriotes dominicains en lutte contre l’Espagne entre 1863 et 1865. L’Haïtien Jacques Viau est mort les armes à la mains aux côtés des constitutionalistes dominicains Des deux côtés de la frontière les habitants ont toujours établi des relations d’échange et de bon voisinage; et aujourd’hui les parents des enfants qui tous les jours doivent franchir cette même frontière pour se rendre à l’école ne doivent rien comprendre aux propos chauvins des uns et des autres.

Il ne sert à rien non plus de se complaire dans le rôle de victime et de ruminer les rancoeurs. Des Haïtiens ont déjà saisi la main fraternelle que leur ont tendue des Dominicains qui se sont constitués en défenseurs de nos compatriotes chaque fois que leurs droits fondamentaux ont été bafoués. La voix de la raison semble nous conduire à regarder vers l’Europe dont les peuples ont fait preuve de maturité et compris où se situent leurs véritables intérêts. Les peuples haïtien et dominicain doivent se libérer des contraintes de l’histoire, laisser tomber les archaïsmes pour entamer un véritable dialogue propre à faciliter la solution des questions qui fâchent. Nos deux peuples gagneraient à mieux se connaître et à préparer l’avenir de cette île qu’ils ont en partage

{{Elder Thébaud}}

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