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« LES TÉNÈBRES EXTÉRIEURES », UNE PLONGÉE AU CŒUR DU DUVALIÉRISME

Lundi 1 décembre s'est tenue, à l'amphithéâtre H. Sellaye de la Faculté des Lettres de l'Université Antilles-Guyane, Campus de Schoelcher, une soirée littéraire de présentation des derniers ouvrages de Jean Bernabé ("Litanie pour le Nègre fondamental") et Raphaël Confiant ("Les Ténèbres extérieures" et "Black is Black"). Au cours de cette manifestation, le premier lecteur de J. Bernabé fut le professeur Corinne Mencé-Caster et celui de R. Confiant, l'anthropologue Gerry L'Etang. Nous publions ci-après la communication de ce dernier...

Mesdames, messieurs,

J’ai le plaisir de présenter le dernier roman de Raphaël Confiant, {Les Ténèbres extérieures}, dont le titre m’a, de prime abord, paru énigmatique, jusqu’à ce que me revienne une lointaine lecture biblique me rappelant qu’il s’agissait là d’une expression désignant le néant, non-être dont on ne peut sortir par sa propre volonté. Il est vrai que la couverture de l’ouvrage est très parlante, puisqu’on y voit le dictateur François Duvalier d’Haïti entouré de généraux nègres et d’affidés mulâtres, saluant, bras levé à la mussolinienne, une foule que l’on ne voit pas.

Il existe, on le sait, à travers toute la littérature sud-américaine, une tradition littéraire bien établie que les critiques appellent « le roman de dictateur ». Elle a été magnifiquement illustrée par des écrivains tels le Guatémaltèque Miguel Angel Asturias, le Colombien Gabriel Garcia Marquez ou encore le Péruvien Mario Vargas Llosa. Il s’est agi pour ces auteurs de nous montrer la dictature et le dictateur de l’intérieur, chose que seule peut faire la littérature, là où l’histoire, la sociologie ou les sciences politiques sont contraints à ne s’en tenir qu’aux réalités factuelles ou dites objectives. Seule, en effet, la fiction peut nous permettre de pénétrer dans les méandres de la pensée d’un dictateur, de connaître ses doutes, ses affres, de comprendre les frustrations et colères qui ont pu le transformer en un être sanguinaire.

Le roman de Confiant s’inscrit-il dans cette tradition ? Oui et non. Oui parce que l’auteur a lu ses prédécesseurs et l’on sait que toute littérature relève, partiellement, de la réécriture. Aucune littérature ne naît {ex-nihilo}. L’auteur martiniquais sait reprendre et réutiliser à sa manière un certain nombre de procédés narratifs mis en œuvre par ses devanciers sud-américains, comme celui que je qualifierai, pour reprendre l’expression de l’écrivain haïtien Frankétienne, de spiralique. C’est-à-dire qu’un épisode n’est pas raconté de manière linéaire, ni même de manière cyclique, mais bien par des cercles concentriques. C’est-à-dire que l’on revient régulièrement à un point de départ pour repartir de l’avant. La structure globale des {Ténèbres extérieures} est bâtie sur ces cercles. Évidemment, la lecture en est rendue moins facile que dans les romans classiques, mais le plaisir que l’on en retire est, selon moi, plus grand.

Confiant donc, s’inspire de ses illustres prédécesseurs, mais il parvient à tracer son propre sillon dans le champ du roman de dictateur, dans la mesure même où son matériau est fondamentalement différent de celui des Sud-Américains. En effet, Haïti a une histoire unique d’une part, et François Duvalier est un dictateur plutôt rare de l’autre. Je m’explique : Haïti a une histoire unique parce que c’est le seul pays de tout le continent américain à avoir été libéré, à avoir gagné son indépendance grâce à des esclaves. Ailleurs, les luttes pour s’affranchir de la tutelle européenne ont été menées par des Blancs créoles : Georges Washington pour les États-Unis, Simon Bolivar pour la Colombie, José Marti pour Cuba ou encore Bernardo O'Higgins Riquelme pour le Chili. À la limite, Haïti constitue une sorte d’anomalie historique.

Deuxième élément qui diffère : François Duvalier n’est pas du tout le « caudillo » sud-américain habituel, quasi-analphabète ou peu cultivé, sergent-chef emmédaillé, paillard, fêtard, assoiffé de richesses et de palais. Le despote haïtien était docteur en médecine et ethnologue. Avec un éminent ethnologue haïtien des années cinquante, Lorimer Denis, François Duvalier fit des enquêtes et co-rédigea des articles, notamment sur le vaudou. Il en tirera une connaissance intime de l’imaginaire haïtien, qu’il utilisera pour asseoir sa tyrannie. Ainsi, la voix nasillarde de Papa Doc, naturelle ou affectée, passait pour être celle de Baron Samedi, lwa des morts auquel Duvalier s’identifiait aux fins d’inspirer la terreur.

D’autre part, François Duvalier n’était pas homme à faire la fête, à entretenir trente-six maîtresses ou à se faire construire des résidences luxueuses partout. C’était un petit homme discret, réservé, très myope, myopie qu’il cachait derrière d’énormes lunettes à double foyer, et qui sortait rarement du Palais National de Port-au-Prince. {Les Ténèbres extérieures} nous le montrent d’ailleurs dirigeant son pays à l’aide du téléphone, ne quittant qu’exceptionnellement le Palais, ce magnifique palais tout blanc que Confiant, avec humour, dit ressembler à un casino monégasque.

L’auteur nous dépeint donc Duvalier de l’intérieur et de l’extérieur, et le portrait de ce dernier n’en devient que plus fascinant. De l’intérieur parce que dans chaque cercle, Papa Doc monologue, discoure à haute voix, apparemment seul dans son fameux bureau où il reçoit ses invités avec un crâne humain (celui d’un opposant) et un pistolet posé sur la table. Le Président à Vie soliloque donc sur l’étrange destinée d’Haïti et de son peuple, rappelant le lourd héritage que lui, Papa Doc, doit porter sur ses épaules. Il remonte sans cesse à la geste louverturienne et dessalinienne, aux hauts faits d’armes des héros de l’indépendance dont il se voit, un siècle et demi plus tard, le continuateur. Il tance l’hypocrisie et la scélératesse des grandes puissances à l’endroit de son pays, à commencer par les États-Unis. Puis, dans d’autres chapitres, Papa Doc est vu de l’extérieur, décrit par un narrateur invisible, omniscient comme on dit en analyse littéraire. On le voit, président au Conseil des ministres, les cheveux artificiellement blanchis au bay-rhum pour paraître plus vieux et se forger ainsi une image de Père de la Nation. On le voit convoquer tel baron du régime, par exemple son inamovible et terrifiant ministre de l’Intérieur, Luckner Cambronne, ou alors quelque jeune officier qu’il veut promouvoir, et l’on mesure toute la crainte mêlée de respect qu’il provoquait chez ses interlocuteurs.

Là, le talent de Raphaël Confiant donne sa pleine mesure car cette double présentation du personnage le complexifie. Il n’est jamais décrit comme un simple dictateur brutal, dénué de scrupules. Son visage est toujours double : d’un côté, un homme tiraillé par le doute ; de l’autre, un tyran madré, implacable. Alors, bien sûr, d’aucuns pourront peut-être accuser notre romancier de donner une image par trop positive, ou en tout cas pas assez féroce, du Président à Vie. J’imagine qu’il n’a pas voulu sombrer dans la caricature et c’est tout à son honneur car la littérature diffère du pamphlet politique. Elle n’a pas pour vocation de dénoncer, mais de montrer. Et d’ailleurs, la charge anti-duvaliériste de Confiant, telle qu’il la construit habilement, me semble bien plus efficace qu’une démolition en règle. Il est vrai que l’auteur sait faire revivre l’entourage de Papa Doc, notamment des tortionnaires de sinistre mémoire, tels Luckner Cambronne dont nous avons déjà parlé et Madame Adolphe, cheftaine des « fiyet-lalo », version féminine des Tontons-Macoutes. Aux dires d’Haïtiens avec lesquels j’ai discuté des {Ténèbres extérieures}, Confiant fait preuve d’une connaissance assez stupéfiante des us, coutumes et surtout turpitudes du régime, au point qu’on pourrait se demander si dans une autre vie, il n’en a pas été membre. Mais là encore, toute plaisanterie mise à part, c’est le miracle de la littérature. Elle parvient à redonner vie, à recréer des mondes disparus, et ce faisant, nous est, aux côtés de l’ethnologie et de l’histoire, d’un apport inestimable.

Outre Papa Doc et son régime, Raphaël Confiant nous conduit au cœur même du petit peuple haïtien et de ces fameux « lakou-fonmi », ces bidonvilles où croupissent gens descendus des mornes, enfants abandonnés, djobeurs, prostituées, etc. Il en profite pour nous montrer l’opposition au régime et le recrutement, par un nommé Estéban Jacques, de militants révolutionnaires afin de préparer une invasion du pays à la manière de Fidel Castro à Cuba. On aura reconnu là, la figure majeure du célèbre romancier et médecin Jacques-Sephen Alexis. Il représente l’opposition de l’extérieur. Mais Confiant campe aussi l’opposition de l’intérieur, à travers le personnage tout aussi transparent du peintre-sculpteur-écrivain-prêtre vaudou Mark Estienne, dans lequel chacun aura repéré Frankétienne. Une chose frappe le lecteur, chose pour laquelle je n’ai pas de réponse quant à moi, mais je suppose que l’auteur nous éclairera sur ce point tout à l’heure : tous les personnages du régime duvaliériste, à commencer par François Duvalier lui-même, sont nommés par leur vrai nom, alors que tous les opposants sont désignés par un pseudonyme, il est vrai, transparent, comme je l’ai déjà dit. Pourquoi cela ? À Raphaël Confiant d’éclairer notre lanterne tout à l’heure. Pour ma part, je me demande s’il n’a pas été réticent à mettre sur le même plan tortionnaires et résistants. Mais nous verrons bien.

Ce gros roman qu’est {Les ténèbres extérieures} se lit avec grand plaisir, même si parfois le lecteur est un peu perdu dans le foisonnement des personnages et la multiplicité des sous-récits. Je crois que Confiant a réussi à montrer le côté à la fois baroque et tragique du régime de Papa Doc. Et puis, tout au long du texte, l’on sent une très grande passion de l’auteur pour Haïti, ce en quoi il ne diffère guère d’illustres prédécesseurs martiniquais, tels Aimé Césaire, Édouard Glissant ou encore Vincent Placoly qui, tous, ont publié au moins un ouvrage traitant de la Première République noire du monde.

Enfin, mesdames, messieurs, je terminerai mon propos par une anecdote sur Duvalier, que rapporte la {vox populi} haïtienne et qui témoigne, une fois de plus, du caractère roué du personnage. En février 1986, soit 15 ans après sa mort et alors que son fils Bébé Doc venait d’être déchouké, la populace en furie se rendit au cimetière principal de Port-au-Prince pour saccager le tombeau de François Duvalier. La profanation fut vaine : le cercueil était vide, extravagamment vide !

Je vous remercie.

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