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« L’esclavage à Basse-Terre et dans sa région, en 1844 », par Marc-Alexandre Fourniols

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
« L’esclavage à Basse-Terre et dans sa région, en 1844 », par Marc-Alexandre Fourniols

Au milieu du XIX siècle, en Guadeloupe, le système esclavagiste trouve ses limites, la rentabilité escomptée n’est plus au rendez-vous, une possible abolition est envisagée. Mais en 1844, la réglementation devant régir cette émancipation reste vague ; en l’occurrence, les autorités coloniales réfléchissent à la possibilité pour les esclaves de se racheter eux-mêmes et se demandent comment faire pour leur permettre de se constituer un pécule. Une loi est en préparation à ce sujet, elle sera effective en juillet 1845.

Dans cette perspective, Marc-Alexandre Fourniols, procureur du roi, entreprend une tournée d’inspection dans les ateliers d’esclaves de Basse-Terre, d’Extra-Muros (actuelle commune de Saint Claude), de Dos d’Ane (aujourd’hui Gourbeyre) et de Baillif.

 

Nous devons à la Société d’Histoire de la Guadeloupe de pouvoir lire le rapport d’inspection de M.A. Fourniols, conservé au Centre d’Archives d’Outremer, à Aix-en-Provence.

Ce rapport quoique rédigé avec sérieux n’est pas d’une grande objectivité quant au regard porté sur les esclaves dans la mesure où l’auteur est concerné personnellement par le sujet, étant lui-même un membre de la classe dominante. De plus, en tant que représentant de l’autorité royale, il est tenu de réfléchir à la façon de préserver les intérêts des colons dans cette période historique de rupture. Il est opposé à la libération immédiate des esclaves jugés pervertis, paresseux et imprévoyants. Le procureur Fourniols suggère pour les moraliser d’affranchir les plus vertueux d’entre eux à titre d’exemple. Pour lui la liberté n’apparaît donc pas comme un droit inaliénable mais comme une récompense à octroyer avec parcimonie. Et de préciser : « Peut-on songer sérieusement à faire des citoyens avant d’avoir des hommes ? »

 

L’inspection du procureur est menée consciencieusement, il va chercher les renseignements auprès des maires, des policiers, des colons, des chefs de service, des notables, des entrepreneurs…mais il ne s’entretient pas avec les principaux intéressés, qu’il se contente d’observer. C’est ainsi qu’un embonpoint l’autorise à penser que l’esclave est sain et en bonne santé et qu’une vêture correcte lui paraît témoigner de conditions de vie agréables. Le Procureur Fourniols relève les abus constatés au cours de son inspection. Il en prend acte, se contentant de quelques rappels à la loi, trouvant, en général, les esclaves « pourvus convenablement en toutes choses ».

 

Le rapport du procureur Fourniols nous donne à voir les esclaves vivant en milieu urbain  au moment où le système esclavagiste s’essouffle. A Basse-Terre, au nombre de 1108, ils sont minoritaires face aux 4665 libres. La plupart sont domestiques. Sains, bien nourris, mieux vêtus que nombre de libres, entretenant des rapports assez familiers avec leurs maîtres, leur condition nous est présentée comme une sinécure. Le procureur pense qu’ils auraient tout à perdre à vouloir être libres. Mais certains esclaves paraissent encore mieux lotis. Maîtres d’hôtel, palefreniers, cuisinières, blanchisseuses, ils sont la propriété de la colonie, on les appelle « les nègres du roi », dénomination qui les remplit de fierté autant que « leur condition de naissance », à savoir, ils sont nés dans la colonie, ce sont des créoles. Les « nègres d’Afrique » sont relégués dans les ports ou les magasins de la marine, où ils sont chargés des travaux les plus ingrats.

 

En ville, le procureur Fourniols visite différents ateliers et corps de métiers : domesticité, boucheries, forges, bonifieries, usines, hôpital… Excepté les malheureux employés dans les boulangeries, les autres esclaves, nous sont montrés heureux n’ayant à effectuer que des travaux « loin d’être pénibles », voire même « légers et doux ». Ce qui leur sied parfaitement, a-t-on envie de dire, puisque le procureur décrit ces « grands enfants » comme étant paresseux, débauchés, aimant l’alcool et le jeu.

 

Mais la catégorie professionnelle la plus enviable à ses yeux est celle des pêcheurs, présentés comme des « enfants gâtés » satisfaits de leur situation puisque, dit-il, ils ne tentent jamais aucune évasion vers les îles proches. Le procureur Fourniols est particulièrement conquis par ce milieu, notamment à la suite d’une visite de l’habitation sucrière appartenant à un homme de couleur libre, Amé Noël, « maître-seineur», devenu propriétaire de 134 esclaves. Les esclaves pêcheurs lui semblent les plus aptes à se faire un pécule en vue de leur rachat.

 

Un clivage s’établit au cours de cette inspection entre les esclaves vivant à Basse-Terre et ceux des environs, attachés aux caféières ou aux champs de canne à sucre et qui ont de la répugnance pour les pénibles travaux agricoles. Le procureur s’en inquiète car il est important qu’au moment de l’émancipation, les terres ne soient pas désertées mais il ne croit pas à «une désorganisation prochaine des ateliers» même si certains d’entre eux, ont vu tout leur effectif entrer en marronnage prolongé.  Le procureur fait des propositions pour prévenir le danger et suggère dans l’immédiat, de renforcer la répression à l’égard des marrons mais aussi à l’encontre des petits propriétaires blancs et de couleur qui les hébergent. Il préconise également la création d’une «force spéciale» chargée de pourchasser les « déserteurs d’atelier» et qui serait constituée de «noirs libérés». A plus long terme, il juge indispensable, pour éviter que le passage du travail servile au travail affranchi ne nuise aux propriétaires et à la colonie, d’instaurer, avant même l’émancipation, un système de colonat partiaire à la romaine qui attacherait par un long bail les cultivateurs au domaine de leurs maîtres. Toutes ces propositions n’ont pas fait long feu. Quatre ans plus tard, l’esclavage était aboli.

 

 Marie-Noëlle RECOQUE-DESFONTAINES