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« L’Éthique » de Spinoza : une boussole existentielle!

Roland DAVIDAS
« L’Éthique » de Spinoza : une boussole existentielle!

Il y a des livres qui guident notre existence : c'est le cas de l' « Éthique démontrée selon l'Ordre Géométrique» de Baruch Spinoza (1632-1677). Ce livre (composé de 5 parties) prétend faire notre bonheur, par la seule vertu de la mathématique ! Et il y parvient... Car Spinoza ne lésine pas sur les moyens. Il considère notamment  «  les actions et les appétits humains comme s'il était question de lignes, de surfaces et de solides » !

Comme Françoise Barbaras le souligne dans son ouvrage intitulé « Spinoza - la science mathématique du salut », c'est une science de l'homme que construit Spinoza en ce début du XVIIe siècle. Une science qui conduit à la Béatitude et donc à la Liberté.

C'est pourquoi, l'Éthique est plus qu'un livre de chevet : c'est une boussole existentielle ! Dans l'Ethique, Spinoza réussit son entreprise de libération, car il nous apprend à considérer les choses « Sub specie aeternitatis », c'est-à-dire sous l'angle et sous l'aspect de l'éternité ! Il nous apprend par conséquent à aimer le monde (tel qu'il est) !  

 

L’Éthique est ma boussole existentielle, depuis que j'ai découvert Spinoza à travers le livre du psychanalyste Jean-Pierre Winter : « Les errants de la chair - Études sur l'hystérie masculine ». Une étude sur le donjuanisme qui m'a inspiré l'écriture d'un petit texte en créole à savoir « Chien-fanm » !

En dehors de Freud et de Lacan, toute l'argumentation des « Errants de la chair » repose en effet sur Spinoza. Ce passage en particulier avait attiré mon attention : «  Spinoza est convoqué ici parce que nous le considérons comme le premier auteur à avoir, d'une certaine façon et sans l'avoir voulu, produit une théorie, une formalisation, à certains égards encore aujourd'hui en avance sur son temps, de l'hystérie. De quoi s'agit-il ? Au cœur de l'Éthique, comme au cœur de nombreux autres travaux de Spinoza, nous pouvons situer une formulation de ce qu'est l'hystérie. A savoir non pas l'hystérie au sens de la pathologie hystérique, mais l'hystérie qui habite tout homme, du fait qu'il est un être parlant, du fait que nos passions, c'est-à-dire ce qui nous détruit, résultent d'une inadéquation de nos pensées et de nos affects. Spinoza est le premier qui formalise que le but de l'homme, s'il veut sortir du règne des passions, doit être de réduire cette inadéquation. Mais plus que ça. Spinoza est le premier à critiquer la conception hystérique que l'homme a de lui-même, et propose de mettre en continuité le corps et l'esprit, en invalidant tout système de pensée qui ferait que le corps serait dépendant de l'esprit, ou l'esprit dépendant du corps. Il est le premier à affirmer que l'un et l'autre sont tout un, tout un dans l'étendue, tout un en Dieu. Mais il s'agit du Dieu de Spinoza, c'est-à-dire de la Nature ».

L'entreprise de libération affective et spirituelle est donc possible, car Spinoza ne fait aucune différence entre le Corps et l'Esprit : c'est une seule et même chose qui s'exprime de deux manières (l'ordre et l’enchaînement dans le Corps est le même que l'ordre et l’enchaînement dans l'Esprit). Mais chacun agit dans son domaine : le Corps comme mode de l’Étendue et l'Esprit comme mode de la Pensée. 

C'est pourquoi la question essentielle de l'Éthique est la suivante : « Que peut le Corps humain ? » :

C'est la question la plus importante de toute l'histoire de la philosophie, d'après Gilles Deleuze.  

 

L’Éthique est littéralement un livre exceptionnel (tant par la forme que par le fond). Il vise à nous libérer à la fois de la Tristesse (qui ne nous apprend rien et qui de surcroît rend bête !) et de la Superstition (qui est fondée sur la Crainte).

Il valorise au contraire la Joie (qui est le passage d'une moindre à une plus grande perfection), le Désir (qui est l'essence de l'homme), la Connaissance (celle du deuxième et du troisième genre, autrement dit la raison déductive et la science intuitive) ainsi que la puissance d'agir et de comprendre de l'homme.

Spinoza met pour cela en avant une notion clé de l'Éthique qui est le « Conatus », c'est-à-dire l'effort pour persévérer dans l'être.

L'Amour intellectuel de Dieu (la Nature) a une place capitale dans l'entreprise de libération proposée par l'Éthique car c'est « une joie qu'accompagne l'idée de Dieu comme cause ». C'est la plus grande joie possible. Il s'agit donc d'une connaissance qui se réjouit de soi, et se réjouit de Dieu parce qu'il implique toutes les existences, et donc celle de l'esprit qui connaît. L'amor Dei intellectualis est finalement la connaissance intellectuelle du fait que Dieu (la Nature) est éternel. Il n'est en rien une effusion ou une fusion mystique avec un Être transcendant, mais une joie extrême provenant d'une connaissance fondatrice : la connaissance du troisième genre, celle à travers laquelle l'esprit comprend sa propre éternité et son insertion dans l'éternité même de l’Être infini. C'est cet amour constant et éternel envers Dieu qui engendre la Béatitude.

Celle-ci n'est pas une expérience mystique mais une plénitude humaine et existentielle ; c'est la joie qui résulte de la bonne compréhension des liens qui nous unissent à la Nature et la connaissance vraie de la nature de ces liens : ils sont immanents, rationnels et intuitifs, et non pas transcendants ou passionnels.

Dans son fameux «  Spinoza et autres hérétiques » Yirmiyahu Yovel fait ressortir la dimension sotériologique de l'Éthique : « Spinoza nous indique une autre voie de salut, pas seulement par la connaissance, mais la béatitude, objectif éthique suprême atteint par l'âme. La recherche de la rationalité ne s'achève pas en connaissance mais en béatitude, en éternité, en amour intellectuel. Mais c'est pour cela même que la raison ne peut être simple ratio (comme la connaissance du deuxième genre), mais doit prendre la forme de la scientia intuitiva, de la connaissance du troisième genre ; elle ne peut se contenter d'être seulement analytique et discursive, mais doit être conçue comme synoptique et intuitive. La distinction entre ces deux types de rationalité (la Raison et l'Intuition) est donc fortement liée à cette tâche absolue de la raison qui est non seulement de connaître le monde, mais également de mener à ce but éthique et spirituel suprême que la religion appelle le salut ». 

Mais l’Éthique est aussi une esthétique. De nombreux écrivains ont en effet exprimé leur admiration pour le style du philosophe alors que ce chef-d’œuvre a été rédigé selon un modèle de livre scolaire : les Éléments d'Euclide ! Pourtant, c'est bien le Spinoza de l'Éthique « démontrée à la manière des géomètres » qui a inspiré Novalis, Goethe, Heine, Diderot, Melville, Romain Rolland, Saint-John Perse, Borges, Celan, Malamud et tant d'autres.

Selon Heinrich Heine si « la forme mathématique donne un air âpre et dur à Spinoza, c'est comme l'écorce de l'amande ; la chair n'en paraît que plus savoureuse. La lecture de Spinoza nous saisit comme l'aspect de la grande nature dans son calme vivant ; c'est une forêt de pensées hautes comme le ciel, dont les cimes fleuries s'agitent en mouvements onduleux, tandis que les troncs inébranlables plongent leurs racines dans la terre éternelle. On sent dans ses écrits flotter un certain souffle qui vous émeut d'une manière indéfinissable. On croit respirer l'air de l'avenir. » 

 

Lire l'Éthique, c'est donc tout d'abord : déchiffrer des définitions, des axiomes, des démonstrations ; suivre l’enchaînement d'un argument qui s'étend de Dieu (c'est-à-dire la Nature) comme point de départ jusqu'à la liberté et la béatitude humaines comme buts.

C'est grâce à cet ouvrage hors du commun (tant par le style que par le contenu) que Spinoza  est aujourd'hui connu comme le « Christ » ou le « prince » des philosophes !

C'est pourquoi je considère Spinoza comme le plus grand philosophe occidental. Car si les théories de Platon, d'Aristote, de Descartes ou de Kant sont géniales d'un point de vue purement spéculatif, aucune ne transforme notre existence et notre vision des choses comme le fait l'Éthique de Spinoza.

Hegel a donc raison d'affirmer : « Spinoza ou pas de philosophie » !

 

 

                                                                           Roland Davidas