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LETTRE À UNE ANTILLAISE 3




Les reflets argentés des hardes de fretin

traversent ma coque comme queues de comètes ;

l'eau verte a pourri les poutres de sapin

du bateau éventré dans l'ennui des tempêtes.



Les algues ont conquis ma dernière retraite,

quelques poissons-lune se collent aux hublots ;

des coquillages clairs dessinent des vitraux

sur le lacis des mâts, dans les voiles défaites.



Les abysses nacrées de grands rêves bleutés

sont poudrées d'ossements, mes éclats d'amourettes.

Ah, ces rites pervers et ces vaines piétés

ne poussent pas ici la fausse chansonnette.



Fini ce coeur transi, ces huées de poètes,

ces pétales de pleurs pour de pâles catins,

ces ballots de soupirs pour le rire argentin

arraché au mépris d'une basse conquête.



Je préfère mes nuits aux lampions de la fête,

l'eau croupie où fleurit l'étrange nénuphar

au calice orpiment des amours imparfaites

qui fadissent souvent en mornes désespoirs.



Et voilà que tu viens et mon destin s'arrête.

Tu as bu l'océan où je rêvais d'oubli.

Où, jusqu'où iras-tu dans tes pensées secrètes

pour torturer mon âme à de folles folies ?



Ce n'est pas de t'aimer que mon esprit s'inquiète.

Arrimée à tes yeux ma vie n'est qu'un clapot.

Un battement de cils et déjà je m'apprête

à te donner ma mort comme simple cadeau.



Comment mener à bien cette terrible quête,

t'aimer si purement que tu t'endormirais,

une nuit infinie, le coeur contre ma tête.

Et les étoiles bleues sur la suie pâliraient.



Mais tu es loin de moi. Ton image volète

comme un beau papillon sur une vitre nue.

Et ton rire se perd comme la voix fluette

d'un archange rêveur éblouissant les nues.



Alors je ne dors plus. Et comme la chouette

aux yeux d'or suspendus aux balanciers des nuits,

j'attends désespéré passer ta silhouette

dans les constellations des froides galaxies.

Thierry Caille


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