Accueil

L'INFLUENCE DES SADHUS DANS LE MOUVEMENT RASTA

http://jahrasta.skyrock.com/

La culture indienne est la plus obscure des influences rastas. Elle a été occultée jusque dans les années quatre-vingt, puis les recherches des professeurs Laxmi et Ajai Mansingh, de l'université de West Indies, l'ont remise en lumière. Leurs travaux sur l'histoire des Indiens de Jamaïque éclairent des aspects de la culture rasta que l'afro-centrisme forcené de certains avait occultés. Remontons avec eux jusqu'à ce 10 mai 1845, lorsque les habitants d'Old Harbour voient débarquer le premier contingent de travailleurs sous contrat en provenance de l'Inde.

Entassés dans des charrettes, des dizaines d'hommes quittent le port à destination de Halsie Hall, un domaine de Clarendon. Ils vont y remplacer les esclaves africains affranchis dix ans plus tôt et qui refusent de travailler pour leurs anciens maîtres. L'aspect des nouveaux venus intrigue les passants : ils sont noirs, mais leurs cheveux sont raides, leur langage et leur costume surprenants. On se précipite pour les voir, on leur apporte à boire et à manger en signe de bienvenue. Les relations resteront bonnes entre les communautés indienne et africaine de Jamaïque, d'autant que la pénurie de femmes, du côté indien, les force à épouser des Africaines.

Durant son enfance à Clarendon, Howell a dû côtoyer les Indiens. Peut-être a-t-il goûté très tôt à leur « herbe sacrée ». Mais, surtout, il a été ébloui par le spectacle d'une culture intacte, d'un peuple rendu inébranlable par un contact constant avec ses dieux.

« En fin de journée, les travailleurs rentraient dans leurs baraques, situées à proximité de celles des anciens esclaves. Après la toilette et les travaux domestiques, ils s'installaient dans la cour et leur 'prêtre' lisait le Ramayana et les légendes puraniques. Après quoi les musiciens entonnaient des chants dévotionnels ou populaires [... ]. Chaque week-end la communauté tout entière participait aux prières et aux rituels, suivis d'un repas, de musique et de danses [... ]. Parfois s'accomplissait une puja secrète pour la déesse Kali. Accompagné de quelques proches et amis, le sacrificateur se rendait à un endroit sauvage où il tranchait la tête d'un bélier d'un seul coup de machette, tandis que s'élevaient les cantiques et mantras à l'attention de Kali. Parfois on fumait de la ganja. Puis la procession, aux cris de "Jai Kali Mai! ', retournait chez ses hôtes, où un grand repas de chèvre au curry et de bhang [décoction de cannabis] couronnait les dévotions. »

Howell, l'enfant secret, l'épieur dans les arbres, n'ignore sans doute rien des puja de Kali. Plus tard, au cours de ses voyages, il aura côtoyé des Indiens employés comme lui sur les bateaux anglais, et subi, comme toute son époque, la fascination pour la sagesse hindoue. Un grand élan religieux sous l'étendard de Kali a ébranlé la Guyane britannique dans les années vingt. À New York, on fait grand cas de la magie indienne - ses livres occultes, The Great Book of Magzcal Arts, Hindu Magic and Indian Occultism, connaissent une certaine vogue dans les années vingt. Un Noir de Harlem, le flamboyant Hindu, se promène en pantalons de satin et turban... De retour en Jamaïque, sa réputation de guérisseur attire vers Howell un grand nombre d'Indiens de St Thomas. L'un d'eux, un certain Laloo, devient son garde du corps, et c'est lui qui aurait introduit l'élément indien dans le culte, en particulier la prière en charabia truffé de mots hindi et urdu. Mais Laloo n'a pas accompagné le Gong au Pinnacle, et son souvenir s'est perdu. Qui était-il ? Une Mrs Laloo est citée par le policier provocateur de Seaforth lorsqu'il demande aux jeunes musiciens de ridiculiser les rastas. Mais Laloo est un surnom commun chez les Indiens - il désigne une personne à peau claire. Au siècle dernier, un culte guyanais, la White Robed Arrny, avait déjà vu le jour sous influence indienne, et ses fondateurs portaient, curieuse coïncidence, les noms de Maraj et de Laloo

Howell emprunte aux Indiens son nom, sa prière, sa conception d'un dieu roi, l'herbe sacrée, la méditation, certains plats, peut-être même le «Jai !» (« Victoire! ») dont les Hindous saluent leurs maîtres divins et qui pourrait avoir donné le «Jah !» des rastas (même si, par la suite, une justification biblique a été trouvée dans une abréviation de «Jéhovah»). Mais Il ne se contente pas d'emprunter des rituels exotiques pour flatter le goût d'un auditoire illettré; il épouse un mode de pensée. Ce qu'il trouve chez les Indiens, et qui lui permettra de structurer toute la vision rasta, c'est un système philosophique qui résout le dualisme occidental - Dieu-Diable, bien-mal, noir-blanc, ici-au-delà, corps-esprit... - et qui va lui permettre de reconstruire l'identité noire sur des bases saines.

 

Extrait du livre "LE PREMIER RASTA" de Helene LEE (edition Flammarion)

Pages