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L’ironie et le fantastique dans Traversée de la mangrove de Maryse Condé

Gloria Nne Onyeoziri
L’ironie et le fantastique dans Traversée de la mangrove de Maryse Condé

L’association des deux modes de signification que sont l’ironie et le fantastique pour l’interprétation d’une œuvre littéraire « sérieuse » paraîtrait saugrenue pour certains lecteurs, puisqu’on suppose en général que le fantastique se situe en dehors des canons littéraires1.

Mais le jeu de la subversion et de l’innovation est justement la fonction centrale de l’ironie et du fantastique dans Traversée de la mangrove2. On dit le « sérieux » tout en se moquant gentiment de soi ainsi que des autres. L’espace textuel auquel le lecteur est confronté, surtout dans les trois premiers chapitres, est celui du malaise, du questionnement, de l’intolérance et des préjugés anciens, de l’inexplicable et de l’inéluctable apparent. Il s’agit d’un espace habité jusqu’au présent de la narration de récits par l’étranger dont le corps mort, tout comme son vécu dans la communauté, reste énigmatique. Les histoires drôles, souvent contradictoires, que vont raconter (sous forme par exemple de causeries, de contes oraux traditionnels, de monologues intérieurs) les témoins qui prétendent avoir connu Francis Sancher sont à la fois personnelles et incongrues. Le questionnement qui sous-tend les pages du roman, à travers les voix multiples, les interventions d’un narrateur tantôt homodiégétique tantôt hétérodiégétique qui capte les propos hypothétiques, la coexistence apparente de deux langues, ainsi que des discours polyphoniques, inscrivent déjà l’œuvre dans un lieu narratif et stylistique distinct ; l’ironie et le fantastique interviennent donc pour renforcer les stratégies de résistance aux contraintes des critiques littéraires. La spécificité du contexte situationnel et romanesque de la diégèse, à la fois triste et plein d’espoir et de promesse, dépasse tout genre fixe. Le « désordre » (à savoir le changement ou la transformation en cours) dans la diégèse, naissant de l’ordre inacceptable du passé guadeloupéen et en voie d’un meilleur ordre, semble demander un espace plus fluide pour la « traversée », des stratégies plus humaines et plus subtiles pour subvertir tout ordre imposé, toute forme fixe dans sa propre trajectoire de quête. Tous les éléments de l’énoncé — vocabulaire, syntagmes, phrases — risqueront d’être ambigus ou paradoxaux, suivant les interrogations du fantastique et le questionnement de l’ironie.

  • 3 Philippe Hamon, L’ironie littéraire : essai sur les formes de l’ériture oblique, Paris, Hachette, 1 (...)
  • 4 Ibid., p. 62.

2D’un bout à l’autre du roman, ce sont les interventions de l’instance narrative, souvent par le discours indirect libre, qui entraînent un discours ironique sous-jacent et tendent à révéler l’identité hybride des habitants ainsi que l’interdépendance de leurs cultures. L’énigme et l’antériorité inconnue de Sancher entraînent le fantastique, étroitement lié à l’ironie littéraire. Les deux genres sont souvent opposés au discours « sérieux » qui, selon Philippe Hamon, prétend avoir comme caractéristique majeure la hantise de l’ambiguïté et de la polysémie, cherchant à « produire un message monologique […] autoritaire, universel, totalitaire3 » (puisqu’elle se présente comme un discours réel et vérifiable). Ces trois caractéristiques du discours « sérieux » laissent entendre que dans le discours ironique « l’adéquation au réel n’est jamais nette », que c’est un discours « qui peut, notamment dans certaines formes d’ironie moderne indécidable, laisser flotter les significations, sans en imposer une, même implicite4 ».

  • 5 Ibid., p. 65.

3Hamon ajoutera que « le discours ironique dit le réel en biais ». Cela pour dire que le discours dit sérieux et le discours ironique ne sont pas étanchement opposés l’un à l’autre. Au contraire, ils « sont à la fois antagonistes, complémentaires et symétriques5 ».

4Dans cette étude, je propose de montrer comment l’auteure a recours à l’ironie critique pour représenter une situation politique, sociale et économique dans laquelle elle est elle-même impliquée. C’est pourquoi les méthodes d’ironisation qu’elle adopte sont essentiellement auto réflexives.

  • 6 Patrick Chamoiseau, « Reflections on Maryse Condé’s Traversée de la mangrove », Callaloo, vol. XIV, (...)
  • 7 Ibid.

5Patrick Chamoiseau, dans « Reflections on Maryse Condé’s Traversée de la mangrove », dit : « The mangrove is in fact a sensitive figure in our collective consciousness; it is in our nature, a cradle, a source of life, of birth and rebirth6. » Les bachelardiens ne verraient rien de neuf dans une telle constatation. La mangrove symbolise le commencement de la vie, la naissance et la renaissance qui impliquent la mort, de la même façon que la nuit précède le « devant-jour » dans l’ordre des chapitres de Traversée de la mangrove. Mais l’imaginaire de Condé rend le tissage du phénomène beaucoup plus complexe que ne l’explique la logique des symboles. Mentionnée une seule fois dans le roman par le personnage central (TM, 202), la mangrove est présentée comme un espace impossible à traverser sans perdre la vie. Apprenant le titre du livre que Sancher est en train d’écrire, Traversée de la mangrove, Vilma dit : « On ne traverse pas la mangrove. On s’empale sur les racines des palétuviers. On s’enterre et on étouffe dans la boue saumâtre » (TM, 192) ; toute tentative de la dominer et de la traverser mène à la mort, étant donné la métaphore spatiotemporelle implicite dans le concept de « traversée » dans le contexte extradiégétique. Selon Chamoiseau dans Texaco, bien que la mangrove soit hostile à l’existence, elle est aussi « un berceau pour les crabes, les poissons et les langoustes » et elle remplit une fonction de renaissance. C’est un lieu de secrets et de mystère, impénétrable, donc ouvert aux mythes, aux mystiques et à la mystification. Symbole de l’inconnu, la mangrove s’offre ainsi à plusieurs phénomènes relevant du fantastique. Réfléchissant sur le thème du roman, Chamoiseau rapproche étroitement mais implicitement, la vie, la mort et le cadavre énigmatiques de Francis Sancher de l’histoire et de la mémoire collective des Antillais : « These recollections at the Wake will reveal to us the multiple facets of Francis Sancher — subjective, incomplete, moving and forgotten facets, even for the person recollecting them7. » Les témoignages des différentes voix narratives nous informent que Sancher était à tout moment conscient de sa mort imminente, constamment hanté par cette mort tout en l’attendant ; c’est lui seul qui voyait l’invisible. Chamoiseau ajoutera encore:

  • 8 Ibid., p. 391-392.

The character of Francis Sancher has an unclear genealogy. He isn’t transparent and we don’t know where he comes from, where he was born, what he wants, what he fears… Until the end his death remains a true mystery that only Xantippe, the man who names all the trees in this country seems to comprehend. But who amongst us can claim a distinct genealogy, with well defined, sketched and recognized branches? Who amongst us can claim an unspoiled personal genesis without absences? What creole person in the Caribbean today possesses a transparent past that would authorize certainty? An obscure character whose obscure death is shrouded in enigmatic circumstances, Francis Sancher inscribes himself in the anthropological reality of our country8.

  • 9 Selon Philippe Hamon, l’un des thèmes privilégiés du discours sérieux est « le père, ou tout person (...)

6Tous ces aspects historico-culturels caractéristiques de la communauté de Rivière au Sel sont rendus encore plus authentiques et plus complexes par la technique narrative de voix multiples. Ce procédé exige une lecture protéiforme correspondante. On doit passer par la voie du conte culturel et des énoncés implicites du narrateur hétérodiégétique dont les commentaires soulignent (souvent avec un clin d’œil) les normes, les croyances collectives, les stéréotypes et la voix des gardiens de la loi9 qui ignorent et le secret caché de leur existence collective et la raison d’être de Francis Sancher parmi eux.

  • 10 Simone Schwarz-Bart, Ti-Jean l’Horizon, Paris, Seuil, 1979, p. 248.
  • 11 Aimé Césaire exploite dans sa poésie d’autres dimensions symboliques du manglier. Cf. Gloria Onyeoz (...)

7Dans Traversée de la mangrove, Condé n’hésite pas à avoir recours à différents procédés reliés à l’ironie, tels que le fantastique, le discours polyphonique et le signifiant culturel polysémique, pour présenter une réalité historico-culturelle qui dépasserait tout historien, politicien ou sociologue, créolophone ou non. Toute prétention de pouvoir reconstituer, de façon objective, l’identité, l’histoire et la mort de Sancher, et par-delà, l’histoire de la Guadeloupe, des Antilles, risque non seulement d’induire en erreur mais aussi de réduire l’histoire, la culture et les liens spirituels des peuples représentés. L’auteure a judicieusement choisi la mangrove, avec ses palétuviers, comme entité référentielle symbolique de l’hybridisation et de la relation. Si Simone Schwarz-Bart, dans Ti-Jean l’Horizon, tenait déjà à séparer l’existence de la branche transplantée de celle de l’arbre originel10, Condé insiste sur la survie, l’épanouissement et le destin collectifs de l’arbre et de ses branches. La nature complexe de la mangrove, qui selon Hewitt « n’est pas seulement une œuvre littéraire mais aussi un acte autoréférentiel qui symbolise cette force collective. Sans éliminer complètement la mangrove, on ne saurait la maîtriser11. »

8Les différents styles et perspectives des narrateurs dans leur témoignage personnel de ce qu’ils avaient conclu avant la mort de Sancher au sujet de l’identité de celui-ci déclenchent dans l’esprit du lecteur un questionnement relié à l’ironie subtile de l’auteure. Ce questionnement et l’ironie qui le sous-tend reposent sur une hésitation fondamentale quant à la distinction à faire entre le réel et l’imaginaire. Les extrapolations de ces narrateurs relèvent en effet de leurs rencontres avec Sancher, entrelacées avec d’autres expériences et relations de leur vie. Le lecteur hésite entre le naturel et le surnaturel et découvre en Sancher une identité énigmatique. Cette identité est en même temps un événement qui provoque les attitudes d’inclusion et d’exclusion des narrateurs, lesquels ont connu eux aussi une certaine perturbation dans leur vie occasionnée par le passage de ce personnage et de son corps indéchiffrable.

  • 12 Procédé décrit par Laurent Perrin (L’ironie mise en trope, Paris, Kimé, 1996, p. 117) comme un moye (...)

9Le passage et la mort de Sancher à Rivière au Sel (son identité comme événement) ont pour effet non seulement de secouer, de bouleverser et de transformer la communauté, donnant ironiquemet à tous un sens à leur existence, mais aussi de modifier l’expérience de la lecture. En essayant d’interpréter et de reconstruire cet événement, on reconnaît les coïncidences, les ambiguïtés et les contradictions des positions idéologiques étrangères à l’identité créole. Ces positions sont souvent signalées par le procédé ironique que Wilson et Sperber ont appelé « mention12 ».

  • 13 Françoise Lionnet, « Traversée de la mangrove de Maryse Condé : vers un nouvel humanisme antillais  (...)

10Toutefois, l’« enracinement total, […] [la] réflexion sincère sur la spécificité antillaise13 » semblent incomplets dans ce roman. Cette impression provient d’une ironie autodestructrice systématique à l’égard des personnages noirs : Léocadie Timothée, institutrice à la retraite, Dénisor, l’Haïtien, et Xantippe, les trois personnages qui symbolisent le plus l’aliénation en raison de sexe, de classe, et de race. S’agit-il d’un signe de malaise personnel ? Ou est-ce un écho de l’ironie césairienne lorsqu’il insiste à plusieurs endroits dans le Cahier d’un retour au pays natal sur sa « laideur », sa « misère » et son « aliénation » ? N’y voit-on pas par ailleurs une évocation de la lactification analysée par Frantz Fanon dans Peau noire, masques blancs ?

  • 14 Ibid., p. 477.
  • 15 Sur ce sujet, cf. Françoise Pfaff, Entretiens avec Maryse Condé (Paris, Karthala, 1993, p. 49). Con (...)
  • 16 Eric Rabkin, The Fantastic in Literature, Princeton, Princeton University Press, 1976, p. 187.
  • 17 Cf. Philippe Hamon, op. cit., p. 124.

11Tout en étant d’accord avec Lionnet qui voit dans le roman le « [r]efus de toute forme de nostalgie, refus des préjugés historiques, esthétiques, exotiques ou politiques qui tendent à fétichiser le passé ou l’esclavage, et à idéaliser l’engagement politique, la nature ou le peuple ; refus de l’idéologie « misérabiliste » qui ferait de la Guadeloupe « cette terre marginale et oppressante dont on s’exile forcément14 », je montrerai que ces refus s’expriment par une ironie subtile et implicite (et parfois explicite15) mettant en jeu la parodie, le pastiche, l’intertextualité, le paradoxe et la mention (fatalisme, préjugés raciaux, la voix de l’autorité ou du gardien de la loi, l’illusion d’une généalogie pure). Dans ce roman, Condé manipule sur tous les plans les conventions littéraires. Elle se sert du fantastique (par degrés — satire, surnaturel, et même l’inquiétante étrangeté freudienne) pour affronter et apprivoiser une réalité difficile. Comme le dit bien Rabkin: « Every literary world represents a fantastic escape from the contingencies of extraliterary reality16. » Ironiquement, il s’agit d’une évasion qui lui permet de commencer à se réconcilier avec son pays natal et à s’y trouver un espace littéraire. Certes, dans leur travail conjoint de reconstruction, l’auteur et le lecteur sont conscients du fait que le conflit est au centre de la littérature, mais ce roman doit son originalité à la multiplicité des voix narratives, à la multiplicité des genres littéraires (contes, mythes, histoire, chants, autobiographies), à la multiplicité des visions — illimitée, focalisation, autodiégétique — et aux divers niveaux de langues ainsi qu’à la coexistence de deux langues. Cela pour souligner l’hétérogénéité du contexte littéraire symbolisé. Condé prétend que son ironie « expose la vérité, une certaine lucidité, un certain courage et une certaine franchise qui attire certains lecteurs ». Dans cette perspective, son ironie remplira une fonction corrective et pragmatique. Chacun des cinq actants dans l’aire de jeux ironiques (ironiste/ironisant, ironisé, cible, complice, naïf) est représenté soit par un seul personnage soit par un ensemble de personnages17.

12À commencer par « l’étranger/non-étranger », dont l’entrée en scène, ou plutôt dont la présence dans la communauté, provoque l’éclatement de sens et de significations dans le récit, il s’agit du fantastique (au sens de Todorov) qui s’approche parfois du réalisme merveilleux, bien que Condé insiste sur le fait que « tout ce qui se rapproche dans son œuvre du réalisme magique est de la dérision et ne doit pas être lu avec sérieux ».

  • 18 Françoise Lionnet, loc. cit., p. 480.

13La tâche difficile de « pénétrer l’opacité irréductible et voulue du personnage dont le vécu souligne sa singularité, son étrangeté18 » suscite plusieurs conjectures au sujet de son identité. Le sourire en coin de complicité que ces conjectures provoquent chez le lecteur (lorsqu’il s’y reconnaît ou bien en reconnaît les cibles) à cause de leurs ambiguïtés, exagérations et contradictions, appartient au domaine du discours ironique. Ces problèmes discursifs sont centrés sur le portrait moral de Sancher et sur les diverses impressions des témoins dans leur contact avec lui.

14Dans sa discussion des affinités de l’ironie avec le fantastique, Philippe Hamon pose en principe la possibilité d’une connivence du

  • 19 Philippe Hamon, op. cit., p. 57.

texte ironique, texte double qui donne un texte visible pour un texte invisible […] avec le genre fantastique, genre où un « invisible » ou un « secret » travaille toujours plus ou moins le réel, genre de tous les dédoublements, genre de l’interprétation problématique qui doit obligatoirement se terminer sur une hésitation, sur une ambivalence, ou sur une indécision commune au lecteur et aux personnages19.

15Dans Traversée de la mangrove, l’hésitation, en rapport métonymique avec la perplexité, est l’effet de l’incertitude qui entoure la personne et les actions de Sancher ; ce qui est semblable à ce qu’on retrouve dans les contes d’horreur. Le lecteur ainsi que les autres personnages se sentent désorientés, troublés, incapables de percevoir le symbole et de le distinguer du symbolisé. Pourtant, le texte, par les ambiguïtés et les ambivalences du fantastique, montre l’existence d’autres façons de percevoir et de représenter, aussi irréalistes qu’elles soient, dans le but de remodeler la réalité perçue. Dans le contexte de ce roman, la réalité perçue comprendrait la perturbation des traditions et des rapports sociaux, la traversée des barrières autrefois infranchissables. Tous les personnages/narrateurs sont tellement étonnés des changements en cours à Rivière au Sel que leurs commentaires sur les phénomènes suggèrent un renversement — bouleversement même — de leur monde. Aussi toute quête aux niveaux temporel, spatial ou social produit-elle un certain effet de fantastique ou de malaise.

16Les personnages sont cruels les uns envers les autres, vis-à-vis certaines cibles ridiculisées et leur prétendue rationalité. Dans Traversée de la mangrove, Aristide et Emmanuel Pélagie constituent des cibles de cette ironie.

17Aristide semble incarner la haine obsessionnelle envers l’étranger qui sera la base à la fois de l’ironique et du fantastique dans le roman. Le narrateur rapporte de la manière suivante, par exemple, les réflexions d’Aristide sur Sancher : « Un homme lui avait volé sa sœur, le trésor de son cœur et cet homme-là vivait sa vie, respirait, allait, venait… Il ne l’avait pas couché dans sa dernière demeure au cimetière » (TM, 84). Apparemment produit ou victime de l’inadaptation sociale, Aristide est visé comme cible par l’énonciateur. Cela est implicitement transmis à travers la focalisation d’autres personnages (Sancher, Mira, une prostituée, un ancien camarade qui est maintenant commissaire de police) à propos de sa déception/autodéception en voulant projeter son inceste avec Mira sur l’inconnu Sancher. Aristide accuse celui-ci du viol de Mira, cherchant la complicité de son père, qui semble partager avec son fils le rôle actantiel de cible. Le lecteur remarquera ici la théâtralisation de l’ironie par des clins d’œil partagés par les actants-complices : Sancher, Mira, Moïse (et même Loulou, le père d’Aristide qui lui-même joue deux rôles paradoxaux et contradictoires, à la fois cible et complice). Des scènes semblables se produisent avec le commissaire Ro-Ro (TM, 76-77) et la prostituée Isaure (TM, 78-79). La représentation subséquente d’Aristide dans le roman lorsqu’il est agacé par l’excitation de Joby lors de l’accouchement de Mira, lorsqu’il contemple avec une colère risible Sancher mort et Mira agenouillée pendant la veillée mortuaire est celle d’un vaincu qui doit repenser son existence ; il n’est pas mieux dans sa peau, ou mieux enraciné que les ouvriers haïtiens qu’il méprise. Son père, Loulou, ne sera pas moins ridiculisé par le commentaire de deux paysannes noires (« Voilà un homme qui marchait droit, tellement droit. On n’aurait jamais cru qu’il se coucherait un jour comme tout un chacun au fond d’un trou »), et surtout par l’intervention dépréciative et moqueuse du narrateur qui ajoute : « Et c’est vrai que Loulou avait vieilli. Il ne lui manquait que ses yeux rouges et la pipe maintenue par des chicots noirâtres pour ressembler à un vieux-corps » (TM, 137). Même Sonny Pélagie, un handicapé mental méprisé par tout le monde et surtout par Loulou, fuit celui-ci à ce moment-là comme on fuit un zombi.

18Emmanuel Pélagie, l’intellectuel, le politicien, le rationnel, est écarté de façon visible de la veillée mortuaire, de façon détournée dans l’énoncé de l’auteure implicite : « En fait, à l’exception d’Emmanuel Pélagie qui, sitôt revenu de Dillon, enfermait sa Peugeot à clé dans son garage et ne venait même pas prendre le frais sur sa galerie, tout Rivière au Sel était présent » (TM, 18). De plus, tous ses gestes antérieurs sont tournés en ridicule par le procédé de mention. Par exemple, le narrateur présente de la façon suivante une discussion politique stérile entre lui et un visiteur : « Et l’empoignade verbale commençait, chacun en prenait pour son grade, les socialistes, les communistes, les Patriotes, les assimilationnistes » (TM, 121).

  • 20 Ibid., p. 58.
  • 21 Lucie Armitt, op. cit., p. 8.

19Peut-être l’affinité la plus frappante entre l’ironie et le fantastique serait-elle la représentation de « l’attitude envers toutes les incarnations de l’étranger20 ». De même, Lucie Armitt dit : « If fantasy is about being absent from home (the abandoned child or assertive voyager of the fairy tale, the science-fiction traveller or pioneer, and the inhabitant of the gothic mansion who finds her space invaded from within by the presence of the uncanny), then the inhabitant of the fantastic is always the stranger21. » Ici encore, comme nous l’avons déjà signalé à propos du choix de la symbolique de la « mangrove », tissé dans l’ensemble des récits à l’aide de la sémiotique et de l’inférence, le fantastique autour de Sancher, « l’inconnu », s’entrelace tellement bien avec le réel antillais que le lecteur est constamment laissé dans l’indécision.

  • 22 Philippe Hamon, op. cit., p. 58. Notons que l’auteure elle-même dira que ce qui l’a intéressée dans(...)

20Selon Hamon, « histoires drôles et discours ironiques divers ont souvent pour cibles des étrangers et ont pour fonction cardinale de marquer un territoire et d’en exclure des intrus22 ». C’est précisément ce qu’Aristide et Carmélien ont chacun essayé de faire en voulant faire de Mira leur propriété personnelle et en cherchant à tuer Sancher, intrus et imposteur à leurs yeux, à qui Mira choisit de se donner. Ainsi, du point de vue de l’écriture féminine, l’objet de désir des deux jeunes gens tourne consciemment ceux-ci en cibles ridiculisées, les frappant avec leur propre outil d’orgueil, à savoir leur propre pouvoir phallique. Mira explique elle-même ses actions en fonction de ses rapports avec son père :

La haine m’étouffait. Je me demandais ce que je pourrais inventer pour […] blesser [mon père]. Aristide, c’est pour cela que je l’ai écouté. En vérité, je ne l’aimais que comme un frère. Mais j’ai cru trouver mon bonheur dans le goût du mal, du défendu. Très vite cela ne m’a plus suffi […] J’étais enfermée dans une maison sans porte ni fenêtre et j’essayais vainement de sortir. Soudain quelqu’un frappait une cloison qui se lézardait, tombait en morceaux et je me trouvais devant un inconnu, solide comme un pié-bwa et qui me délivrait (TM, 56).

21En même temps, le symbole de ce « pouvoir phallique », à savoir cette double absence, lui sert de complice, ce qui lui permet d’exposer les prédateurs (internes ou externes) et de s’en libérer. Sancher avouera lui-même à Dina : « Petite enfant du Bon Dieu, c’est ainsi que nous sommes, nous autres hommes ! Ni la peau, ni les cheveux n’y font quoi que ce soit. Les Blanches en métropole souffrent pareillement. C’est le lot des femmes tout simplement. Nous sommes nés bourreaux » (TM, 113).

  • 23 Cf. Philippe Hamon, op. cit., p. 58.
  • 24 Ibid., p. 59.

22Or, si Condé vise l’enchevêtrement des cibles traditionnelles du discours ironique portant sur l’attitude envers les « incarnations de l’étranger », elle adopte l’ironie de mention pour commenter le fantastique qui révèle un certain fatalisme dans la réalité antillaise. Dans ce contexte, l’inconnu (l’étranger, l’intrus), comme tout autre aliéné, est perçu comme un être maléfique qui détient un pouvoir surnaturel23. Selon le narrrateur, lorsqu’il explique le point de vue de Moïse, le premier à Rivière au Sel à faire la connaissance de Sancher, « Les gens prétendent que la première nuit que Francis Sancher passa à Rivière au Sel, le vent enragé descendit de la montagne, hurlant, piétinant les bananeraies et jetant par terre les tuteurs des jeunes ignames. Puis qu’il sauta sur le dos de la mer qui dormait paisible et la fouetta, la tailladant de creux de plusieurs mètres ». En même temps, le narrateur se distancie par un énoncé de démission : « Mais les gens racontent n’importe quoi » (TM, 34). Moïse lui-même, selon le narrateur, « pouvait dire » exactement le contraire. En outre, le narrateur, qui se révèle de plus en plus hétéro diégétique, ajoutera : « Les histoires les plus folles se mirent à circuler. En réalité, Francis Sancher aurait tué un homme dans son pays et aurait empoché son magot. Ce serait un trafiquant de drogue dure, un de ceux que la police […] recherchait en vain » (TM, 39). Encore une fois son rapport en discours indirect libre finira par semer le doute : « Personne n’apportant la moindre preuve à ces accusations, les esprits s’enfiévraient. Ce qui était sûr c’est que les revenus de Francis Sancher étaient d’origine louche » (TM, 39). Ainsi, le narrateur semble à la fois nier et confirmer l’opinion publique visée par sa propre ironie. Il insinue par un triple décalage ironique (« entre deux parties ou niveaux du même énoncé, entre deux énoncés différents, entre l’énonciateur et son propre énoncé24 ») que l’amitié de Moïse envers Sancher était intéressée, bien que cachée sous le philanthropisme. En même temps, les distanciations sont brouillées par l’ambiguïté et l’ubiquité des phénomènes. D’une part, on remarque des commentaires comme celui-ci : « [Moïse] avait un ami, plus qu’un ami, un enfant ! Car dès les premières semaines de leur vie en commun, il s’était rendu compte que Francis Sancher n’était pas du tout ce qu’il s’imaginait. Le pié-bwa à l’ombre duquel il pourrait éclore ! » (TM, 40). D’autre part, quand Sancher découvre que Moïse a ouvert sa malle remplie de billets de banque, il l’accuse : « Je me demandais bien ce que tu avais à te coller à moi, jour après jour, à me sucer le sang comme un vrai maringouin. Car c’est ainsi qu’on t’appelle ? » (TM, 46-47). Le narrateur ne semble faire aucun effort pour réconcilier les contradictions entre ce que Moïse dit de lui-même, les accusations de Sancher, la rumeur publique et même ses propres opinions.

23Le passage de Sancher dans Rivière au Sel — son vécu et sa mort comme événement — est à la fois maléfique et porteur de renaissance. Le séisme qui a lieu pendant sa veillée mortuaire est attribué à ses pouvoirs surnaturels (TM, 75). La voix narrante du témoignage d’Aristide relie cette force « surnaturelle » à une confrontation entre Aristide et Sancher « devant une petite foule de curieux qui comptait les coups » où Sancher avait failli écraser Aristide comme une mouche. Ainsi, le narrateur intensifie le mystère et l’énigme entourant Sancher :

Ceux qui étaient présents à la veillée de Francis Sancher devaient se rappeler qu’à onze heures sept minutes très directement la maison se mit à tanguer, roulait, craquait de toutes ses articulations tandis qu’un grondement ébranlait l’air. Les femmes enceintes portaient les mains à leur ventre où ruait leur fétus apeuré. Les vieux corps crurent leurs dernières heures venues et revécurent leurs vies (TM, 75).

  • 25 Cf. W. E. B. Du Bois, The Souls of Black Folk, Boston, Bedford Books, 1997.

24Malgré l’annonce des journaux : « Tremblement de terre en Guadeloupe », « les gens de Rivière au Sel n’en crurent pas un mot et demeurèrent persuadés que c’était Francis Sancher qui leur avait joué un dernier mauvais tour avant de filer se perdre dans l’éternité ». Un arc-en-ciel apparaît immédiatement après la veillée, comme si son histoire avait touché à toute l’humanité et déchiré le « voile », au sens de W. E. B. Du Bois, qui brouillait le rapport entre les différents groupes, permettant de contextualiser les différentes perspectives narratives25.

25Le passage de Sancher semble avoir effectivement transformé la conscience des habitants de Rivière au Sel. Même Aristide, cible préférée de l’ironie de la voix narrative, subit cet effet :

Un dégoût de lui-même l’avait pris et il avait tourné la tête vers la mer comme si son sel pouvait le purifier […] Il ne s’était jamais soucié de ce qui se passait de l’autre côté de l’horizon, en l’autre bord du monde et soudain ce désir se levait en lui, impérieux comme celui d’une femme (TM, 84).

26De même Dinah, la belle-mère d’Aristide qui a souffert de l’oppression sous Loulou et ensuite sous Sancher, dira : « C’est à ce moment-là que j’ai pris ma décision. […] Je quitterai Loulou et Rivière au Sel. Je prendrai mes garçons avec moi. Je chercherai le soleil et l’air et la lumière pour ce qui me reste d’années à vivre. » Cet effet ambigu, qui n’est pas celui d’une transformation sociale mais plutôt celui de l’éveil d’un désir (impossible ? — « on ne traverse pas la mangrove », dit Vilma (TM, 202), reflète quelques interprétations possibles du nom Rivière au Sel : le sel des larmes mais aussi le sel purificateur et destructeur qui vient de la mer, de l’ailleurs. À cela s’ajoute le paradoxe d’un cours normalement d’eau douce qui a assumé une caractéristique de l’océan et qui ne peut plus couler indépendamment du monde extérieur.

  • 26 Cf. Jacques Roumain, Gouverneurs de la rosée, 1946, et Ousmane Sembène, O pays mon beau peuple, 195 (...)

27Lié au concept du surnaturel est le phénomène des morts-vivants qui est très répandu dans la croyance et la réalité antillaises : le zombi. Les morts-vivants, on se rappelle, se profilent dans La vie scélérate au point de dérouter certains lecteurs. Alors que le thème du zombi est souvent négatif à cause des connotations qu’il suscite, le thème du « mort-vivant », attribué à Sancher lui-même selon les témoignages des narrateurs, est positif26. Mais Condé refuse de souscrire sans réserve à une conception traditionnelle de l’existence (ground rules). Son évocation des morts-vivants flotte entre le fantastique, une certaine conception de la symbolique africaine, et le réel antillais du concept de la mangrove. Celle-ci constitue un symbole de barrières, physiques ou psychologiques, à traverser, à surmonter, à dépasser. C’est aussi un symbole de mort/renaissance, de neutralisation de différences et un symbole d’identité personnelle et collective dont on doit prendre conscience.

28Les connaissances que détient Xantippe, lui-même aliéné, recouvrent la nature, l’histoire et la culture de la Guadeloupe et rejoignent l’identité, le secret et la hantise de Sancher, partagés entre le visible et l’invisible, l’indéfinissable. Ce flottement des signifiés de l’ironie et du fantastique fait que le discours fantastique « joue sur les démissions et les hésitations de la conscience critique » des personnages et du lecteur. L’ironie manifeste un excès de conscience critique sur le plan de l’énonciation.

  • 27 Françoise Pfaff, op. cit., p. 108-109.
  • 28 Cf. Eric Rabkin, op. cit., p. 221.

29Mais c’est à travers Lucien Évariste, l’écrivain, Émile Étienne, l’historien et Xantippe, la voix des ancêtres, la mémoire collective, que l’ironie s’instaure pleinement. Au cours de la veillée mortuaire, plusieurs des témoins nous font part de la transformation que leur contact avec Sancher a apportée à leur Weltanschauung. Ils changeront d’espace, ils voyageront soit pour voir l’autre côté de l’horizon, inspirés par Francis Sancher (Aristide), soit pour « respirer l’odeur d’autres hommes et d’autres terres » (Lucien), soit pour échapper à l’oppression et connaître une vie plus expansive (Dinah, Dodose), soit pour faire l’enquête et découvrir la vérité (Mira). C’est surtout le fils de Mira qui, comme son père, Francis Sancher, mais de façon positive, accomplira la quête d’identité selon la vision littéraire de l’auteure : « Toute littérature est une recherche et une expression de soi qui passe fatalement par une connaissance des aïeux. Toute littérature est une tentative de se dire, de se situer dans le monde, de se définir dans ses rapports avec les autres et avec soi-même27. » Mais d’où et de qui apprendre la vérité, étant donné l’énigme posée par la vie de celui qui les a inspirés ? Il n’est nullement question de manque de technologie moderne ni de crise d’identité personnelle. La réponse serait-elle dans l’écriture/lecture politique ou romanesque à l’exclusion de la culture orale ? Le monologue intérieur du prétendu romancier (en forme de discours indirect libre) met en question les démarches possibles aux niveaux de la forme, du fond et du style. Ce questionnement autoréflexif de la part de l’auteure implicite est une mise en abyme du roman. On en a déjà reconnu sous la plume (ou plutôt la machine à écrire) de Sancher, qui écrit un roman intitulé « Traversée de la Mangrove ». Selon Rabkin, l’autoréflexion est fondamentale à la perception humaine : elle sert à contextualiser nos perspectives28. Toute tentative de diffuser des idées reçues par les voies conventionnelles restera stérile. L’histoire écrite n’apportera aucune lumière à l’enquête non plus, car tout est caché sous des noms hermétiques tels que Saint-Calvaire, un lieu que l’historien ignore. Ironiquement, il faut compter sur les antithèses et les contraires pour y apporter un éclaircissement.

  • 29 L’ironie et le fantastique qui entourent le personnage de Xantippe méritent d’être étudiés plus à f (...)

30Ainsi Xantippe, en qui demeurent le passé et le présent, les morts et les vivants, la chair et l’esprit29, constitue-t-il l’opposé de l’écrivain. La vérité que possède Xantippe n’a pas été diluée ou couverte de mensonges. En lui les commencements historiques de Rivière au Sel et le présent se rejoignent. En lui les éléments (terre, eau, air, feu) vivent en harmonie. Il connaît donc le vrai rapport entre le symbole du partriarcat phallique (l’arbre) et la terre avec son eau salée de la fécondation. Xantippe est aussi l’antithèse de l’historien car la mémoire collective demeure en lui. Pour lui, Sancher ne représente ni un mystère ni une énigme : il détient la même force physique, psychique et symbolique que celui-ci. Tous deux se définissent en termes d’arbres en créole (pié-bwa/mapou, par exemple). Qui plus est, Xantippe connaît l’origine, la lignée, la peur et le secret de Sancher. Bref, il domine celui-ci : « À chaque fois que je le rencontre, le regard de mes yeux brûle les siens et il baisse la tête, car ce crime [de ses ancêtres] est le sien » (TM, 259).

31Xantippe sait quand et où les Noirs avaient été suppliciés par les aïeux de Sancher ; il a connu l’esclavage, l’oppression et l’aliénation. Par un jeu sémiotique, sémantique, symbolique et figuratif de l’ironie énonciative, Xantippe révélera l’existence mystifiée de l’entité géographique du nom de Saint-Calvaire, en rapport métonymique avec la notion de supplice.

32Commentant le thème de la faute, Condé confirmera la connaissance de Xantippe :

  • 30 Françoise Pfaff, op. cit., p. 106.

Bien qu’il ne soit pas un personnage symbolique, je crois que Francis Sancher représentait un peu l’Européen vis-à-vis du monde antillais. L’Européen est responsable de l’esclavage, de la traite et d’avoir pratiqué toute une série d’exactions pendant la période coloniale. Donc Francis Sancher, appartenant au monde européen, est solidaire de cette faute, et toute l’histoire de sa famille est un effort pour expier et pour échapper à cette culpabilité. Mais personne n’y arrive et Francis meurt comme son père et comme son grand-père avant lui30.

33En même temps, le discours de Xantippe, sans paraître amusant ou drôle en ce qui concerne Sancher, renferme toute l’aire du jeu ironique. C’est lui l’ironisant (à côté de l’ironiste, auteur-impliqué). Les cibles seront les chercheurs intellectuels avec leurs prétentions à la vérité, les mulâtres avec leurs prétentions à la supériorité raciale.

  • 31 Jean-Pierre Piriou, « Modernité et tradition dans Traversée de la mangrove », in L’œuvre de Maryse (...)

34La prépondérance de l’ironie et du fantastique ne vise-t-elle pas à exposer le vide du mépris voué à « tout ce qui n’est pas nous » ? Remarquons que toutes les transformations qui ont eu lieu en Guadeloupe s’inscrivent dans les récits selon les différentes perspectives représentées tout au long du roman. Au moyen de l’analepse, l’énonciatrice (la voix derrière la fonction idéologique des narrateurs), nous montre comment les comportements des personnages s’accordent avec leurs croyances au sujet des rapports de sexe, de classe et de race. Comme le dit bien Jean-Pierre Piriou : « Certains le constatent avec une sorte de nostalgie, et en profitent pour se remémorer la Guadeloupe d’antan31 ». Ceux-là ne sont pas prêts à affronter le passage du temps qui leur arrache leur illusion de supériorité raciale et, pire encore, les rend conscients de leur destin commun devant la mort. Le Béké, Loulou Lameaulnes, incapable d’accepter la perturbation du système hiérarchique, surtout par le passage de Sancher qui lui assigne un même sort qu’un autre père « bafoué », un « Z’indien », déclarera : « Vingt ans plus tôt un Ramsaran aurait gardé les yeux baissés devant un Lameaulnes » (TM, 129). Comme réponse méprisante implicite à cette pensée de Loulou, un Ramsaran (Carmélien), convaincu que le changement est « inéluctable », préfère rappeler à Mira, fille de Loulou, de sang mêlé elle-même, qui l’avait rejeté avec un ricanement : « Tu vois, la Guadeloupe a changé. En bien, en mal, je ne peux pas te dire. Ce que je sais, c’est qu’à présent, Nègres, Mulâtres, Z’indiens, c’est du pareil au même » (TM, 183). La façon dont les différents habitants de Rivière Au Sel perçoivent les changements sociaux, économiques et politiques en cours dépend de leur conception de l’Autre.

35Les insinuations des constatations semblent souligner le faux fondement de la différence ou de l’exclusion, qui a toujours causé la fragmentation de la collectivité, l’empêchant de pouvoir se définir à partir de son identité symbolique et unique dans la mangrove. Les faux problèmes, découlant du refus de s’accepter, d’accepter l’Autre, et d’accepter la réalité de leur destin collectif dans le temps et dans l’espace, sont tournés en dérision par le nouveau brassage des gens en train de se produire, renforçant le caractère multiculturel de leur monde. La présence-absence de l’étranger, dont la communauté rassemblée est en train de contempler le corps, finit par les inspirer à vouloir changer — écrivain, historien, épouse, xénophobe. Un lecteur inattentif manquerait l’ironie et l’humour sarcastique, qui sont pourtant abondants, enchâssés dans les descriptions des espaces et des phénomènes du fantastique ridicules.

Notes

1 Cf. par exemple Lucie Armitt qui dit: « “Fantastic”, like its partner “fabulous”, carries unequivocally positive (if imprecise) connotations in common speech. But place it in a literary context and suddenly we have a problem. Suddenly it is something dubious, embarrassing (because presumed extra-canonical) » (Theorizing the Fantastic, Londres, Arundel, 1996, p. 1).

2 Maryse Condé, Traversée de la mangrove, Paris, Mercure de France, 1989. Dorénavant désigné par le sigle TM, directement suivi de la page.

3 Philippe Hamon, L’ironie littéraire : essai sur les formes de l’ériture oblique, Paris, Hachette, 1996, p. 61.

4 Ibid., p. 62.

5 Ibid., p. 65.

6 Patrick Chamoiseau, « Reflections on Maryse Condé’s Traversée de la mangrove », Callaloo, vol. XIV, no 2, 1991, p. 390.

7 Ibid.

8 Ibid., p. 391-392.

9 Selon Philippe Hamon, l’un des thèmes privilégiés du discours sérieux est « le père, ou tout personnage de gardien de la loi » (op. cit., p. 64).

10 Simone Schwarz-Bart, Ti-Jean l’Horizon, Paris, Seuil, 1979, p. 248.

11 Aimé Césaire exploite dans sa poésie d’autres dimensions symboliques du manglier. Cf. Gloria Onyeoziri, La parole poétique d’Aimé Césaire : essai de sémantique littéraire, Paris, L’Harmattan, 1992, p. 215-216.

12 Procédé décrit par Laurent Perrin (L’ironie mise en trope, Paris, Kimé, 1996, p. 117) comme un moyen « permettant au locuteur de faire écho à l’opinion de celui qu’il prend pour cible ».

13 Françoise Lionnet, « Traversée de la mangrove de Maryse Condé : vers un nouvel humanisme antillais ? », The French Review, vol. LXVI, no 3, 1993, p. 475-486.

14 Ibid., p. 477.

15 Sur ce sujet, cf. Françoise Pfaff, Entretiens avec Maryse Condé (Paris, Karthala, 1993, p. 49). Condé, parlant de la présence de l’ironie dans son œuvre, dit : « La réalité du monde noir est tellement triste que si on n’en rit pas un peu on devient complètement désespéré et négatif. Pour moi, me moquer est une façon de regarder les choses en face, de ne pas dramatiser et de ne pas tomber dans un complexe de victime ou une désespérance totale. Je suis une personne très moqueuse, heureusement ; cela me sauve ; car j’ai connu pas mal de tragédies. » Condé ajoutera qu’elle se sert de l’ironie pour « provoquer les gens ; pour les obliger à accepter les choses qu’ils n’ont pas envie d’accepter ; à regarder les choses qu’ils n’ont pas envie de regarder. Je crois que c’est cela qui domine dans tous mes livres, ce besoin de déranger tout le monde. »

16 Eric Rabkin, The Fantastic in Literature, Princeton, Princeton University Press, 1976, p. 187.

17 Cf. Philippe Hamon, op. cit., p. 124.

18 Françoise Lionnet, loc. cit., p. 480.

19 Philippe Hamon, op. cit., p. 57.

20 Ibid., p. 58.

21 Lucie Armitt, op. cit., p. 8.

22 Philippe Hamon, op. cit., p. 58. Notons que l’auteure elle-même dira que ce qui l’a intéressée dans Traversée de la mangrove était le personnage de l’étranger, Francis Sancher, à Rivière au Sel : « Comment les gens réagissent autour de lui ; comment ils se déterminent par rapport à lui ; son influence sur eux ; leur influence sur lui » (Françoise Pfaff, op. cit., p. 106).

23 Cf. Philippe Hamon, op. cit., p. 58.

24 Ibid., p. 59.

25 Cf. W. E. B. Du Bois, The Souls of Black Folk, Boston, Bedford Books, 1997.

26 Cf. Jacques Roumain, Gouverneurs de la rosée, 1946, et Ousmane Sembène, O pays mon beau peuple, 1957, et même Léopold Sédar Senghor, lorsqu’il déclare dans sa poésie, « Les morts ne sont pas morts ».

27 Françoise Pfaff, op. cit., p. 108-109.

28 Cf. Eric Rabkin, op. cit., p. 221.

29 L’ironie et le fantastique qui entourent le personnage de Xantippe méritent d’être étudiés plus à fond. Par exemple, une étude onomastique du nom Xantippe dévoilera la subtilité avec laquelle l’auteure arrive à combiner le jeu de l’ironie et du fantastique et des faits historiques. Xantippe, le personnage le plus aliéné dans le contexte sociopolitique du roman, est probablement une allusion à l’un de deux guerriers historiques, l’un spartiate, l’autre athénien. Si l’on prenait le deuxième, on verrait l’ironie satirique qui vise à la fois le personnage et tous ceux qui le méprisent. (Cf. le Petit Robert des noms propres).
Xantippe fut un guerrier athénien qui dirigea le contingent athénien contre les Perses en 479 avant J.-C. et remporta une victoire éclatante. Par un rapprochement métonymique de rapport filial, mais certainement ironique, Xantippe pourrait aussi évoquer le fils de Xantippos, Périclès, un homme politique athénien connu pour son rationalisme et son optimisme. Dans les deux évocations, l’écart entre Xantippe (un fou et un aliéné) et les personnages historiques et politiques grecs rassemble par exagération l’ironie et le fantastique.
Pourtant, au niveau de l’interprétation métaphorique, le Xantippe de Traversée est comparable à Xantippos, père de Périclès ; tous les deux furent responsables de l’expansion d’Athènes. Xantippe a nommé tous les arbres de la Guadeloupe, donc, par le jeu de l’insinuation, fut responsable de l’expansion de la Guadeloupe et son savoir historique échappe aux historiens modernes. N’est-il pas aliéné et méprisé à cause de la couleur de sa peau, de son altérité ?

30 Françoise Pfaff, op. cit., p. 106.

31 Jean-Pierre Piriou, « Modernité et tradition dans Traversée de la mangrove », in L’œuvre de Maryse Condé : questions et réponses à propos d’une écrivaine politiquement incorrecte, Paris, L’Harmattan, 1996, p. 116.

Auteur

University of British Columbia