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L’Ombre rouge des gazelles

Khal Torabully
L’Ombre rouge des gazelles

En partage, pour toutes celles et ceux qui ont connu l'ombre rouge des gazelles. En ce jour de mémoire en Algérie, un texte que j'ai écrit en 1997, récompensé par le Prix Lettres-Frontière (France-Suisse Romande) et le Prix Missives de France Télécom... Une pensée pour les moines de Tibéirine, pour ceux qui aspirent à un monde de compréhension et de paix entre les humains de toutes croyances, foi et philosophies...

L’égorgé

Parole vidée à la gorge,
le monde s’enfuit en silence.
Je savais tout dire avant,
maintenant mes lèvres ont le goût rance
des mots devenus inutiles.
A mes yeux,
ce n’est pas le sang qui rafraîchit
la bouche ouverte de la terre.
Ce n’est pas ma veine qui s’affole.
Non, ce n’est pas non plus mon cœur
qui bat plus vite
avant de s’arrêter
à mes yeux fermés.
C’est l’ombre brûlée des gazelles
que le
vent assoiffé emporte.
Par delà l’offrande inutile de mon frère.
Je demande pardon pour tous ceux
qui se mettent à la place de Dieu,
pour donner l’heure dernière à son éternité.
Le sang qui rougit les rigoles
n’a jamais changé la couleur de la terre.
Le sol n’est jamais repu!
La montagne se penche juste un peu,
pour saisir la béance de ma blessure
sur ses flancs,
pour tâter les pouls des dunes sous mes omoplates...

* * *

L’Ombre rouge des gazelles s’inspire des faits du drame algérien et l’élargit en méditation universelle sur la foi, l’horreur et la beauté. Construit comme un conte lancinant, ce recueil de textes poétiques est un itinéraire vers l’espoir. Les images les plus simples prennent peu à peu l’épaisseur des voies de force, de sortie. Et si la fragile gazelle, symbole de la liberté dans la pure tradition littéraire arabe, représentait, en fait, le peu de beauté à retrouver au fond de soi, pour éloigner le mauvais œil du Meurtre? «Je ne connais chute plus brutale que l’oubli».

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