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Malaise dans la civilisation : la Martinique face au risque suicidaire

Roland DAVIDAS
Malaise dans la civilisation : la Martinique face au risque suicidaire

« Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est le suicide ». (Albert Camus, le  Mythe de Sisyphe)

 

Il y a un malaise grandissant au sein de la société martiniquaise.

La violence et l'agressivité quotidiennes en témoignent, tout comme l'importance des conduites addictives, les souffrances psychologiques de plus en plus nombreuses et le « suicide » qui connaît une ampleur sans précédent (plus de 25 cas depuis le début de l'année, selon le quotidien  France Antilles).Une réflexion approfondie s'impose par conséquent au sujet de l'épineuse question du risque suicidaire chez nous.

Nous devons en effet nous interroger sur les raisons d'une telle hécatombe afin de remettre en perspective la capacité de résistance des martiniquais, c'est-à-dire leur capacité à se conserver eux-mêmes et à persévérer dans l'existence.

Comme l'affirme en effet le plus grand sage de l'Occident, à savoir Baruch Spinoza, « nulle vertu ne se peut concevoir avant celle-ci, à savoir l'effort pour se conserver soi-même ». « Plus chacun s'efforce de rechercher ce qui lui est utile, c'est-à-dire de conserver son être, et en a le pouvoir, plus il est doté de vertu; et, au contraire, en tant que chacun néglige ce qui lui est utile, c'est-à-dire de conserver son être, en cela il est impuissant ».

La seule stratégie vertueuse pour un individu comme pour un peuple, c'est donc l'effort pour affirmer sa puissance d'agir et pour résister à ce qui s'oppose à sa persévérance dans l'être.

 

I/ Une urgence absolue : expulser la mélancolie

 

« Dans l'étroitesse de la vie humaine, j'ai choisi la voie de l'éternité ».

C'est ainsi que le célèbre écrivain japonais, Yukio Mishima justifia son geste quand il mit fin à ses jours en 1970, juste après l'écriture de son dernier roman aux accents prémonitoires, « L'ange en décomposition ». La détresse psychologique est donc ce sentiment douloureux de se sentir « à l'étroit » dans sa propre vie. Cette détresse s'accompagne de la haine de soi, du désespoir, du sentiment de culpabilité, de solitude et d'abandon. Cette détresse insupportable finit par engendrer le passage à l'acte fatal qu'est le « suicide ».

Mais dans la détresse, c'est la mélancolie qui est à l’œuvre. Cette passion triste est à l'origine de la catastrophe, c'est-à-dire au sens premier du terme, le renversement de la puissance d'agir au profit du sentiment d'impuissance, le renversement de la pulsion de vie au profit de la « pulsion de mort ». 

« La mélancolie est une dépression équilibrée quand toutes les parties d'un corps (et d'un Esprit) sont pareillement affectées de tristesse et que plus rien ne permet alors de résister. C'est un effondrement et un effondrement intérieur par perte de la confiance essentielle et par là même de toute possibilité de résistance et, si l'on peut parler ainsi, la dynamique même du suicide. Le conatus (l’effort pour persévérer dans l'existence) s'est ainsi inversé en instinct de mort ».  (Laurent Bove, introduction au « Traité Politique » de Spinoza).

Dans son fameux « Traité Politique », Spinoza montre en effet, comment l’État hébreu finit par se décomposer et par sombrer dans la mélancolie, suite à une modification de la Loi qui a octroyé aux Lévites seuls la gestion des choses sacrées alors qu'il avait été tout d'abord prévu que ce seraient les premiers-nés de chaque famille qui seraient naturellement voués à la fonction de prêtres et d'interprètes de la Loi. Cette modification de la Loi qui fait suite à l'épisode du veau d'or, aura des conséquences catastrophiques sur le plan moral mais aussi politique.

En effet, la Confiance des Israélites qui reposait sur le secours externe de Dieu et sur les lois érigées par Moïse va s'effondrer peu à peu. Cette Confiance laisse la place à une autre disposition inversée où «tous préféraient mourir plutôt que vivre». C'est la mélancolie de la nation.

Elle va s'accompagner d'une série catastrophique de dérèglements et le déficit de confiance envers les Lévites conduira finalement à la fin de la forme théocratique, puis à la disparition définitive de l’État lui-même.

L’État hébreu est un modèle qui met en évidence la force mais aussi la fragilité des nations.

La fragilité de la nation s'explique quand toutes les parties du Corps commun sont pareillement affectées de tristesse et que plus rien ne permet de résister. Elle s'exprime par une perte totale de confiance en soi-même et dans les institutions. La force de la nation réside quant à elle dans cette joie équilibrée qui affecte toutes les parties du Corps commun et que Spinoza appelle Hilaritas ou Allégresse.

Dans l'Ethique,(ouvrage absolument capital),Spinoza définit l'Allégresse comme un affect de joie rapporté à la fois à l'Âme et au Corps quand toutes les parties de l'homme, dans son corps, comme dans son esprit, sont également affectées : relativement au Corps explique-t-il, « l'Allégresse consiste, en ce que toutes ses parties sont pareillement affectées, c'est-à-dire que la puissance d'agir du Corps est accrue ou secondée de telle sorte que toutes ses parties conservent entre elles le même rapport de mouvement et de repos; ainsi l'Allégresse est un affect toujours bon et qui ne peut avoir d'excès ».

La Joie est toujours bonne. Elle est « le passage d'une moindre à une plus grande perfection ».  C'est pourquoi Spinoza n'hésite pas à affirmer : « il n'y a certainement qu'une torve et triste superstition pour interdire qu'on prenne du plaisir. Car en quoi est-il plus convenable d'éteindre la faim et la soif que de chasser la mélancolie ? ...Il n'y a ni dieu ni personne, à moins d'un envieux, pour prendre plaisir à mon impuissance et à ma peine, et pour nous tenir pour vertu les larmes, les sanglots, la crainte et les autres choses de ce genre, qui marquent une âme impuissante; mais au contraire, plus grande est la Joie qui nous affecte, plus grande la perfection à laquelle nous passons, c'est-à-dire, plus nous participons, nécessairement de la nature divine...Il est, dis-je, d'un homme sage de se refaire et recréer en mangeant et buvant de bonnes choses modérément, ainsi qu'en usant des odeurs, de l'agrément des plantes vertes, de la parure, de la musique, des jeux qui exercent le corps, des théâtres, et des autres choses de ce genre dont chacun peut user sans aucun dommage pour autrui ». 

 

II/ L'importance des causes extérieures dans le « suicide »

 

Selon Spinoza, « personne donc à moins d'être vaincu par des causes extérieures et contraires à sa nature, ne néglige d'aspirer à ce qui lui est utile, autrement dit, de conserver son être. Personne, dis-je, par la nécessité de sa nature et sans y être contraint par des causes extérieures, ne répugne à s'alimenter, ou bien ne se suicide, ce qui se peut faire de bien des manières; car l'un se tue parce qu'un autre l'y force, en lui tordant la main qui par hasard avait saisi un glaive, et en le forçant à tourner ce glaive contre son cœur; un autre, c'est le mandat d'un Tyran, comme Sénèque, qui le force à s'ouvrir les veines, c'est-à-dire qu'il désire éviter par un moindre mal un plus grand; ou bien enfin c'est parce que des causes extérieures cachées disposent l'imagination de telle sorte, et affectent le Corps de telle sorte, que celui-ci revêt une autre nature, contraire à la première, et dont il ne peut y avoir l'idée dans l'Esprit, puisqu'une idée qui exclut l'existence de notre Corps ne peut se trouver dans notre Esprit, mais lui est contraire. Mais que l'homme, par la nécessité de sa nature, s'efforce de ne pas exister, ou de changer de forme, cela est aussi impossible que de faire quelque chose à partir de rien, comme chacun peut le voir en méditant un peu ». 

La mort ne peut donc provenir que de causes externes. Elle ne procède en rien de la nécessité interne d'un individu qui n'aspire qu'à une chose, vivre, se conserver, et persévérer dans son être.

Le passage à l'acte suicidaire relève donc d'une attitude foncièrement passionnelle, c'est-à-dire d'un comportement déterminé par des causes extérieures et ne peut en aucun cas être l'expression ou la manifestation de la libre nécessité de la nature d'un être.

Il n'y a donc pas de suicide à proprement parler, il n'y a que des corps qui contraints par des causes extérieures se détruisent eux-mêmes.

C'est pourquoi, « l'homme libre ne pense à rien moins qu'à la mort et sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie ».

 

                              Roland Davidas ( Président du « Cercle Spinoziste Martiniquais »)

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