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MANIFESTE DES APATRIDES

Par Thierry Caille


Aux nationalistes de tous les pays

 

Eh ! qu'aimes tu donc extraordinaire étranger ?

J'aime les nuages ... les nuages qui passent ...

là-bas ... là-bas ... les merveilleux nuages

 

C. Baudelaire



Nous proclamons :



Nous hommes erratiques et macropodes,

hommes de tout cuir, de toute livrée, de tout plumage, de tout pelage,

hommes de toute terre, nés entre Novazaleskaïa et les IIes Aléoutiennes, hommes des ailleurs,

jetons au vent oublieux et salé les mânes de nos ancêtres. Dans nul cimetière, dans nul cinéraire,

ne poudroient les phosphates calciques de nos aïeux, mémoire abrogée.

Oies sauvages, tristes échassiers aux regards purs, perdus sur l'horizon bleuté, nous passons.



Nous heimatlos sans armoiries, sans drapeau, sans arpent, sans fortune,

proclamons constitutionnels le mépris de l'or et de la convoitise, l'indigence élégante anoblie.

Aucun bien nul n'est tenu de posséder autre qu'il n'en contient dans une malle, un coffre de voyage.

Car de fait l'enseignement impitoyable de la mort nous convie à sacraliser le dénuement.

Tout gueux, clochard ou chemineau, vagabond ou mendiant, trimardeur

est élevé à la charge héréditaire de margrave des marches antarctiques de Patagonie,

des marches des Kouriles, de la presqu'île de Tchoukotka, de l'archipel des Galápagos et de la Mer de Ross.

Oies sauvages, tristes échassiers aux regards purs, perdus sur l'horizon bleuté, nous passons.



Nous migrants perpétuels,

consacrons l'errance, la divagation comme mode naturel d'existence.

Pour nous, doryphores des rades et des embarcadères, rats des havres et des capitaineries,

cafards des gares, poux des auberges, des octrois et des douanes,

toute tentative de nidification, d'appartenance, sera punie de mort lente,

dans les affres de l'existence creuse des sédentaires,

solidification, putrescence et fossilisation.

Oies sauvages, tristes échassiers aux regards purs, perdus sur l'horizon bleuté, nous passons.



Nous nomades apatrides, race élue,

renonçons à jamais à l'appropriation par une quelconque terre de nos errances volatiles,

par toute idéologie, par tout système de pensée et de croyances.

Nous n'appartenons qu'à nous et au sable des chemins, et aux eaux de nos routes maritimes,

et aux vents capricieux qui nous portent, et aux tourments de notre conscience.

Nous renonçons à jamais aux églises, aux confessions diverses et fallacieuses

qui fleurissent en dérisoires ombelles sur les latitudes terrestres et sidérales,

long ennui et inquiétude des sédentaires, sauf l'or des icônes et la fragrance de l'encens.

Et si Dieu existe, il est un des nôtres, apatride du temps et des limbes.

Oies sauvages, tristes échassiers aux regards purs, perdus sur l'horizon bleuté, nous passons.



Nous anarchistes farouches par humanisme atavique,

haïssons toute forme d'assujettissement de la personne.

Nous ne reconnaissons les lois d'aucune république, d'aucune oligarchie, d'aucune théocratie.

Seules valent les lois personnelles et sacrées.

Nous ne reconnaissons aucun courant de pensée sauf les rêveries secrètes,

le Gulf stream, le courant de Humboldt et les courants atmosphériques.

Nous bannissons toute violence, tout emploi de la force contre nous et nos chiens,

sauf pour battre nos femmes et la force de Coriolis,

et la violence des vents de sable dans les déserts de nos vies.

Oies sauvages, tristes échassiers aux regards purs, perdus sur l'horizon bleuté, nous passons.



Nous éternels transhumants,

aimons de pur amour la terrible liberté, noble quête, haute lutte, âpre combat, bien rare,

seule terre, immatérielle possession, pour qui vivre ou mourir ou souffrir perdent leur sens.

Liberté, seule exigence, semis de gemmes qui bornent notre route.

Nulle femme, nulle garce, nulle mante irréligieuse, ne saurait obscurcir notre horizon pur,

ne saurait nous asservir, piller nos rêves, nos caravanes, nos écliptiques, hors le lait de nos gonades.

Tout apatride par penchant pour la botanique peut prendre femme sur chaque terre,

cueillir la flore rare et endémique de chaque contrée traversée

et l'enchâsser dans son herbier de mémoire amoureuse.

Mais notre condition naturelle, idéale et irrémédiable est la solitude,

carapace, mantelure identiques malgré les mues, seule compagne d'infortune et des jours heureux

quand le vent froid du voyage bat nos naseaux fumants sur les lichens de nos erres steppiques.

Et que nulle femme, nulle drôlesse, nulle catin ne vienne s'immiscer dans nos rêves de femme.

Oies sauvages, tristes échassiers aux regards purs, perdus sur l'horizon bleuté, nous passons.



Nous inlassables dévoreurs de portulans

dont l'or des mémoires innombrables tombera en déshérence

sur les sables vierges du temps indissoluble,

reconnaissons comme cause juste du peuple des apatrides, indissociable,

la beauté,

la quête de la beauté,

beauté de femme des tropiques,

beauté des isohypses du corps de femme,

beauté du dégradé de sons des isoglosses,

beauté des océans mussifs, des steppes et des déserts, des monts et des forêts épaisses,

beauté des caps, des isthmes, des banquises, des détroits, des pôles que doublent nos vaisseaux déradés,

beauté des soirs mélancoliques et des aubes vigoureuses.

beauté des pierreries de l'enfance et des rêveuses fermentations de la sénescence,

beauté de notre ultime rade, la mort délicieuse et lumineuse,

et ultime beauté de notre corps minéralisé enfin rendu au vent, poussière, néant.

Oies sauvages, tristes échassiers aux regards purs, perdus sur l'horizon bleuté, nous passons.



Nous apatrides, hommes debout, hommes libres,

revendiquons pour nous, nos chiens et nos femmes,

le gîte et le couvert sur tout point de la terre et la tranquillité.

Qu'on nous laisse loin des combats futiles pour être ou pour avoir ou pour croire.

Vos partis, vos livres saints, vos traités, vos grimoires, vos campagnes, vos guerres,

vos possessions et vos dépossessions, vos terres, vos patries et vos colonies,

vos familles, vos portées, vos tribus, vos ethnies, vos peuples, vos nations, votre Histoire,

ne nous intéressent pas, seul le vent nous chaut.

Si vous venez troubler ce sombre lac immobile et pur de notre esprit,

nous prendrons les armes, guerriers cruels et impitoyables,

nous prendrons la pire de toutes, la plus redoutable, la nôtre,

l'oubli,

l'oubli de vous sous d'autres cieux,

nous, oies sauvages perdues sur l'océan bleuté, nous passerons.

Nous passerons, nous passerons.

Car l'exil est notre patrie.




Thierry CAILLE



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