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« Meursault, contre-enquête » de Kamel DAOUD

Marie-Noëlle Recoque Desfontaines
« Meursault, contre-enquête » de Kamel DAOUD

   La quatrième de couverture l’annonce : le premier roman de Kamel Daoud est un « hommage en forme de contrepoint rendu à L’Etranger. » Rappelons donc le sujet du roman d’Albert Camus publié en 1942. L'intrigue se déroule en Algérie avant l'indépendance. Le narrateur Meursault est un Français indifférent à tout. Au début du roman on le voit, impassible, enterrer  sa mère. Sur une plage, il tue sans raison un Algérien.

   Lors de son procès, il invoque une indisposition due à la chaleur et à la réverbération du soleil sur le sable. Le tribunal  colonial ne jugera pas vraiment son crime mais plutôt l'iniquité de son attitude lors des funérailles de sa mère.  Condamné à mort, Meursault se découvre un  attachement rétrospectif à la vie. C'est trop tard, il ne peut que constater l'absurdité de l'existence humaine.  Le roman de Camus ne s’intéresse qu’au personnage du criminel, la victime n’a pas d’identité, pas même un nom, elle est seulement « l’Arabe ». Kamel Daoud a choisi de s’intéresser à cet inconnu en lui donnant un frère, Haroun, qui va mener l’enquête pour le sortir de l’anonymat et redonner vie à Moussa ce mort oublié.

  Cette réappropriation d’une œuvre clé de l’histoire littéraire est  une pratique connue dans les études postcoloniales comme relevant d’une théorie dite de «la littérature anthropophage», pour reprendre la formule du Brésilien Oswald de Andrade qui en est l’initiateur. C’est ainsi que la Guadeloupéenne Maryse Condé adepte de cette forme de littérature cannibale s’est inspirée du roman d’Emily Brontë  «Les hauts de Hurlevent» pour le transposer dans «La Migration des cœurs». Avant elle, l’auteur britannique Jean Rhys, dans «La Prisonnière des Sargasses»  s’était intéressée, avec son regard de femme née à La Dominique, au personnage à peine esquissé de la blanche créole présentée comme folle dans le «Jane Eyre» de Charlotte Brontë.

   Kamel Daoud utilise le personnage d’Haroun pour nous plonger dans une intrigue où s’entremêlent de façon harmonieuse une fiction détournée (L’Etranger) et une fausse réalité (Meursault, contre-enquête). Haroun le narrateur fictif du  roman de Kamel Daoud mène une enquête improbable concernant son frère assassiné dans le roman d’Albert Camus. Il raconte aussi son enfance en tant que «frère du mort» et fils d’une mère dévastée par le chagrin, qui lui impose un «devoir de réincarnation» du défunt. Jeux de miroirs, faux semblants, mises en abyme. Le lecteur, s’il n’est pas vigilant, n’y voit que du feu.

   L’absurdité de l’existence humaine, illustrée dans son œuvre par Camus, est notamment transposée de la façon suivante chez Daoud.  Haroun est, sans le vouloir, passé à son tour dans le camp des criminels car pour satisfaire le désir de vengeance de sa mère,  il a tué un Français. Et Haroun, lors de son procès, se voit reprocher de ne pas avoir tué cet ennemi en temps et en heure. L’enquêteur

lui dit en effet : « Le Français, il fallait le tuer avec nous, pendant la guerre, pas cette semaine ! ». Pendant la guerre, Haroun aurait été un libérateur, un héros national, après la 5 juillet 1962 (date de l’indépendance de l’Algérie), il n’est qu’un assassin.

Le roman de Kamel Daoud est très riche en références littéraires intertextuelles et en références d’ordre politique concernant l’Algérie d’hier et d’aujourd’hui. On pourrait penser que pour bien lire Kamel Daoud, il faudrait (re)lire obligatoirement Albert Camus. Ce n’est pas le cas (même si l’envie nous vient de le faire), le roman de Kamel Daoud se suffit à lui-même. Profond, il ne nous parle pas d’une époque révolue ou tuer un Arabe dans l’Algérie dite française était chose négligeable, il invite le lecteur à s’interroger sur le présent dans une Algérie indépendante ayant des difficultés à cerner ce qui la définit, aujourd’hui, au-delà des traumatismes subis. On pourrait craindre que le roman ne s’adresse qu’aux Algériens. Il n’en est rien. Les enjeux dont il y est question concernent les Hommes en général, par exemple le rapport à l’histoire du pays mais aussi à l’histoire privée, le rapport à la mémoire collective mais aussi familiale, le rapport à la religion, à l’identité, à la politique - l’ensemble de ces histoires s’enchevêtrant, se heurtant ou se complétant. Avec ce premier roman (L’Etranger était aussi le premier roman d’Albert Camus)  le journaliste Kamel Daoud est entré de plain-pied sur la scène littéraire, propulsant (avec d’autres compatriotes) la littérature algérienne au-delà des frontières de son pays. Le lecteur retiendra que l’auteur Kamel Daoud et son narrateur Haroun ont de nombreux points communs, à commencer par leur rapport passionnel avec la langue française, ce «bien vacant» abandonné après l’indépendance dans une Algérie résolument arabophone. On sait que Gustave Flaubert évoquant un de ses célèbres personnages déclarait : « Madame Bovary, c’est moi ! », il est permis de penser concernant l’auteur Kamel Daoud, que dans « Meursault, contre-enquête »,  Haroun, le frère de l’Arabe anonyme, c’est lui !

                       Marie-Noëlle RECOQUE-DESFONTAINES

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