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MIKI RUNEK : ADIEU L’AMI !...

Il y a des êtres qui sont capables d’épouser un pays qui n’est pas le leur. D’y trouver femme, d’y faire des enfants, d’en apprendre la langue à la perfection, de s’impliquer dans sa vie culturelle, sociale ou politique. Miki Runek était de ces êtres que l’on ne peut que qualifier d’exceptionnels. Sa trajectoire de Breton (il aimait à se revendiquer tel avec un sourire) démontre, s’il en était besoin, que nul n’est prisonnier de son identité de naissance et que chacun a le droit le plus absolu d’en changer ou en tout cas de s’enrichir de nouvelles identités (ce qui correspond au projet de vie de celui qui fut avec Sinamal et Pancho, l’un de nos plus grands caricaturistes). Ce qui n’est pas acceptable, par contre, c’est d’être obligé__par un pouvoir politique, par exemple__de changer d’identité, situation qui est la nôtre en Martinique.

Miki Runek fut un grand amoureux de la langue créole qu’il s’était mis à parler mieux que bon nombre de Martiniquais « de souche », mais plus étonnant, il écrivait notre langue d’une plume de maître, ce qui n’est pas donné à tout le monde s’agissant d’une langue qui est tout juste en train d’accéder à la souveraineté scripturale. Il fut longtemps proche du GEREC quoique sa profession (il travaillait dans le secteur de l’aviation tout comme un autre grand créolographe, Serge Restog) ne le prédisposât en rien à s’intéresser à la linguistique. C’est qu’il avait tout de suite compris, à son arrivée à la Martinique, il y a plus de quarante ans, que ce qu’autrefois, on nommait notre « zépon natirel », était l’armature même, la colonne vertébrale de notre identité martiniquaise (ou de ce qu’il en reste).

Le créole écrit était donc présent dans les bulles de ses caricatures, dans les nouvelles qu’il aimait à rédiger, dans sa correspondance quotidienne (lui et moi n’échangions que des mails en créole). Amoureux du théâtre et proche collaborateur du TPM (Théâtre Populaire Martiniquais) d’Henri Melon, il appuyait l’utilisation de notre langue sur les planches et fut d’ailleurs l’un des « réviseurs » de l’ensemble des pièces du TPM publié l’an dernier. On peut dès lors légitimement se demander, pourquoi il y a tant de Martiniquais bon teint qui méprisent ou haïssent le créole tout en se proclamant de gauche, progressistes, partisans de la Négritude, voire quelquefois indépendantistes. Miki Runek ne se mêlait pas directement de politique, il était un militant culturel, mais son travail sur ce plan-là a davantage apporté à notre pays que des dizaines de discours politiques.

Jusqu’au bout, et en dépit de la maladie cruelle qui le frappait, il avait gardé son sens de l’humour si particulier. Il avait surtout continué à travailler publiant cette année un recueil de nouvelles savoureux, « Miel-Piment » (éditions Publibook), au titre si évocateur et que l’on peut considérer comme une sorte de métaphore de la Martinique actuelle. Sa disparition me donne à réfléchir à ce sentiment qu’est l’amitié, le plus noble d’entre tous, le plus durable, sans doute parce qu’il ne nécessite pas de présence au quotidien. A vrai dire, la nôtre était, comme il disait drôlement, une « amitié de hall d’aéroport ». En effet, nous ne nous sommes jamais rencontrés qu’à l’aéroport du Lamentin lorsque je m’apprêtais à embarquer pour une destination quelconque et que bien qu’occupé par la logistique des avions d’Air France, il trouvait toujours le temps de converser avec moi pendant une demi-heure, voire plus. Ces moments forts étaient ensuite appuyés par des échanges de mails intensifs. Il avait même accepté de tenir un bloc-notes sur mon site-web, Montray Kréyol. Au fil des années, nous avions l’impression de tout savoir l’un de l’autre alors que nous n’avons jamais déjeuné ensemble une seule fois et ne savions pas où habitait exactement l’un et l’autre.

Miki a dû partir avec un grand regret. Qui est le mien aussi. Il a bataillé des années durant avec les héritiers du grand poète guadeloupéen Sony Rupaire pour faire éditer les pièces de théâtre de ce dernier. J’ai essayé, en vain, de l’aider à obtenir l’autorisation nécessaire pour ce faire. Entre temps, il avait corrigé la graphie de ces pièces, les avaient relues, passées au peigne fin, vivant dans le secret espoir que les choses se débloqueraient un jour. Hélas…

Il reposera désormais en terre martiniquaise. Dans ce pays qu’il a tant aimé. Cet amour lui sera-t-il rendu un jour ? Je n’en sais rien, mais nous sommes en tout cas tout un ensemble de parents et d’amis qui fera tout pour que la poussière du temps n’efface point son nom et ses écrits.

Adieu l’ami !

Raphaël Confiant

Commentaires

krisbreizh44 | 07/07/2010 - 22:38 :
Les bretons ont toujours un peu de mal , peut-être un peu honte de dire qu'ils le sont mais en même temps ne peuvent s'empêcher de le faire parce que c'est leur différence , leur identité profonde qui ne les quitte jamais et leur donne le désir d'apprendre d'autres cultures en les respectant et de les faire leurs . Je ne pense pas qu'on change de culture . la nôtre , celle qui nous est refusée et seulement environ 180 000 bretons parlent encore notre langue , reste toujours au fond de nous mais elle est celle du métissage et c'est elle qui nous permet cette ouverture . Il est fréquent de rencontrer ici des gens qui nous disent " Je suis tombé amoureux de la Bretagne " , nous espérons seulement qu'ils le sont aussi des bretons et de leur culture . L'état de la langue et de la culture bretonnes n'est pas meilleur que celui du créole et de la culture martiniquaise ou guadeloupéenne . Il n'y a pas de language meilleur qu'un autre , il n'y en a pas de moins beau non plus . Komzit brezhoneg pe creoleg gant ho bugale ( parlez breton ou creole avec vos enfants ) , la culture française passera après ( Gilles Servat ) . Nos combats sont les mêmes ! Je salue ce concitoyen breton : " Ken d'ar c'hentan , ma vreur ! "

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