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Mileva Einstein, l'oubliée de la relativité ?

Pierre Ropert
Mileva Einstein, l'oubliée de la relativité ?

La femme d'Albert Einstein, Mileva, lui aurait été d'une grande aide pendant ses jeunes années, lorsque le physicien publiait ses premiers articles. Tombée dans l'oubli, elle a souffert comme d'autres femmes avant elle de l'effet Matilda.

La femme d'Albert Einstein, Mileva, lui aurait été d'une grande aide pendant ses jeunes années, lorsque le physicien publiait ses premiers articles. Tombée dans l'oubli, elle a souffert comme d'autres femmes avant elle de l'effet Matilda.

C'est grâce aux lettres échangées entre Albert Einstein et sa femme Mileva, que la communauté scientifique a commencé à se questionner sur l'importance de cette dernière dans la mise en place de la théorie de la relativité. Le 27 mars 1901, le savant lui écrit ainsi :

Comme je serai heureux et fier quand nous aurons tous les deux ensemble mené notre travail sur le mouvement relatif à une conclusion victorieuse !

Si ces interrogations n'enlèvent rien au génie d'Albert Einstein, l'enjeu du débat est de savoir à quel point la physicienne a participé à la découverte de la théorie de la relativité générale, et si elle n'a pas été victime, comme tant d'autres femmes de l'effet Matilda, ce phénomène qui veut que la contribution des femmes scientifiques à la recherche soit souvent minimisée au profit des hommes.

L'effet Matilda, ou les découvertes oubliées des femmes scientifiques

Née en Autriche-Hongrie le 19 décembre 1875, Mileva Marić témoigne dès le lycée pour filles d'un véritable don pour les sciences. A tel point qu'en 1892, une fois l'école terminée, son père parvient à lui obtenir une autorisation pour poursuivre ses études à l'école royale d'Agram (aujourd'hui Zagreb), normalement réservée aux garçons, pour y suivre des cours de physique et de mathématiques. Quand elle termine l'école, c'est pour se rendre à Zurich, en Suisse, où elle poursuit ses études à l'Institut polytechnique. Seule femme à y être élève, elle y rencontre un autre surdoué des sciences : Albert Einstein.

Les deux étudiants se mettent rapidement à travailler ensemble, comme en témoignent les nombreuses lettres qu'ils s'envoient lors des vacances scolaires. Quand ils terminent les cours, en 1900, leurs moyennes sur 5 sont sensiblement les mêmes : 4,7 pour Mileva Marić et 4,6 pour Albert Einstein. La différence se joue en physique appliquée, où Mileva obtient la note maximale de 5... contre un 1 pour Albert Einstein, raconte la physicienne des particules Pauline Gagnon dans son excellent article La vie oubliée de la femme d'Einstein. La jeune étudiante n'en échoue pas moins à l'oral final, n'obtenant pas la note nécessaire à l'obtention de son diplôme, contrairement à Albert Einstein.

Une participation aux recherches d'Albert Einstein ?

A force de potasser ensemble, les deux étudiants inséparables sont tombés amoureux. En décembre 1900, Albert Eintstein publie un papier sur la capillarité, qu'il a probablement co-écrit avec Mileva Marić. Pour Radmila Milentijević, auteure de la biographie Mileva Marić Einstein : Vivre avec Albert Einstein (Éditions L’Age d’Homme, 2014), la jeune femme voulait probablement aider son compagnon à se faire une renommée, et ainsi à trouver un travail pour qu'il puisse l'épouser. D'autant plus que la mère d'Albert Einstein s'oppose à cette union avec une femme étrangère, ni juive, ni Allemande, et qui a en plus le malheur de boiter et d'être une intellectuelle, quand son père insiste surtout pour que le jeune homme trouve un emploi avant.

En 1901, Mileva Marić tombe enceinte. Albert Einstein, toujours sans emploi, refuse de l'épouser, et la jeune femme échoue la même année, une nouvelle fois, à son examen. Leur petite fille, Liserl, naît en janvier 1902. Évoquée dans leurs lettres, on ne sait pas ce qu'il est advenu d'elle, mais elle a probablement été donnée à l'adoption.  Albert Einstein finit par épouser Mileva Marić le 6 janvier 1903, après avoir obtenu un emploi. Un an après, ils ont un fils, Hans Albert, puis, en 1910, un troisième enfant, Eduard Tete.Albert et Mileva Einstein, en 1905.

Alberet Mileva Einstein, en 1905.• Crédits : Universal History Archive - Getty

Pendant tout ce temps, la collaboration professionnelle entre Mileva et Albert Einstein se poursuit, quand bien même tous les papiers sont publiés au nom du physicien ; parmi eux, sa publication sur l'effet photoélectrique, qui lui vaudra, en 1921 le prix Nobel. Différents biographes d'Albert Einstein, ainsi que les lettres de ce dernier, suggèrent l'importance des travaux de sa femme dans les recherches du scientifique, mais il est difficile d'évaluer l'étendue de sa participation.

Dans l'ouvrage Mileva & Albert Einstein: Their Love and Scientific Collaboration de Dord Krstić (Didakta, 2004), un professeur de physique ayant enquêté pendant plusieurs années sur la vie de Mileva, ce dernier relate comment le frère de Mileva, Miloš, quand il séjournait chez sa sœur, voyait "le jeune couple s’asseoir à la table, et à la lumière d’une lampe au kérosène, travailler à des problèmes de physique. Miloš Jr. mentionna comment ils calculaient, écrivaient, lisaient et débattaient."

Quand Albert Einstein donne ses premiers cours à Zurich en 1909, les premières pages de ses leçons sont rédigées de la main de Mileva Einstein, relate Pauline Gagnon. De plus en plus reconnu, le physicien laisse à sa femme le soin d'éduquer leurs enfants.

En 1912, Albert Einstein entame une laison avec sa cousine, Elsa Löwenthal. Cette relation va mener à la fin de son mariage avec Mileva, en 1914. "Manifestement, Albert Einstein maîtrise mieux les interactions gravifiques que les interactions affectives", résumait François de Closets dans un épisode d'Histoire de, en 2005, qu'il consacrait à la fin de la relation entre les deux époux :

Leur contrat de divorce stipule que si Albert Einstein obtient un prix Nobel, l'argent reçu reviendra à Mileva Marić pour l'éducation de leurs enfants. Mileva, avec l'autorisation d'Albert Einstein, achète deux petits immeubles pour vivre de leurs revenus et paie les soins de leur fils Eduard, qui souffre de schizophrénie. Les dépenses pour les soins de son enfant l'impactèrent toute sa vie, malgré les pensions régulièrement versées par Albert Einstein.

Quand, en 1925, Albert Einstein veut ajouter à son testament que l'argent du prix Nobel était l'héritage de ses fils, Mileva Marić proteste et menace de révéler son apport aux recherches d'Albert Einstein. Ce dernier se fend alors d'une lettre :

Mais tu m’as fait vraiment rire quand tu as commencé à me menacer de tes mémoires. T’est-il jamais venu à l’esprit, ne serait-ce qu’une seconde, que personne ne prêterait la moindre attention à tes salades si l’homme dont tu parles n’avait pas accompli quelque chose d’important ? Quand une personne est quelqu’un de complètement insignifiant, il n’y a rien d’autre à dire à cette personne que de rester modeste et de se taire. C’est ce que je te conseille de faire.

Mileva Marić meurt en 1948, à l'âge de 72 ans, sans jamais avoir revendiqué le statut de collaboratrice d'Albert Einstein ou demandé une reconnaissance publique.

Trancher le vrai du faux : l'impossible débat

Dans le monde des historiens des sciences, l'histoire de Mileva Marić fait débat. Les lettres qu'elle et Albert Einstein se sont adressées, les témoignages réunis par certains biographes, tendent à démontrer que Mileva Marić a effectivement aidé le plus célèbre des physiciens à réfléchir à ses premières théories et à publier ses premiers papiers. Mais à quel point ? L'a-t-elle aidé jusqu'en 1901, ou bien plus tard encore, et notamment pendant l'Annus Mirabilis d'Einstein, en 1905, quand ce dernier a publié pas moins de quatre articles établissant les bases de la physique moderne (et notamment son équation E=MC²). Leur second fils, Hans Albert, confia ainsi au biographe de Mileva Marić que "la collaboration scientifique de ses parents continua après leur mariage et qu'il se rappelait les voir travailler ensemble en soirée à la même table".

En l'absence de preuves véritables, impossible de trancher sur le sujet. De fait, les découvertes d'Albert Einstein parlent pour lui : il était incontestablement un physicien de génie. Et pour certains, l'abandon de toute prétention scientifique par Mileva Marić démontre qu'elle n'était pas aussi douée qu'on a bien voulu le faire croire. C'est pourtant oublier un peu vite qu'elle avait à sa charge l'éducation de leurs deux enfants et que l'époque n'était guère propice à la réussite des femmes. Mileva Marić avait, a minima, relu et corrigé les papiers du physicien, et certainement discuté avec lui des théories qu'il a développées par la suite. Si elle n'est pas une victime de l'effet Matilda, elle est sans aucun doute celui de l'effet Mathieu, pensé par le sociologue Robert King Merton, et qui veut que certains grands personnages sont souvent reconnus au détriment de leurs proches ayant contribué à leurs découvertes.

Pierre Ropert

Post-scriptum: 
Mileva Maric et Albert Einstein.

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