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Mois du créole : l'indispensable recréolisation linguistique (2è partie)

Raphaël CONFIANT

    Dans le précédent article, j'évoquais la question du nouveau rapport qu'entretient le Martiniquais avec la langue créole, rapport dit "matriciel" selon le mot de Jean BERNABE et non plus "maternel" comme chez les locuteurs nés avant les années 50 du siècle dernier ni même "co-maternel" comme chez ceux qui sont nés dans la deuxième moitié du siècle en question. "Matriciel" renvoie au fait que si le créole n'est plus la langue première, il n'en demeure pas moins enfoui au plus profond de chaque locuteur, quel que soit son positionnement de classe ou ethnique. C'est pourquoi, dans les situations où le contrôle de soi ou le contrôle social ne fonctionne plus (altercation, carnaval, délire du à l'alcool, à la drogue ou à quelque trouble mental, extase sexuelle etc.), c'est lui qui, tout soudain, jaillit. Comme de nulle part.

   Je posais la question de savoir si cette situation de "matricialité", si l'on peut dire, pouvait perdurer.

   De toute évidence, la réponse est, à terme, négative. Une langue a besoin pour vivre et se développer d'être parlée au quotidien, d'être utilisée dans le plus grand nombre possible de situations de communication, d'être valorisée et surtout d'être portée par une politique linguistique, ce qui n'est pas ou n'est plus le cas du créole, en dehors de ses défenseurs. A demeurer toujours enfouie, elle finira par s'effriter, puis disparaître sans même que les locuteurs en aient conscience puisqu'aucune langue ne meure subitement comme un être humain.

   Quand on examine la situation, on se rend compte qu'aucun parti politique en Martinique n'a jamais fait de la défense du créole un élément fort de son programme contrairement à ce qui se passe dans d'autres régions de France et du monde où des langues locales sont menacées : Corse, Bretagne, Kabylie, Polynésie, Québec etc. Les partis dits "indépendantistes" se sont toujours contentés de l'utiliser à l'oral, ne se rendant pas compte que, dans le monde d'aujourd'hui, le passage à l'écrit est indispensable, que ce soit l'écrit-papier ou l'écrit-ordinateur. Or, qui, dans la société est chargée d'enseigner l'écrit ? C'est l'école. La famille enseigne la langue de manière informelle mais c'est l'école à qui il revient la charge de le faire de manière formelle et cela passe par l'apprentissage de l'alphabet, puis de l'orthographe, puis des règles de grammaire, puis du lexique, puis de la rhétorique (images, métaphores, métonymies etc.).

   Même s'il n'a jamais vu un château, un écolier martiniquais connaîtra les mots "pont-levis", "douve" ou "donjon" parce qu'il les a appris en classe alors qu'il ignorera "chapo-dlo" (nénuphar), "gad-janm" (jarret) ou "labrin-di-swè" (crépuscule) parce qu'il n'aura jamais planché sur un texte écrit en créole. Certes, d'énormes progrès ont été faits depuis une trentaine d'années quant à l'introduction du créole dans le système scolaire mais cela s'est fait sans que nos partis politiques y soient pour quelque chose. La création de concours de recrutement d'enseignants de créole (PE-option "créole" et CAPES de créole) est entièrement due à la mobilisation, à compter des années 80 du siècle dernier, des universitaires créolistes, des écrivains créolophones et des enseignants militants de créole ("militants" dans le sens où ils l'enseignaient dans leur classe de manière "marron"). Il nous faut donc une "glottopolitique" c'est-à-dire une politique de la langue et non pas l'éternel bla-bla-bla : "kréyol sé lang zanset-nou", "kréyol sé lang manman-nou" ou encore "sé zépon natirel nou".

   Une glottopolitique signifie que nos politiques se décident enfin à prendre la question du statut de notre langue à bras le corps et d'abord au sein du système scolaire. Il n'est pas admissible que le créole constitue une matière facultative et cela dans moins de 30% des établissements. Il devrait être obligatoire, ne serait-ce qu'à raison de deux ou trois heures par semaine et enseigné surtout par des gens formés (titulaires de la licence de créole, du master de créole, du PE-Option "créole" ou du CAPES de créole) et non par des personnes de bonne volonté mais non spécialistes auxquelles on a fourgué une formation express. Seuls nos politiques__comme cela s'est fait en Corse et en Polynésie__peuvent demander ou exiger que le créole devienne obligatoire. Ce serait déjà là une première étape décisive dans ce que nous appelons l'indispensable recréolisation linguistique de notre société.

   Car comme le disait la créoliste guadeloupéenne Dany BEBEL-GISLER, "le créole est notre archive symbolique". Plus prosaïquement, on pourrait dire "la boite noire de notre culture". La laisser se détériorer c'est porter atteinte à ce que nous sommes au plus profond de nous... (à suivre)

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