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Mois du créole : l'indispensable recréolisation linguistique (3è partie)

Raphaël CONFIANT

   Dans la deuxième partie de mon analyse, j'ai montré à quel point nos politiques martiniquais de tous bords, de toute obédience politique, se sont toujours désintéressés de la question linguistique, à l'inverse de la quasi-totalité des mouvements nationalistes à travers le monde (Québec, Catalogne, Pays basque, Corse, Kabylie etc.), certains se contentant de déclarations incantatoires du style "Kréyol sé lang zanset-nou" qui n'engagent à rien. Leurs leaders, comme le Martiniquais moyen il est vrai, n'ont aucune conscience du désastre linguistique en cours et de la disparition programmée de la langue créole. Quand on pose le problème, tout comme Ti Sonson, ils écarquillent les sourcils : "Mé kréyol-la pa mò pis nou la ka palé'y !" (Mais le créole n'est pas mort puisque nous sommes en train de le parler !).

Ce faisant, ils alignent la vie et la mort d'une langue, qui durent des siècles, sur l'unique et misérable siècle de vie des humains. En effet, aucune langue ne meurt d'une crise cardiaque, aucune langue ne meurt subitement comme un homme et de même que la vie d'une langue est longue, très longue, son agonie l'est également. Par exemple, à Trinidad ou en Louisiane, pays où au XIXe siècle il y avait un nombre conséquent de créolophones, en comportent toujours un certain nombre en ce début du XXIe, mais la langue est morte. Ceux qui continuent à la parler sont des vieillards et un jour, comme cela se passe pour beaucoup de langues du Caucase, africaines, mélanésiennes et polynésiennes, elle n'aura plus qu'un ultime locuteur. Croire donc que le créole se porte bien en Martinique est une illusion d'optique.

   Notre société bien au contraire est entrée dans une phase de décréolisation linguistique accélérée depuis les années 70 du siècle dernier. Décréolisation linguistique qui n'est que l'une des facettes d'une décréolisation générale qui touche le vêtement, la pharmacopée, l'architecture, la cuisine, les rapports générationnels etc...Regardez une photo d'avant cette époque : tous les hommes portaient un chapeau (bakwa, feutre ou casque colonial) parce que le soleil tropical l'exige, or de nos jours plus personne n'en porte ! Est-ce que le soleil a baissé d'intensité ? Est-ce que le climat s'est adouci ? Non ! Nous copions les pays tempérés, c'est tout. Pareil pour l'architecture.  Nous avons chaud dans nos maisons ou appartements et sommes obligés d'y mettre de la climatisation. Pourquoi ?

   Pour nous en tenir à la décréolisation linguistique, on constate qu'elle prend deux formes : la décréolisation quantitative et la décréolisation qualitative. La première fait référence à la diminution progressive du nombre de locuteurs. Certes, aucune enquête linguistique n'a encore été menée à ce sujet, mais nous pouvons en avoir une idée à vue d'œil. Ou plus exactement à portée d'oreille. Il y a trente ou cinquante ans, on entendait beaucoup plus fréquemment le créole et d'ailleurs, il y avait encore des créolophones unilingues c'est-à-dire des gens qui ne parlaient et ne savaient parler que le créole. De nos jours, cette catégorie a quasiment disparu, sauf chez les immigrés caribéens. Plus le temps avance donc, plus le nombre de locuteurs du créole diminue même si nous ne disposons pas de chiffres précis à ce sujet. Cela est plus visible chez nos voisins de Sainte-Lucie et de la Dominique où la langue n'est plus guère parlée dans la capitale. A Castries et à Roseau, on entend désormais presque exclusivement l'anglais caribéen.

   La deuxième forme de décréolisation, la qualitative, est, elle, plus pernicieuse, presque invisible pour ceux qui ne sont pas attentifs à la qualité de la langue et qui privilégient la communication. Après tout le "petit-nègre" permet de communiquer : "Moi y'en a vouloir des sous" se comprend. Tout comme "jòdi-a nou kay diskité de la grille des salaires" ou bien "Lé kadav dé chien ka pit sur l'autoroute". C'est ce créole macaronique que l'on entend d'ailleurs sur la plupart des radio-libres et l'on peut se demander si elles ne font pas plus de mal au créole qu'autre chose. C'est celui que parle le locuteur moyen, celui qui a le sentiment ou plutôt l'illusion de parler créole. Cette décréolisation qualitative touche tous les domaines de la langue : phonique, lexical, syntaxique et rhétorique. Au niveau phonique, on assiste ainsi, pour ne prendre que ce seul exemple, à une "dépalatalisation" généralisée : "débantjé" (sans-le-sou) devient "débanké" ou...........Au niveau lexical, "kabann" devient "lit", "dimwazel/marisosé"

devient "libélil" ou encore "chapo-dlo" devient "nénifa". Au niveau syntaxique, on assiste à une intrusion, voire une invasion de "que" et de "de" : "Man ka pansé que i ké vini bomaten-an" ou "Fok nou ni an loto de plis adan konvwa-a". Au niveau rhétorique : "Man ké fè'y dégerpi" au lieu de "Man ké fè'y pwan lavol" ou "Man ké fè'y pwan lanmè sèvi gran savann".

   Il s'agit ni plus ni moins que d'une Bérézina linguistique, d'un véritable naufrage. Lent, certes, mais inexorable. Le plus grave est qu'il est inaperçu à l'oreille du locuteur moyen et donc des dirigeants politiques qui ne comprennent pas qu'il faut mettre en place de toute urgence une politique de recréolisation linguistique, ce qui doit passer en priorité par l'école (au sein de laquelle le créole doit devenir obligatoire), mais aussi dans d'autres domaines tels que l'administration, la justice, le sport etc...Je parle bien de créole écrit, pas de créole oral. Une langue qui reste confinée dans la sphère de l'oralité dans le monde globalisé d'aujourd'hui est une langue condamnée... (à suivre)

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