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MON CHER GUY TIROLIEN

Voilà longtemps que le temps a enlevé ton corps pour le déposer dans la lumière de nos mémoires. Il n’a pas tout emporté et ce qui nous reste danse dans le jardin des livres comme des frémissements de lucioles et des murmures d’étoiles.

Ce sont des poèmes. Certains on fait le tour du monde pour donner la parole de nos îles au cœur ému des hommes. La poésie, vois-tu est une grande voyageuse qui colporte ça et là des éclats de conscience et de ferventes fraternités.

Ce sont des poèmes, nés aux quatre coins du monde pour dire que nous sommes là en vertige de fosses marines, en petits paquets de terre, pour tresser nos histoires à la révolte des peuples.

Il y avait naguère cette Afrique coloniale où fumait un racisme officiel. Il y avait aussi des Amériques noires enflammant les rues de la honte. Des hommes brûlaient des hommes selon la loi de Lynch et l’on voyait aux arbres les étranges fruits du malheur et de la discrimination. L’Europe s’égarait dans les pas du nazisme.

C’est dans ce contexte là que la poésie se leva comme un chant général avec comme projet de nommer l’injustice et de faire admettre que toutes les dominations faisaient injure au genre humain. Une autre pensée du monde déchirait la carapace du vieil humanisme et proclamait le droit à la différence, le droit à l’émancipation, le droit de la diversité des cultures.

C’est de là que vient ta poésie ! De ce déni du déni, de ce tour de force qui voulait soulever la pierre des oppressions d’un siècle voué à toutes les décolonisations.

C’est de là que vient « Balles d’or ». Il y a dans ce titre comme un regard d’esthète qui regarde brûler les certitudes d’antan, les impostures occidentales et les empires coloniaux.

Balles d’or pour faire feu contre les acceptations honteuses et les assimilations douteuses. Feu contre l’arbitraire des déraisons ! Feu contre l’inacceptable idéologie de la hiérarchie des races ! Feu !
Et si tu dis « Balles d’or » c’est que tu penses d’abord à la poésie. Ce langage où la musique éclate, où la langue mue, où l’imaginaire prend le commandement des troupes, où les blessures, selon René Char, deviennent lumière.

Marie-Galante, pourrait s’appeler la terre des blessures. Pas plus qu’ailleurs ! Pas moins qu’ailleurs ! Elle avait, elle aussi, une histoire à vaincre. Une histoire de cannes à sucre, d’exploitation, de malheurs de malheureux, d’explosions et de tourments pour trouver le chemin de l’humain solidaire de son humanité.

A l’ombre des moulins, au détour des sentiers, en-dessous des cayes, dans la lueur d’un flamboyant, elle a toujours affirmé sa résistance et son dialogue salutaire avec la poétique de l’exister.

Elle fut donc la source de ta poésie à la fois nostalgique et ouverte aux souffles de l’avenir. Une poésie qui contourne le cri et préfère la parole lucide du découvreur de lui-même, la parole drue de l’éveilleur, la belle parole de l’Enchanteur. Poésie faite de méditations, de rébellions, d’amour total pour ta terre natale. Terre reliée aux autres par les vertus d’un voyage immobile : Celui de l’arbre soucieux de sa floraison ! Celui de la feuille vivante au matin du monde.

Je t’ai vu dans cette terre où les ombres s’accordent à la musique des Esprits, où les veillées mortuaires fêtent la défaite suprême, où les contes ressemblent à des mémoires chahuteuses, où d’autres îles, le soir, allument des boucans d’amitié.

Je t’ai vu ! Et j’ai apprécié l’élégance juste et la finesse d’une pensée toujours en quête d’un envol, toujours inquiète d’un partage. Des mots clairs, précis, élucidaient l’opacité de notre destin collectif, cherchaient la raison de nos embourbements, essayaient de trouver des solutions.
De retour des Afriques de l’indépendance tu ne pouvais t’immobiliser en statue du commandeur. Tu voulais participer, prendre nos réalités à bras le corps, lancer la machine à désaliéner, et tu sentais que toutes les questions te ramenaient au lieu géométrique de la politique. Je devrais dire DU politique !

C’était là notre faille de n’avoir posé cette question que dans l’urgence et la colère, que comme des peuples contrariés, sans jamais construire un imaginaire du politique. Dans les grands moments de l’histoire, poésie et politique se rejoignent parce qu’il s’agit toujours de transformer le réel. En ce sens, ta poésie est violente malgré ses gammes et ses dièses. Elle est violente car elle va au plus nu de nos blesses intimes. Au plus cru de nos ressentis. Et pourtant, elle tourne le dos au ressentiment. Elle réconcilie, dans un autre espace, les contraires que nous avions érigés en murailles.

Marie-Galante est là toute de tendresse douce-amère. La Guadeloupe est là avec ses éruptions et ses faiblesses. L’Afrique est là sans rôle tutélaire mais en présence mémorielle. L’Europe est là. Nous sommes tous là, conviés au rendez-vous d’un possible, d’un autre possible ! Et quand je lis Balles d’or, je deviens moi aussi ce petit enfant nègre qui demande pourquoi.

Vois-tu Guy, depuis que tu nous as quittés bien des choses ont changé. On enseigne le créole à l’école. On enseigne l’histoire de la Guadeloupe. Des lycées, des collèges, des médiathèques ont vu le jour. Barak Obama est en bonne position pour les présidentielles aux Etats-Unis. La Guadeloupe s’honore d’être une terre de champions du monde.

L’esclavage a été reconnu comme crime contre l’humanité. Césaire s’en est allé et son œuvre, enfin, prend sa vraie place. Etc. Etc.
Je veux te dire que tes combats n’ont pas été inutiles, que tu n’as pas écrit pour rien. Je veux te dire aussi que les peuples ont besoin d’étoiles et que la tienne nous aide à tenir bon.

Bien sûr, il y a aussi beaucoup de laides pensées, de laides manières qui défigurent notre chemin. Des poussées de racisme, des consommations hystériques, une sorte de médiocrité ambiante et surtout une sorte de désarmement intellectuel. Mais Guy, à chaque époque ses combats et ses défis. Les jeunes crient Guada, je ne sais pas si c’est une mode ou un cri de ralliement. Ils ont besoin de balles d’or. Ils ont besoin de ta parole Guy. Je m’en vais leur apprendre que « le soleil est un œuf de lumière ». Ils ont besoin de ton Credo. Moi, je crois que tu n’es pas parti car les poètes ne meurent jamais.

Guy Tirolien ! Vieux Frère !

« Il reste téméraire
_ Ta parole aux amarres
_ De la mare au punch
_ Au futur des questions non osées
_ Tes balles
_ Aux ailes d’oiseaux
_ Qui ne savent pas mourir

_ Il restera toujours
_ Un poème
_ A mettre aux pieds nus de la mort »

J’avais écrit ces mots pour toi. Reçois-les, une fois de plus, comme l’hommage rendu à un poète qui a fait de Marie-Galante une des capitales de la poésie.

{{Ernest Pépin}}

Le 04 Août 2008