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Mr Potter, un père « oblitéré ».

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
Mr Potter, un père « oblitéré ».

En 1979, le Guadeloupéen F. Gracchus publie Les lieux de la mère dans les sociétés afro-américaines (Editions Caribéennes). Pour lui l’enfant imaginaire de la femme esclave et de ses descendantes est l’enfant d’un père blanc fantasmé. En 1995, la Martiniquaise L. Lesel se penche sur un autre aspect de la question dans une étude intitulée Le père oblitéré (Editions L’Harmattan). Elle nous rappelle que pendant des siècles « la paternité esclave eut à souffrir de la toute puissance disqualifiante du maître ». Elle nous explique aussi que « c’est la mère qui fait exister le père pour l’enfant à travers ce qu’elle dit de lui ». Et elle nous montre que dans les sociétés post-esclavagistes, à travers les générations de mères et de filles, le père est « oblitéré » par la toute puissance de la mère. Le roman de Jamaica Kincaid est une parfaite illustration de ces essais théoriques.

 

Dans ce roman, la narratrice égraine un chapelet de souvenirs dans le désordre légitime d’une remémoration spontanée. Jamaica Kincaid use des mots en les martelant, des phrases en les développant avant de les faire se rétracter pour mieux les allonger à nouveau. Son style empreint d’oralité est celui des écrits bibliques de l’Ancien Testament. Il empêche le lecteur de se disperser, de donner libre cours à son imagination et l’oblige, captif, à se pénétrer des paroles dites, uniquement de ces paroles-là.

Peu à peu par bribes, Jamaica Kincaid nous divulgue des indices permettant de brosser le portrait de Mr Potter, le père de la narratrice Eliane Richardson. Mr Potter naît à Antigua le 7 janvier 1922 et il meurt dans son île qu’il n’a jamais quittée, le 4 juin 1992. Chauffeur de taxi, il est le père d’une kyrielle d’enfants nées de mères différentes, des filles dont il ne se préoccupera aucunement. Sa compagne Annie Richardson le quitte alors qu’elle est enceinte de sept mois. Il ne reconnaîtra pas l’enfant qui s’avère être la narratrice.

Mr Potter au début du roman est un être fantomatique, sans substance. Nous le voyons, semble-t-il, à travers le regard que portait sur lui sa fille adolescente. C’est un géniteur et non pas un père. Indifférent aux autres, il a le cœur sec et l’esprit qui s’étiole.

Un personnage secondaire le Dr Weizenger, un réfugié juif tchécoslovaque échoué à Antigua, le déteste en raison de l’« obscurité » dont lui et ses ancêtres sont issus. L’histoire lointaine de Mr Potter lui rappelle son histoire immédiate, il a frôlé « l’extinction ». Par ce biais Jamaica Kincaid nous indique implicitement une lecture possible de la vie de Mr Potter. Tout au long du roman, elle nous laisse deviner qu’il existe un lien entre la destinée individuelle de son personnage et l’histoire collective de ses ancêtres. Elle ne se livre à aucune démonstration mais tout le portrait de Mr Potter est l’illustration des séquelles psychologiques laissées par la colonisation sur les descendants d’esclaves dans les Amériques. Mr Potter n’a aucune conscience d’être issu d’autres Potter avant lui. Le passé ne le préoccupe pas. Il existe, c’est une évidence et cette évidence lui suffit. Cela renvoie à l’abrutissement imposé à ses ancêtres par les lois de la plantation. L’esclave ne pouvait s’égarer mentalement que dans la folie. Il ne pouvait rien envisager à titre personnel car rien n’était réalisable. Tout était fait pour l’empêcher d’avoir du recul par rapport à sa condition et  d’ébaucher la moindre réflexion.

 

Au fil du récit, le point de vue de la narratrice s’infléchit e elle porte un regard adulte plus compréhensif sur la personnalité de son père. « Que de souffrances l’avaient consumé ! lâche-t-elle. » Depuis l’enfance, Mr Potter s’est fabriqué une armure mentale pour mieux s’anesthésier. Comme son père avant lui, il n’est pas capable, non pas d’éprouver des sentiments, des émotions mais de leur donner libre cours, de les verbaliser, et de s’y abandonner. Ces sentiments sont « tout entortillés et ramassés dans une masse confuse ». Il ignore qu’il est unique et doté  d’une personnalité riche, à facettes. Il ne s’accorde pas un intérêt particulier en tant qu’être humain. Mr Potter comme ses ancêtres n’est pas programmé pour le bonheur. La frustration est devenue une seconde nature et la moindre ébauche d’une joie possible constitue une agression, un piège à déjouer. De plus Mr Potter  n’a de lui-même et de la marche du monde qu’une vue étriquée car il est analphabète. Comme son père avant lui, il ne sait ni lire ni écrire. La narratrice nous le rappelle à loisir au fil des pages. Et de nous énumérer les noms de ses ancêtres pour donner corps à sa filiation, à l’image de ces généalogies et répétitives de l’Ancien Testament. Tous, avant elle, étaient analphabètes et non sans satisfaction, la narratrice rappelle qu’elle a su rompre le cercle vicieux de l’ignorance léguée comme seul héritage.

 

La narratrice s’appelle Elaine Richardson, ce qui correspond au véritable nom de l’auteure. Toute l’œuvre de Jamaica Kincaid est marquée du seau de l’écriture autobiographique et dans ce roman il s’agit pour elle de gratter une plaie, celle du vide laissé par une filiation gommée. Elle n’a pas été reconnue par son père ni sur le plan administratif ni sur le plan humain. Et elle en a souffert. Le livre est un exutoire.

 

Jamaica Kincaid se propose de reconstituer le portrait plausible de ce père absent, fantomatique. Par petites touches, elle lui rend figure humaine. On le comprend, la personnalité de cet homme est marquée par un lourd passé familial, son père ne l’a pas reconnu et sa mère s’est suicidée alors qu’il n’avait que cinq ans. Il est pris en charge par un homme cruel qui l’humilie. Son rêve sera d’avoir un taxi pour être son propre patron mais il devra y renoncer car sa compagne, la mère de la narratrice, s’enfuira en lui volant toutes ses économies.

 

Jamaica Kincaid nous donne à voir de manière subtile, certaines séquelles laissées par le monde de la plantation sur les descendants des esclaves, à savoir dans les rapports entre les hommes, les femmes et leurs enfants. Et une évidence se fait jour chez la narratrice. Elle ne peut jeter sur son père un regard positif car depuis toujours sa mère lui a dit du mal de lui. Et si lui ne l’a pas reconnue, n’était-ce pas parce qu’elle lui semblait appartenir à sa mère, à sa mère seulement ?

 

Jamaica Kincaid a obtenu le Prix Carbet 2004 pour Mr Potter. En 2000, elle avait reçu en France, le Prix Fémina étranger pour Mon frère, roman dans lequel elle raconte la disparition de son frère mort du sida à Antigua, à l’âge de 33 ans.  

 

Jamaica Kincaid est née à Antigue en 1949. A l’âge de 18 ans, elle part pour New York, elle y travaille comme jeune fille au pair avant d’entamer une carrière de journaliste puis d’enseignante à l’Université.  Romancière états-unienne, sa famille antiguaise est son matériau de prédilection car là est sa blessure : son père ne l’a pas reconnue, sa mère ne l’a pas aimée, son pays ne l’a pas retenue.

 

« Pour moi, dit Jamaica Kinkaid, l'écriture n'est pas un moyen de se projeter dans la sphère publique, mais simplement une façon d'être. C'est un processus toujours très douloureux, mais je l'accepte comme une réalité qui ne doit pas être esquivée. Telle est ma vie. Telle est la vie sur laquelle j'écris. La quête du bonheur ne m'intéresse pas. Ce qui m'intéresse, c'est la quête de la vérité, et la vérité ressemble souvent au contraire du bonheur »

 

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES

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