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NEVROSE ET PSYCHOSE DE DEVENIR L'AUTRE CHEZ LA FEMME ANTILLAISE A TRAVERS L'ŒUVRE DE MICHELE LACROSIL

Ajoke Mimiko
NEVROSE ET PSYCHOSE DE DEVENIR L'AUTRE CHEZ LA FEMME ANTILLAISE A TRAVERS L'ŒUVRE DE MICHELE LACROSIL

L'esclavage et le colonialisme ont ouvert le monde des Noirs à une intrusion européenne, intrusion qui devait marquer l'homme noir pour toujours. Suite à cette malheureuse rencontre entre Blancs et Noirs, la race noire a été désintégrée, la civilisation négro-africaine a été démantelée. Une part de la race est restée sur le continent africain alors que l'autre, plus malheureuse, a été exportée à la diaspora. En dépit de la distance entre les deux, la souffrance subie à cause de la couleur noire est une expérience que la diaspora partage avec l'Afrique. On a beaucoup écrit sur le problème de la couleur noire avec ses humiliations et ses angoisses. Le problème pèse toujours; l'homme noir est plus que jamais victime de sa peau. Nous aborderons dans cette étude la question raciale et ses conséquences psychologiques aux Antilles.

Nous avons fait allusion aux deux phénomènes inhumains de l'esclavage et du colonialisme. Mais il faut bien dire que l'expérience antillaise diffère de l'expérience africaine. L'Afrique et les Antilles ont toutes les deux subi le colonialisme, mais l'Africain n'a pas vécu le déracinement brutal de son frère antillais. En outre, la mentalité de l'Antillais est bien distincte par rapport à celle de l'Africain. [PAGE 137]

 

Or, si l'homme noir se trouve aliéné aux Antilles, la femme noire l'est encore plus. En ce qui la concerne, on pourrait parler, avec raison, d'une double aliénation précisément à cause de sa double appartenance à ce que Maryse Condé appelle « deux mondes infériorisés »[1]. Victime de sa couleur, elle se trouve encore victime de sa situation de femme. Les deux romans de l'Antillaise Michèle Lacrosil, intitulés Sapotille et le Serin d'Argile et Cajou exposent, avec perspicacité, la question raciale et à travers ces deux textes, nous essaierons d'analyser la mentalité de la femme antillaise en insistant sur la névrose et la psychose de devenir l'autre.

 

 

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Partout dans le monde, l'intellectuel appartient à une classe plus ou moins privilégiée, une couche sociale qui jouit d'un certain respect. Ainsi est-il censé comprendre mieux que tout autre la complexité de la société. Or, la situation antillaise est bien particulière étant donné que tout est coloré par le teint de la peau. Toujours victime de sa couleur, l'Antillais, y compris l'intellectuel, est prisonnier de certaines contraintes qui l'empêchent de s'épanouir; quelle que soit sa classe sociale, il souffre des complexes étouffants dont il se débarrasse difficilement.

 

C'est dans cette optique que Michèle Lacrosil a créé et analysé le type névrotique de l'intellectuelle antillaise. Cajou fournit une étude assez complexe du fonctionnement intrinsèque de la conscience et de la mentalité de l'intellectuelle antillaise. C'est une étude psychanalytique qui fait penser à l'œuvre de Fanon.

 

Cajou, mulâtresse et enfant unique, est très énervée par des préjugés raciaux subis pendant l'enfance. Pour elle, la femme idéale c'est la Blanche. Petite fille, sa grande envie de se blanchir aboutit au lesbianisme et à la frustration. Ces traits caractériels manifestés dans [PAGE 138] l'enfance s'épanouissent et elle finit par devenir névrosée.

 

Chacun essaie de camoufler son racisme à son égard, mais Cajou est tellement hypersensible qu'elle ressent le racisme partout, même là où il n'existe pas. Parfois on se demande si les préjugés dont elle souffre ne sont pas dus à son caractère masochiste. L'enfant qui se croyait une vilaine fée abhorrée de tous, est devenue l'adulte bien instruite, capable de beaucoup accomplir par son intellect extraordinaire, mais pourtant sans rien achever parce qu'elle est emprisonnée par son obsession de l'échec. Tout ce que lui accorde sa formation c'est l'acceptation de la vie du hors-la-loi, l'étrangère destinée à contempler la vie de l'extérieur, étant entendu que la vie est blanche et que Cajou ne l'est pas. Elle avoue :

 

  • Dès que j'ai pu acheter moi-même mes affaires, j'ai pris du blanc pour me punir et m'apprendre à regarder la vérité en face[2].

Ce goût de se traîner dans la boue croît petit à petit et Cajou semble même en jouir. Elle accepte et s'impose des humiliations. Même Germain s'étonne qu'elle ne se débatte pas quand il couche avec elle sans son consentement. Elle serait soit une amante qui manque de volonté et d'élan, soit la victime d'une relation sexuelle forcée, ce qui la ramènerait à la situation ancestrale de l'esclave convoitée et finalement violée par le maître blanc. Bref, cet acte physique du couple Germain-Cajou est un microcosme de toute l'existence de Cajou, existence privée de sentiments naturels, existence sans droits ni privilèges, existence d'être sous-humain. Cajou avoue quelle n'a pas d'amour-propre et c'est pourquoi elle se dénigre toujours.

 

Pourtant, c'est une femme intellectuellement douée. Elle a un doctorat en chimie et fait d'excellentes recherches. Tout cela, dirait-on, aurait suffi pour lui donner confiance en elle-même. Au contraire, Cajou est hantée par l'idée de l'échec. Stéphanie lui avait dit qu'elle échouerait partout si elle ne cessait de fuir les gens, et dès ce jour-là, [PAGE 139] Cajou se voyait vouée à une série d'échecs, si bien que ses succès ne lui valent rien. Chaque réussite constitue enfin un nouvel échec.

 

Il y a chez Cajou une tentative de fuir son individualité, et un effort plus grand de se dévaloriser. On croit généralement que l'éducation aide à libérer l'être humain de certaines contraintes socio-psychologiques. Cependant, malgré ses diplômes, Cajou se croit inférieure à ses collègues. Par exemple, elle dit à propos d'une conversation avec Germain :

 

  • Je lui dis « Assieds-toi » parce qu'il n'est pas commode de discuter avec quelqu'un qui vous domine à plusieurs titres... je me suis levée pour lui faire entendre que mon nom, même sur le parchemin, valait moins que le sien[3].

Cela est insensé, comme l'a bien remarqué Germain. Ils ont tous les deux les mêmes diplômes et les recherches de Cajou l'ont même fait remarquer. Cajou croit au contraire que sa thèse de doctorat et ses travaux font du bruit non à cause de leur valeur intrinsèque mais parce qu'elle est une fille de couleur; elle refuse donc de reconnaître sa valeur. D'après Germain, ses travaux qui ont retenu l'attention du public intellectuel devraient contribuer à lui donner confiance en elle-même. Or, il paraît que ce qui aurait dû la guérir a fini par exagérer son complexe.

 

A cause de la valeur de ses travaux, Cajou est nommée chef de travaux dans le laboratoire où elle travaille; c'est là une occasion pour elle de s'imposer. Néanmoins, elle refuse d'accepter cette position croyant qu'elle serait méprisée et qu'elle est vouée à l'échec. Elle croit même que le patron, en lui confiant des fonctions si importantes, la méprise. Cajou dit qu'elle préfère garder un emploi inférieur, car elle ne cherche qu'à s'effacer. Son dégoût d'elle-même l'empêche de chercher à s'affirmer. Elle constate :

 

  • A mon avis, ce n'est pas de « timidité » que je [PAGE 140] souffre : c'est d'avoir un visage disgracié et de savoir que mon physique amuse. Il n'est pas facile à une laide de s'imposer. La question de couleur aggrave mes difficultés (Cajou, p. 54-55).

Telles sont les réactions de l'intellectuelle antillaise dépeinte par Lacrosil : une femme qui a toute possibilité de s'imposer, de prouver sa valeur par ses dons spéciaux et, par là, de se valoriser et elle-même et sa race tout entière, mais qui y renonce facilement. Il faut bien remarquer que ce refus de saisir l'occasion pour s'imposer et pour s'épanouir ne nuit pas qu'à l'intellectuelle.

 

Ce sont le sexe féminin et la race nègre entière qui en souffrent. Car, l'intellectuelle (l'intellectuel aussi) en plus de ses privilèges et droits individuels, a des responsabilités envers les siens qu'elle ne doit pas abdiquer. Voilà malheureusement ce que fait l'héroïne de Lacrosil.

 

Cajou cherche finalement à se suicider. Cela est le point culminant de sa névrose. Elle veut s'anéantir, se débarrasser de cet être qui la dégoûte. Malgré toutes les données positives et les responsabilités de sa vie, elle ne parvient pas à s'accepter; elle refuse de lutter. Or tout être devrait s'efforcer de s'accepter et lutter contre les obstacles. La névrose de Cajou répond à l'analyse de la névrose faite par Frantz Fanon :

 

  • Le nègre dans son comportement s'apparente à un type névrotique obsessionnel ou, si l'on préfère, il se place en pleine névrose situationnelle. Il y a chez l'homme de couleur tentative de fuir son individualité, de néantir son être-là... Le nègre infériorisé va de l'insécurité humiliante à l'auto-accusation ressentie jusqu'au désespoir[4].

Le complexe d'infériorité de la femme antillaise empêche toute croissance de son être. Cajou refuse de se marier parce qu'elle croit, malgré son succès académique, qu'elle ne vaut pas l'amour de Germain, un collègue blanc. Elle lui conseille d'aller chercher une autre [PAGE 141] fille, une fille blanche et, donc, jolie. Voilà la femme qu'il faut à Germain, celle que Cajou aurait préféré être.

 

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La connaissance approfondie que Michèle Lacrosil possède de la mentalité et de la psychologie de l'Antillaise se traduit dans son exposé habile d'un phénomène complexe chez ses personnages principaux, à savoir, la psychose de devenir l'autre. Il y a chez l'Antillaise un désir passionné de devenir une autre, et cette autre, cet idéal, c'est la Blanche. Ce désir déchirant, voire tragique, est issu du racisme de sa société. Dans les Caraïbes, le blanc équivaut à la beauté et le noir à la laideur. Cette équation néfaste est fabriquée par les Blancs et avalée par les Noirs. Selon Daniel Guérin :

 

  • La noirceur de la peau, et d'autres attributs de la « négritude » (cheveux crépus, nez épaté, lèvres épaisses) placent automatiquement un individu au dernier degré de l'échelle sociale. Des jeunes filles s'appliquent désespérément à s'étirer leur chevelure et modifient, à laide de lotions ou de crèmes spécialisées, la coloration de leur visage[5].

La vérité c'est que l'Antillaise veut être « belle » et puisque les canons de la beauté avec lesquels elle se juge n'appartiennent pas à sa race, elle finit par se désespérer. La réalité cruelle mène, dans les cas extrêmes, à une maladie mentale.

 

A cause des préjugés dont elles sont victimes, Sapotille et Cajou savent dès leur enfance qu'elles ne sont pas « des filles comme les autres ». Elles manifestent naturellement le désir de devenir « comme il faut », c'est-à-dire blanches. Sapotille avoue qu'à l'école, elle comptait sur l'occasion de jouer un rôle théâtral pour se déguiser et devenir une avec ses camarades. [PAGE 142]

 

Toutes les filles devaient se déguiser en scène et Sapotille croyait qu'en se déguisant, elle deviendrait autrui, au moins pour la durée de la représentation.

 

Or, la volonté de devenir autre jaillit d'un refus de soi et le refus de soi tant chez Cajou que chez Sapotille naît d'un complexe d'infériorité. Cajou est convaincue sans aucun doute qu'elle est laide. Rejetée et souvent ridiculisée par ses professeurs, Sapotille, de son côté, se sent mal à l'aise dans sa peau. Elle est dégoûtée par son physique et se sent coupable de quelque chose d'indéfinissable. Ce sentiment de culpabilité et de honte avait libre cours dans son traitement de Yaya, une fillette noire dans la même école. Elle affirme :

 

  • Cette enfant me faisait honte. Je me sentais coupable de je ne sais quoi quand je la voyais. Elle était le témoignage d'une faute que j'avais commise longtemps auparavant, une vivante malédiction[6].

Sapotille avait déjà passé plusieurs années au couvent Saint-Denis lorsque Yaya, la petite fille noire, vint s'y inscrire. Yaya était traitée par les bonnes sœurs exactement comme Sapotille l'avait été à son âge. On la négligeait alors que ses compagnes étaient bien soignées. Sapotille éprouvait des sentiments mixtes à l'égard de Yaya. Elle sentait le besoin de s'occuper de cette fille toujours malheureuse qui lui rappelait tant d'elle-même à cet âge-là. Pour Sapotille, Yaya était « l'image bouleversante de la petite fille à la dragée »[7]. Cependant, sous le moindre prétexte, Sapotille giflait Yaya. C'est que Yaya était un miroir dans lequel Sapotille se voyait, voyait sa honte et sa malédiction d'être noire. A travers Yaya, qui d'ailleurs était conscient du lien qui les unissait, elle voyait la Sapotille qu'elle cherchait à fuir. Elle se demande : « Est-ce parce qu'elle me ressemblait qu'elle me gênait tant? »[8].

 

Donc, en punissant Yaya, Sapotille se punissait. A vrai dire, elle aurait préféré que la jeune fille [PAGE 143] disparaisse, comme elle-même aurait certainement voulu ne pas exister dans sa forme réelle. « L'autre » qu'elle aspire à devenir n'a ni le visage de Yaya ni celui de Sapotille.

 

Petite fille, « l'autre » pour Cajou était sa camarade de jeu blanche, Stéphanie, qui représentait l'autre monde, celui des gens « supérieurs ». Vivant avec sa mère blanche, dans un quartier blanc et souvent victime du préjugé racial, la petite Cajou se sentait une intruse et cherchait à être pareille aux autres. Auprès de Stéphanie alors, elle ne pouvait pas éviter de se poser des questions. Elle constate : « Je me comparais à elle, et je me posais des questions. Pourquoi est-on soi ? Sans choix, sans recours ? Pourquoi étais-je cet être et non cet autre ? » (Cajou, p. 34).

 

Stéphanie était le miroir où Cajou lisait sa laideur et, dégoûtée par elle-même, elle a transmis son amour, l'amour qu'elle aurait senti pour elle-même, à Stéphanie, cette « autre » qui aurait été la Cajou de son rêve. Ce sentiment n'a pas disparu avec l'éducation et la maturité de Cajou. Devenue adolescente, elle trouve une remplaçante pour Stéphanie dans la personne de Marjolaine, une collègue blanche. Il est bien intéressant de noter que, devenue intellectuelle, Cajou souffre toujours de sa psychose. Cela montre jusqu'à quel point le problème de la couleur et le sentiment d'infériorité sont enracinés dans la conscience de l'Antillaise. Cajou avoue : « Quand je regardais Marjolaine, je parvenais à m'oublier » (Cajou, p. 172).

 

Il faut remarquer aussi que ce que Cajou aime en ses amies, ce sont des traits particuliers de leur physique et non leur personne tout entière. Tout ce qu'elle cherche, ce sont les traits stéréotypés de l'Aryenne – cheveux blonds, roux, marrons, yeux bleus, verts et peau pâle. Comme elle le dit bien :

 

  • C'était moins la personne entière de Stéphanie que j'aimais que telle ou telle partie de son corps. J'aimais Stéphanie par pièces détachées... si j'étais fâchée contre elle, j'aimais quand même son bras ou son cou[9]. [PAGE 144]

C'est la même attitude à l'égard de Germain qu'elle prétend aimer. Elle est incrédule lorsqu'il lui avoue sa propre laideur. C'est que pour cette femme noire, il est impossible qu'un Blanc puisse se dire laid. Elle demande donc : « Laid? Avec des yeux bleus et des cheveux blonds ? Et ce teint qui fait songer aux vacances dans la neige ? »[10]. En lisant le roman, on se demande constamment si Cajou voit quelque chose de particulier en Germain ou bien si elle l'aime tout simplement à cause de sa couleur blanche. Après tout, le personnage de Germain est celui de l'être humain à la Gobineau – grand, blond, muscles solides, yeux bleus – espèce de Viking, l'Aryen par excellence.

 

En ce qui concerne les cheveux, le modèle blanc jouit d'une supériorité absolue aux Antilles. La femme antillaise qui souffre de la psychose de devenir l'autre ressent un désir ardent pour les cheveux des Blanches. Cette grande envie est peut-être due au fait qu'elle ne peut jamais en avoir. Sapotille dit à propos des cheveux de Patrice qui d'ailleurs est mulâtre :

 

  • Les cheveux de Patrice.... je les ai tenus à pleine main, assise un soir sur les galets de la baie du Moule; je les serrais entre les doigts et la paume; c'était une richesse à retenir; les cheveux élastiques échappaient à la prise, ô fuyant bonheur ![11].

Pour elle donc, les cheveux font le bonheur ou bien le malheur de l'être humain.

 

Chez Cajou, l'admiration des cheveux des Blancs est une obsession. Toute jeune, elle était préoccupée de ses cheveux. Elle avoue qu'elle se tâtait chaque matin les cheveux pour savoir si enfin ils bouclaient. Elle parle à plusieurs reprises du « chignon opulent » de sa mère. Adolescente, elle prend des soins extraordinaires pour se coiffer chaque soir, elle se réjouit également en coiffant Marjolaine chaque soir. Quant aux cheveux de ses amies, elle en parle en termes vénérés et tendres; car, pour elle, ces cheveux sont des trésors qui lui échappent. Elle est si obsédée par les cheveux de la Blanche que [PAGE 145] lorsque Marjolaine se fâche contre elle, elle ne peut penser qu'aux cheveux de celle-là. Elle dit : « Que Marjolaine dise ce qu'elle voudrait et qu'elle m'abandonne ses cheveux » (Cajou, p. 144).

 

Comme nous l'avons déjà constaté dans la première partie de cette étude, la psychose de Cajou est si démesurée qu'elle devient lesbienne. Elle aime tantôt Stéphanie, tantôt Marjolaine; et les cheveux jouent un rôle important dans sa surexcitation sexuelle. Par exemple, à propos de Stéphanie, Cajou avoue :

 

  • Elle se couchait contre moi et me coulait ses boucles dans le cou. J'étais excitée comme un chien qui bave sa joie et se retient de mordre; je n'avais d'autre ressource après cela, que de m'allonger à plat ventre, le visage dans l'herbe, cherchant à même le sol l'innocence et la fraîcheur. Je me meurtrissais à des cailloux et à des souvenirs. Quand mon excitation retombait, je somnolais[12].

Les relations entre Cajou et les amies de qui elle tombe amoureuse méritent d'être commentées. Elle se trouve dans une situation double. Il y a d'abord les relations de femme à homme où elle joue le rôle de la femme. En plus, bien que femme, elle doit jouer le rôle de l'homme dans le cadre lesbien parce qu'au sein des couples Cajou-Marjolaine et Cajou-Stéphanie, c'est toujours Cajou qui joue le rôle de l'homme. Elle est l'agresseur. Il faut bien savoir qu'une part essentielle du dilemme de la psychose de Cajou provient de sa situation de femme au sein de la société. C'est pour cela que nous avons parlé d'une double aliénation.

 

En fin de compte, Cajou voit qu'elle ne peut pas se fuir. Elle devient frustrée et éprouve le désir de blesser l'autre avec qui elle cherche sans succès à s'identifier. Autrement dit, la psychose dont souffre l'héroïne du roman de Lacrosil a une portée dangereuse. La frustration de Cajou culmine dans son désir de se suicider. On constate qu'en voulant se suicider, elle songe à « l'autre », à l'idéal. L'image qu'elle emploie dans sa lettre à [PAGE 146] Germain démontre le fonctionnement de sa conscience. Elle est toujours à la recherche de « l'autre ». Elle écrit :

 

  • Mon chéri, j'ai rêvé, tu dormais; j'étais belle. Pour conserver le visage et les cheveux du songe, je vais toucher à l'autre rive du sommeil ...[13].

La psychose de devenir autre traduit l'ambiguïté et le dilemme de la femme antillaise chez Lacrosil. C'est le dilemme d'un être qui ne peut pas s'accepter et qui ne peut non plus parvenir à se transformer en autrui. Elle se sent emprisonnée non seulement dans sa couleur mais aussi dans sa situation de femme.

AJOKE MIMIKO
Department of Modern European Languages
University of Ife,
Ile-Ife, Nigeria.

 

 


[1] Maryse Condé, « La littérature féminine de la Guadeloupe : Recherche d'identité », Présence Africaine, no 99-100, 3e et 4e trimestres, 1976, p. 155-166.

[2] Michèle Lacrosil, Cajou, Paris, Gallimard, 1966, p. 11-12.

[3] Ibid., p. 18.

[4] Frantz Fanon, Peau noire masques blancs, Paris, Ed. du Seuil, 1952, p.48.

[5] Daniel Guérin, Les Antilles décolonisées, Paris, Présence Africaine, 1956, p. 85.

[6] Michèle Lacrosil, Sapotille et le Serin d'Argile, Paris, Gallimard, 1960, p. 140.

[7] Ibid., p. 141.

[8] Ibid., p. 141.

[9] Cajou, op. cit., p. 66.

[10] Ibid., p. 16.

[11] Sapotille.... op. cit., p. 53.

[12] Cajou, op. cit., p. 76.

[13] Ibid., p. 228.

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