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« Noire » de Tania de Montaigne

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
« Noire » de Tania de Montaigne

Dans cet ouvrage, Tania de Montaigne rend justice à Claudette COLVIN et démontre pourquoi l’histoire des droits civiques aux USA a laissé volontairement dans l’ombre cette jeune fille de 15 ans au profit de Rosa PARKS.

 

L’auteure  nous convie à la suivre en Alabama dans les années 50. On note qu’elle s’adresse d’abord à des lecteurs blancs puisqu’à plusieurs reprises elle leur  annonce : « Désormais vous êtes noir ». Ayant Tania de Montaigne pour guide, nous opérons une plongée dans un autre pays et dans un autre temps. Nous sommes à Montgomery  à l’époque de la ségrégation raciale, que nous allons vivre de l’intérieur.

 

Monter dans un bus est pour un noir pénétrer dans un univers kafkaïen. Le véhicule compte 36 sièges dont les six premiers sont réservés aux blancs. Si les places du fond sont occupées, un noir ne peut pas prétendre s’asseoir sur un siège libre à l’avant. Un blanc, lui, pourra faire se lever un noir pour prendre sa place et comme il ne sera pas question pour lui d’avoir des noirs comme voisins, toute la rangée devra se lever.  C’est le chauffeur blanc qui officie et veille à ce que le bon grain soit séparé de l’ivraie. Pour gagner leur place, les noirs ne peuvent pas utiliser l’allée centrale. Il leur faut monter par la porte extérieure du fond. Si l’arrière est comble, tant pis, le chauffeur peut décider de les laisser sur le trottoir même s’ils ont payé.

L’auteure nous brosse un tableau saisissant des conditions de vie tout aussi humiliantes qu’absurdes imposées aux noirs par les lois de l’Alabama. C’est ainsi que l’achat de vêtements ou de chaussures réglementé de façon à ne pas « souiller » les clients blancs, prêteraient franchement à rire si la procédure n’était pas ignominieuse.

 

Le décor ainsi planté, l’atmosphère ségrégationniste et raciste ainsi rendue, le lecteur est alors convié à s’intéresser à une jeune fille de 15 ans, que l’histoire du combat pour les droits civiques aux USA a laissé dans l’ombre au profit de la figure tutélaire de Rosa Parks (1913-2005). Nous saurons pourquoi.

 

Le mercredi 2 mars 1955, Claudette Colvin rentre de l’école. Dans le bus une femme blanche attend qu’elle se lève pour prendre sa place. Colette n’obtempère pas. Le chauffeur  intervient. La jeune fille à son procès dira : « Il était très en colère. Il m’a demandé si j’allais me lever. J’ai dit non monsieur et j’ai pleuré. » Elle est extraite du bus par des policiers qui l’emmènent au poste sous les insultes et les menaces. Deux femmes suivent de près l’affaire. Elles avaient failli vivre le même cauchemar après une tentative avortée de s’insurger elles aussi mais elles avaient finalement cédé aux injonctions du conducteur après l’altercation. Il s’agit de Rosa PARKS (en 1943) et Jo Ann Gibson ROBINSON (en 1949). Toutes les deux sont devenues des militantes actives de la NAACP (National Association for Advancement of Colored People) une association multiraciale et multiconfessionnelle, créée en 1909, pour lutter contre la discrimination et les lynchages. S’appuyant sur une bibliographie consistante d’ouvrages publiés en anglais, Tania de Montaigne nous fait le portrait de ces deux femmes et nous raconte le combat mené pour assurer la défense de Claudette Colvin. Grande première, la jeune fille plaide non-coupable. Elle ne sera pas acquittée mais condamnée avec sursis et mise à l’épreuve. « Tous les ingrédients sont  là, nous dit l’auteure, l’exaspération, la colère, le sentiment d’injustice, le courage de la victime, mais la lutte ne prend pas puisqu’aucun leader n’est là pour la mener. »

 

Tania de Montaigne nous raconte ensuite les péripéties à venir de la lutte pour les droits civiques et aussi la vie de Claudette, que l’histoire occultera. Nous retiendrons que sa révolte avortée finira par trouver un aboutissement avec le geste symbolique de Rosa Parks et le boycott des bus qui s’en suivit. Le 1er décembre 1955, Rosa Parks refuse de céder sa place à un blanc, elle est arrêtée. Mais cette fois les conditions d’une révolte initiée notamment par les femmes sont réunies. Les leaders hommes mettent du temps à se  décider. Ils prendront le train en marche. Tania de Montaigne insiste sur le fait qu’ils ont justifié leur action militante par la mise en exergue d’une Rosa Parks présentée comme une femme exemplaire et intègre. Martin Luther King a en effet déclaré : « Je suis heureux, puisque ça devait arriver, que ce soit arrivé à quelqu’un que personne ne peut accuser d’être un élément perturbateur dans la communauté. Mrs Parks est une chrétienne admirable, indéniablement. » L’auteure déplore l’ombre jetée à contrario sur Claudette Colvin et le fait qu’elle n’ait pas eu la reconnaissance méritée. Cet ouvrage édifiant répare une injustice.

 

Marie-Noëlle RECOQUE  DESFONTAINES

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