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NOTIONS PRELIMINAIRES A CELLES DE DEPENDANCE ET D’INDEPENDANCE

Avant d’aborder ces deux notions, je tiens à rappeler le sens de mon entreprise :

1/ si elle repose – très partiellement – sur les bases de la sémiotique, ce n’est pas en raison d’une foi exclusive dans les vertus de l’approche dite scientifique, mais parce que je ne souhaite pas me priver des apports d’une discipline qui se donne pour tâche d’appréhender le réel. Mon souci de contribuer à la construction d’un intellectuel collectif de plus en plus dense n’est assurément pas antinomique de ma volonté d’exprimer sans ambages mes points de vue sur le fondement des attributs -- que j’espère perfectionner chaque jour davantage -- de l’intellectuel individuel qui se veut responsable. Sans l’engagement de ce type d’intellectuel-là, l’intellectuel organique prendra le pas sur l’intellectuel collectif qui, je le redis, doit être intensifié grâce aux apports de tous ceux qui veulent clarifier les débats qui nous interpellent.

2/ la sémiotique ne s’intéresse pas seulement aux actions humaines (le FAIRE) et aux interactions entre les humains. Elle tente aussi de rendre compte des comportements cognitifs. On doit entendre par « cognition » tout le mécanisme à travers lequel le cerveau traite la réalité du monde matériel ou immatériel. Autrement dit, la cognition ne recouvre pas seulement les démarches dites intellectuelles. Elle traite aussi de l’émotion. La sémiotique de l’émotion est encore récente mais en pleine expansion. Il existe donc une intelligence rationnelle et une intelligence émotionnelle, aucune des deux ne devant être considérée comme supérieure à l’autre. Elles sont complémentaires.

À titre d’exemple, Léopold Sédar Senghor a été injustement stigmatisé (parce qu’incompris) au motif d’une déclaration devenue célèbre selon laquelle la raison serait hellène (c’est-à-dire grecque) et l’émotion nègre. J’ai déjà eu l’occasion de lui rendre justice en démontrant que le caractère formulaire et surtout lapidaire de son assertion l’avait desservi, mais qu’elle n’avait rien d’aberrant. Le chantre africain de la Négritude ne disait absolument pas que le monde grec était coupé de l’Emotion et la civilisation africaine séparée de la Raison. Dans une démarche de type idéologique il affirmait que l’Occident avait accordé le primat à l’intelligence rationnelle tandis que l’Afrique avait privilégié l’intelligence émotionnelle.

À cet égard, la poésie d’Aimé Césaire, autre chantre de la Négritude, à qui nul ne peut imputer une allergie à l’intelligence rationnelle, est traversée de part en part du souffle de l’intelligence émotionnelle qui a beaucoup plus fait pour la renaissance Africaine que bien des discours rationnels (dont il ne s’est d’ailleurs pas privé, notamment à travers son mémorable Discours sur le Colonialisme). Bref, toutes les civilisations sont travaillées par les deux types d’intelligence, même si l’une est davantage valorisée, pour des raisons historiques et idéologiques. Qu’a fait le grand Descartes lui-même, sinon clouer au pilori l’imagination, cette « folle du logis » ? L’adjectif « cartésien » ne caractérise-t-il pas une des formes de l’intelligence rationnelle ?

3/ il y lieu de bien faire le départ entre perspective scientifique et perspective idéologique. Notre évaluation du réel et les jugements que nous portons sur lui s’inscrivent sur un axe borné par deux types opposés de mécanismes : celui qui a trait à la production de la science et celui qui concerne l’approche idéologique. En fonction des circonstances et des domaines d’expérience dans lesquels nous sommes plongés, nous mettons en œuvre des réactions cognitives qui sont plus ou moins scientifiques, plus ou moins idéologiques.

La démarche scientifique suppose une mise à distance de l’objet assortie d’une utilisation contrôlée de l’imaginaire, lequel peut alors se transformer en ce que les épistémologues appellent « imagination scientifique » : l’imagination, on le sait, n’est pas ennemie de la science, elle en est même l’un des adjuvants les plus efficaces. Sans imagination créatrice, la science serait bien chétive. L’approche idéologique, au contraire, implique non seulement une proximité de l’objet, mais encore une interaction, voire une confusion avec ledit objet, ce qui suppose un contrôle faible ou inexistant de l’imaginaire, c'est-à-dire une puissance théoriquement plus grande de ce dernier, dont la source énergétique n’est autre que l’Emotion.

Si la science vise à éclairer l’objet, l’idéologie tend au contraire à l’obscurcir, tout en s’imaginant l’éclairer. Il n’y cependant pas lieu de disqualifier l’idéologie comme impropre à restituer le réel. La science et l’idéologie constituent deux fonctions importantes et complémentaires de l’esprit humain. Dans la vie courante même le plus grand savant n’échappe pas à l’idéologie qui est la marque de notre proximité voire de notre confusion avec le réel dans lequel nous sommes plongés en tant qu’être vivants, corporels donc et non pas purs esprits.

L’idéologie est littéralement « l’ensemble des idées qui nous habitent à un moment donné » et dont dépendent nos actions et réactions. L’absence d’idéologie correspondrait à une absence d’idées, ce qui serait bien fâcheux ! Ceux qui parlent de mort des idéologies se trompent de mot. Sans idéologie, il n’y a pas ou plus d’humanité. Mort des doctrines, peut-être encore que je n’en sois pas très sûr, mais certainement pas des idéologies. (Entre parenthèses, pour ce qui est de la mort de la doctrine marxiste (que je distingue de l’apport scientifique marxien, notamment en ce qui concerne l’économie) dont beaucoup d’ « intellectuels organiques » se gargarisent, il n’est pas sûr que les circonstances créées par le néo-libéralisme ne la remettront pas au goût du jour, sous une forme plus incisive et plus efficace, parce qu’instruite par l’expérience).

Dans bien des cas la démarche scientifique consiste à se démarquer de l’idéologie, qui est en quelque sorte le nom du discours commun. Mais en aucun cas elle ne doit chercher à l’éradiquer en tant que telle, parce que sans elle le ferment de l’action humaine disparaît. Il est des idéologies perverses, comme le fascisme, auquel il convient que l’on fasse un sort, en la décortiquant, pour en montrer la dangerosité et l’aberration. L’homme serait un robot s’il était dépourvu d’idéologie, ce dernier attribut étant tout comme la science en rapport avec l’imaginaire, c'est-à-dire, l’émotion. Toutes les émotions ne sont pas vertueuses ou porteuses de développement positif pour l’humanité.

La science doit éclairer l’idéologie et l’idéologie, humaniser la science, en fonction bien sûr des caractéristiques actuelles de l’Homo sapiens. On ne saurait en effet préjuger de ce que sera l’Homme dans les siècles ou les millénaires à venir. Sans le ressort de l’idéologie aucune activité artistique n’est possible et sans celui de la science, aucune avancée intellectuelle n’est décisive. Le scientisme, notamment sous sa forme dite positivisme, est une doctrine selon laquelle seule la science est capable de conduire l’homme sur la voie du progrès, progrès conçu comme étant sans limite. Le vingtième siècle à lui tout seul a eu raison de cette utopie ! Il n’en reste pas moins que les choix politiques doivent s’éclairer de l’intelligence rationnelle, sans laquelle on ne peut construire l’indispensable « intellectuel collectif martiniquais », en réseau avec le reste du monde.

Ainsi donc la mise à distance et la proximité-confusion étant deux positionnements des humains vis-à-vis du réel, il devient évident qu’un même objet peut être inscrit dans une visée soit scientifique que je qualifie d’aérienne, soit idéologique, que je nomme terrestre. Je crois utile d’illustrer cette distinction par un exemple dont l’intérêt pour mon propos n’échappera à personne. Cet exemple a rapport avec l’idée de nation. Il nous arrive en effet bien souvent d’entendre une phrase du style : « La nation, c’est dépassé ! ».

La réponse qui me vient à l’esprit concerne le fait de savoir si l’auteur de cette phrase a un positionnement scientifique ou une posture idéologique. Dans le premier cas, il est prié de fournir le protocole qui autorise une telle affirmation. Dans le deuxième cas, il n’a certes aucun protocole à fournir, mais il s’expose à ce que je récuse son jugement comme non pertinent. Pourquoi ? Parce que l’objet nation est justement un des objets qui renvoient à l’expérience de proximité. C’est un objet idéologique et rarement un objet scientifique : un historien peut par exemple parler, en scientifique, de la trajectoire de telle ou telle nation. Dans mon précédent article, j’ai expliqué que l’origine du mot « nation » le formatait pour qu’il soit en rapport avec la naissance comme lieu originel et comme modalité naturelle de l’être-au-monde, pour parler comme l’existentialiste Sartre.

Pour une analyse idéologique, c'est-à-dire de type « terrestre », on ne saurait dépasser un lieu sans y être passé, ou alors ce lieu n’est pas un objet de cognition, et dans ce cas, on ne saurait rien en dire de justifié. Dire que la nation est dépassée quand cette nation concerne une communauté dont le caractère et les attributs nationaux sont incontestablement établis, cela peut éventuellement être juste (beaucoup de Français se fichent des emblèmes comme le drapeau ou de la Marseillaise, exception faite de nationalistes de type lepénien). Mais parler d’idée dépassée pour une nation qui ne s’est pas objectivement réalisée comme telle, n’a pas la moindre pertinence. Cela revient à adopter un point de vue « aérien » pour un objet qui réclame une approche « terrestre ». Du haut en effet un avion, le pilote peut dire : « Nous avons dépassé la Martinique », sans que pour autant il soit passé par la Martinique. Il n’a fait que la survoler. Il est donc clair que le dépassement, dans un cas, suppose le passage « par » le lieu censé être dépassé et, dans l’autre cas, il n’implique que le survol du lieu dépassé.

J’espère, par ce développement, avoir fait justice de ceux qui disent que les nationalistes, martiniquais par exemple, sont forcément des passéistes et que seule une entreprise de fusion-dilution dans la nation française ou une visée de type transnational doit mobiliser les membres de la communauté martiniquaise. On se demande même si du point de vue purement rationnel, cette assertion est recevable.
Toute communauté est potentiellement une nation et seules des conditions objectives permettent ou non l’actualisation de la virtualité en question. Ainsi, ni Marie-Galante, ni les Saintes, composantes de l’archipel guadeloupéen ne semblent pouvoir être promises à un statut différent de celui de la Guadeloupe proprement dite, sans que cela ne provoque une insurrection dans tout le pays. Mais Saint-Martin et Saint-Barthélemy ont pu devenir communauté d’Outre-Mer, détachées de la Guadeloupe, sans que cela génère de conflit. Moralité : l’esprit national guadeloupéen ainsi que la conscience nationale des Saint-Martinois et des Saint-Barth s’expriment en creux au travers de cet épisode institutionnel. Comme quoi, la trajectoire des ces différentes nations pourrait bien cesser d’être virtuelle pour s’historiciser à plus ou moins court terme. Les circonstances de cette actualisation ne sont probablement connues que de ceux qui lisent dans le marc de café !

De même, les îlets du François ne sauraient être arrachés à la Martinique sans que cela ne provoque de violentes réactions, alors que potentiellement ces îlets peuvent virtuellement prétendre à une indépendance nationale (je ne suis pas ironique mais en accord avec ma logique, puisque ce n’est pas la dimension géographique qui fait la nation). Cela dit, chacun sait que l’histoire humaine se terminera avant que ces îlets réunissent les conditions pour être considérés comme nation ! Encore que… Il ne faut jamais jurer de rien ! ( Là, je plaisante !…).

Un autre exemple : le rocher du Diamant. Chacun sait qu’il est inhabité et pour ainsi dire inhabitable, donc pas susceptible de faire l’objet d’un destin de nation. Peu de gens savent que la Grande-Bretagne a depuis longtemps revendiqué la possession de ce lieu très stratégique dans l’histoire des conflits anglo-français. Le contentieux est enterré sans avoir été résolu tant cette revendication nous semble aberrante, vu l’évidente intégration de ce rocher à l’imaginaire martiniquais. Mais là encore, il faut se garder de relier nation et géographie. Heureusement que ce rocher est inhabitable !!!

Encore un autre exemple : Guantanamo, qui est non pas une île, mais bien un morceau du pays cubain, dans ce que l’île a de plus continental, n’est-il pas scandaleusement territoire étasunien ? Avec, il faut le dire des causes historiques liées aux prétentions impérialistes des USA sur l’île (amendement Platt).

Quant à l’île de Mayotte, elle devenue tout récemment département d’Outre-Mer, au grand dam des Comores et avec la timide réprobation de l’Union africaine. Ce cas est intéressant et difficile :

• intéressant, parce que, ainsi que je l’ai dit précédemment, une même communauté peut comporter en son sein deux ou plusieurs nations virtuelles ou réelles. Mayotte est une de ces nations virtuelles qui, pour l’heure, a décidé de se fondre dans la nation française, avant, soyons-en persuadés, de faire dans quelques décennies ou même bien avant, l’expérience des problèmes liés à cette intégration. Nous n’avons pas à juger des raisons qui ont poussé les Mahorais « dans les bras protecteurs et prometteurs de moindre pauvreté matérielle » de la France, pauvreté entretenue par la Métropole du temps de la colonisation et aujourd’hui encore, mais pauvreté toute relative si on la réfère à celle de l’Etat Comorien. Il me semble que si le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes existe, il doit valoir dans tous les sens, même ceux que notre idéologie nous dit être à contre-courant de l’histoire. (Comme nous connaissions le sens de l’histoire ! Assez de cette philosophie politique romantique, idéaliste, messianique et par la même dangereuse !). Cela dit, je ne doute pas – c’est un point de vue purement idéologique – qu’un jour, la population mahoraise soit assez éduquée pour revendiquer, du moins dans ses élites intellectuelles, une autonomie ou une indépendance, si du moins, le vent de l’histoire et les conditions géopolitiques favorisent ce genre de revendication. Car, on le sait, le vent de l’histoire n’est pas un vent stable et régulier !

Il n’en reste pas moins que c’est le caractère virtuel théoriquement imputable à la nation qui alimente des desseins opportunistes d’actualisation par le biais de sécession de régions riches (comme en témoigne les événements du Congo (cf. la province du Katanga) dans les années 1960 et de la Bolivie, de nos jours) ou de scission de territoires théâtres de conflits idéologiques (existence de deux Allemagnes, de deux Corées). De telles tentatives ne peuvent aboutir sans des complicités internationales qui parviennent à créer ou non des rapports de force favorables à ce genre de manœuvre. Il n’est pas toujours possible d’éviter ces scissions, mais leur caractère artificiel peut les vouer à l’échec, sans que l’on doive omettre les guerres qu’elles provoquent. L’émiettement de la Yougoslavie est un cas d’opération de mise en pièces réussie, reposant sur des nations non pas virtuelles, mais bien réelles, fédérées au sein d’un même Etat, lequel, après la chute du mur de Berlin, a explosé.

• difficile, parce que les Comores, en position de faiblesse, éprouvent un sentiment de dépossession. Sentiment auquel s’ajoute l’humiliation, car Mayotte est vécu, en raison de son statut français, comme une sorte d’Eldorado pour les Comoriens. Mais n’y-a-il pas une contradiction pour l’Etat comorien à vouloir garder Mayotte au sein des Comores, tout en admettant implicitement que ses ressortissants bénéficient des avantages matériels de la France, au travers de la migration ? Cela met directement en cause la politique française dans cette région. En effet, une coopération sincère et honnête avec les Comores aurait parfaitement pu contribuer à développer ce pays –ancienne colonie française, faut-il le rappeler ? –, si ne l’avait emporté la volonté de faire payer à ce jeune Etat sa rupture d’avec sa métropole. Dans la mesure où il y a eu un vote démocratique, toute critique de type anticolonialiste semble infondée. Mais, comme je l’ai dit dans un précédent article, la démocratie est une variable et non pas une réalité discrète comme la république (un Etat est républicain ou ne l’est pas, mais il est plus ou moins démocratique). En l’occurrence, il y a eu vote, mais ce vote était économiquement contraint, ce qui jette un voile d’ambiguïté sur les conditions de l’autodétermination. D’où il ressort que la notion d’autodétermination des peuples est théoriquement fondée, mais dans les faits, elle peut se trouver biaisée en raison de la manipulation des outils démocratiques. De plus, l’état de sous-développement des Comores est imputable à la République Française qui en a été la métropole pendant plusieurs décennies. Avec la départementalisation de Mayotte, l’esprit colonial a l’occasion d’exhiber une vitrine de la France. Espérons pour les Mahorais que cette vitrine ne sera pas qu’une vitrine de musée !

Amis lecteurs, je suis incorrigible. Comme je ne programme ni ne calibre à l’avance mes interventions, j’ai toujours l’impression que je vais pouvoir atteindre la fin de cette série d’articles. Mais au bout d’un moment, je me rends compte qu’à force de taper sur mon clavier, j’ai accumulé un nombre déjà trop important de pages. Je sens alors obligé de m’arrêter. Cette fois, j’intitule autrement qu’annoncé la présente livraison. Je n’aurai pas l’imprudence de prévoir l’intitulé et la place du prochain article dans l’ensemble de cette chronique.

Mercredi 20 mai 2009

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