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Nous ne sommes pas tous les enfants de Dieu...

Raphaël CONFIANT
Nous ne sommes pas tous les enfants de Dieu...

   Il vous est déjà arrivé, il nous est déjà arrivé à chacun d'entre nous de ne pas nous sentir bien. D'avoir la tête qui tourne. D'être envahi par la nausée. D'avoir les jambes qui flageolent. D'être malade tout simplement. Aussitôt, nous avalons un cachet ou, si ça persiste, nous allons chez le médecin et si ça empire, on nous hospitalise et l'on s'occupe de nous remettre sur pied. Quand nous sommes malades, nous ne sommes plus nous mêmes, nous perdons tous nos moyens. Nous devenons soudainement vulnérables. Et quand nous allons mieux, quel soulagement ! Cela peut sembler être de banales évidences, mais jetez un œil à la photo qui illustre le présent article. Peu importe le pays où elle a été prise. Peu importe le moment de la journée.

   Cette photo est tout simplement terrible dans sa cruauté muette.

   Difficile de trouver les mots qui pourraient exprimer une telle détresse. Cette femme est visiblement malade, très malade, et pourtant les passants passent, les voiturent roulent et klaxonnent, le monde continue à vivre sa vie, indifférent. Dieu lui-même ne dit rien. Ne fait rien. Comment est-il possible que nous puissions continuer à nous regarder dans une glace le matin ? Comment pouvons-nous dormir sur nos deux oreilles ? Car il ne s'agit pas d'éprouver de la pitié ni d'en faire montre. Il s'agit d'entrer en colère contre un monde qui permet qu'un être humain__malade de surcroît__de tomber quasiment au niveau de l'animalité. Pareil monde mériterait d'être détruit.

   Mais laissons la colère qui, dit-on, est mauvaise conseillère et quittons des yeux cette pauvresse, assise à même le trottoir, à côté de deux-trois mangots qu'elle essaie vainement de vendre. Son espérance-vie, à n'en pas douter, sera des plus réduite. Ouvrons le journal ou bien la télé : "Cinq plaisanciers anglais en perdition dans la mer des Caraïbe secourus". Pour ce faire, les services de secours de la Martinique vont demander à un navire battant pavillon panaméen de se dérouter et d'aller sauver les passagers en danger, ce qu'il échouera à faire à cause des vagues trop hautes. On lui demande de rester sur zone toute la nuit pour servir de brise-lames, ce qu'il accepte alors qu'il se rendait jusqu'au...Nigéria. Les secours en Martinique demandent alors à un autre bateau, battant pavillon singapourien et à destination de Gibraltar, de se dérouter à son tour et d'aller aider le premier navire afin de sauver les cinq plaisanciers anglais. Ce deuxième bateau échoue à le faire, mais on lui demande, lui aussi, de rester sur zone toute une journée afin de servir de brise-lames le temps qu'un troisième navire, battant pavillon britannique, soit contacté, navire qui, grâce au barrage effectué par les deux premiers, parviendra enfin à sauver les plaisanciers. Ouf !

   Au fait, quelqu'un peut me dire combien ça coûte de dérouter un navire ? deux navires ? trois navires ? Chacun sait qu'en système capitaliste, le temps c'est de l'argent, surtout en ces temps de capitalisme mondialisé. Apparemment la vie de ces cinq plaisanciers anglais n'a pas de prix. C'est bien. Le capitalisme sait se montrer humain, très humain même. Mais toute cette débauche d'énergie (et forcément d'argent) pour sauver ces plaisanciers anglais, action tout à fait honorable, ne me fera pas oublier la femme sur la photo, affalée contre une voiture, en totale détresse et ignorée de tous.

   Au moment où j'écris ces lignes, elle doit sans doute être six pieds sous terre. Dans une fosse commune. Ce monde est ignoble...

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