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NOUVEAUX GAUGUIN

Par Thierry Caille


Nouveaux Gauguin





 

à O. Gautier, doux peintre.





Ce sont amis que vent emporte

et il soufflait devant ma porte, les emporta.

Rutebœuf





Sur les marbres veinés de la nuit cloutée d'or blanc

ruisselle le cou tranché de la lune,

mémoire brûlée de chaux vive des heures ossifiées.

Blêmes, soufflent dans l'arbre à pain, les stances lacrymales de l'alizé.

Le jardin mystérieux se peuple d'ivoirines lueurs et d'ombres déchiquetées,

feuilles découpées du prunier de Cythère, ombres portées, légères,

des manguiers, des palmes bercées du bananier, lanières des fougères,

délicat porphyre des oiseaux de paradis enlacés de liane de jade.

A l'octroi de la nuit, un soir de Carême, grillé d'heures vides, j'attends

arrimé au ponton du jour chenu,

sous l'averse cuivreuse des caramboles célestes, dans le grésillement des grenouilles,

âpre mélancolie qui bruisse dans les rameaux d'une pensée usée,

à cette heure immobile suspendue sur le gouffre

sans fond des nuits tropicales,

jusant des vives

clartés,

mes amis.

Bientôt viendra Olivier, débraillé, dégingandé, cheveux en jachère,

broussailles semées d'avoine. Il portera sous ses bras un chevalet délabré,

deux toiles de lin, des pinceaux de martre et un plein sac de crèmes chatoyantes, bigarrures.

Il passe comme un chat, vient frôler le genou des après-midi recuits de lumière.

Il s'installe sur la terrasse léchée d'ombre et calmement mélange les huiles,

herborise sur les teintes pâles lactescentes, roses des aubes naissantes,

carmin des velours moirés des alpinias, grenat des toges d'héliconies,

amarante, brique, cerise, corail, écarlate, garance, incarnat, pourpre, rubis, vermeil,

des vulves béantes des fleurs tropicales. Il cueille patiemment

les xanthines, les citrons, les miels jaunis, les ors fiévreux, les oranges luisants

du soleil antillais. Il fixe savamment les marines, les mauves, les reflets pastel,

le bleu Nattier, les guèdes et l'indigo de la mer caraïbe. Lépidoptère au vol obstiné,

il butine dans mon jardin, boit à tous les calices, aspire toutes les chlorophylles,

les jades, les émeraudes, les turquoises des pollens, les verts olive, pistache,

absinthe, vif ou profond, verts tendres des lymphes végétales.

Puis il pétrit les couleurs, cuit des crèmes aux tons nouveaux. Et il jette enfin

sur la toile vierge, la lente digestion, le chyle acide des teintes hydrolysées.

Ainsi renaît un jardin, mon jardin déformé au prisme de ses yeux,

transmutation des tons, alchimie étrange, translation des lignes, régression des courbes.

Ainsi naît une essence nouvelle sur la palette végétale de la flore antillaise.

Son regard s'immerge longtemps dans le lac pur de la toile

qu'il peuple çà et là de poissons argentés.

Il recule, gratte son front de ses doigts maculés de copeaux de couleurs.

Aussi calme qu'un félin familier, il ronronne doucement puis s'en va

laver son poil roux aux tièdes lavoirs de la mer toute proche.

J'attends donc Olivier qui sûrement viendra me saluer ce soir de Carême.



Bientôt viendra Bruno mon voisin, vieux peintre alcoolique, retraité de l'amirauté helvétique.

Suisse il l'est jusqu'aux ongles de la pensée, neutre et sûr de ses certitudes.

Nègre blanc qui sirote chaque soir avec les vieux créoles, éponges à rhum, son whisky,

fidèle et seul vrai compagnon, dans un bruissement de palabres inutiles,

digressions sans fin sur l'état de la mer, pourtant désespérément immobile,

sur l'état du ciel martiniquais, pourtant désespérément azuré et balayé d'une guipure de nuages,

sur l'état de son foie, pourtant désespérément cirrhosé,

sur les vertus des simples, médecine créole, sorcellerie des quimboiseurs, de longues heures,

mouzambé blanc, casse-habitant, bois-tan-montagne, oreille à bourrique, pied-poule-falaise,

piment-bâtard, raisinier-grande-feuille, quinquina-Cayenne, siguine-liane, tété-négresse,

salsepareille, pois-savane, liane-colibri, herbe z'amitié, dachine, caca-béké, café-grand-bois,

bois-lait-bord-de-mer, belle de nuit, aile à ravet, amourette-grand-bois, acacia-arrête-bœuf,

flore qu'il ne verra jamais ; sa jambe de bois lui permet seulement

de se rendre assidûment au petit caboulot de tôles disjointes,

pour l'habituel whisky de midi, pour l'immanquable whisky vespéral,

rituel immuable de janvier à décembre des jours homonymes du temps arrêté.

Il peint parfois quand l'ennui l'aiguillonne.

On peut lire inquiet sur sa toile l'état de sa bouteille de whisky, le lent jusant.

Selon l'ampleur des flots dispersés de rouges vifs, on peut prédire le prochain étiage.

Une nouvelle bouteille de whisky est jetée sur la toile charriant des épaves pourpres, sanguinolentes.

Il faut y voir, assure-t-il, une langouste décortiquée, certes et fort décomposée.

J'ai acheté cette langouste dégoulinante de sang, bons usages entre voisins.

Charmant un bon quart d'heure par jour, le matin avant la tisane de whisky,

Bruno Tchumpfer, est une figure locale, l'éternel suisse,

le chiendent qui s'accroche, sous toutes les latitudes connues et inconnues

à toutes les glaises, à toutes les marnes. Mais plus antillais que lui, on ne trouvera pas.

Il faut prendre le pouls de la vie du village, à son contact aux heures apéritives.

J'attends donc Bruno qui sûrement viendra me saluer ce soir de Carême.

Bientôt viendra Philippe, maréchal des logis à la brigade du Diamant.

Tiens voilà une escouade qui ne manque pas de piquant.

Fonctionnaires assermentés qui traquent les ravets le long des nuits

et les crabes suspects sur la plage de l'anse Cafard. Transpirant sous le drap épais

de l'uniforme respectable, l'arme au côté, prête à brûler la cervelle des mouches inopportunes,

il rêve souvent par les chaudes après-midi somnolentes,

de jeter son képi par delà les buissons, de noliser une yole et de partir au large

inquiéter les balaous, les dorades,

sous le seul uniforme de sa peau desquamée de lémurien.

Il rêve, peintre refoulé, exilé dans les ordres soldats de la maréchaussée,

de fuir à jamais vers le Rocher du Diamant, émeraude jaillissante sur le nacre de la mer.

Et d'y finir ses jours peignant le jour des toiles réglementaires,

des bleus profonds du canal de Sainte Lucie, des longs dégradés d'outre-mer,

chargés d'algues turquoise, de plancton phosphorescent, de méduses translucides,

des flots aux teintes infinies, variables,

pêchant la nuit, des fretins aux écailles de lune dorée.

J'attends donc Philippe qui sûrement viendra me saluer ce soir de Carême.

Bientôt viendra Tom, vieillard chenu, grande carcasse vermoulue,

qui migre chaque hiver de sa Rhénanie givrée vers les tièdes tropiques.

Il déplace, lentement, derrière une canne hésitante, un grand bâti de chevrons, de poutrelles,

un châssis branlant d'os disjoints. Il vient souvent aux vendanges du jour cueillir

quelques muscats, verser le moût de sa longue vie, ses cuvées vieillissantes.

Dans le feu du soir, il jette d'une langue de dialectes mêlés, les sarments

de ses jours pâlissants, anecdotes, chronique d'une époque lointaine,

sagesse vespérale et un rire d'enfant que le temps a oublié, espiègle.

Dans le calme silence de ses vieux jours, empreints d'une mélancolique clarté,

il passe sur mon ciel tourmenté de noires nébulosités comme une grue cendrée

touchant les terres ultimes d'une longue migration, une grande voilure de rémiges argentées

déployée dans le ciel blême, haut vol linéaire.

Dans le silence des après-midi écrasés de torpeur, il vient coloniser

de son pas malhabile de coléoptère, scarabée au bouclier d'airain,

divinité topique, le frais des frondaisons, des ombres profondes et ciselées de mon jardin.

Il ouvre ses cahiers d'aquarelliste, dissous les pigments, infuse des pierreries.

Patiemment de longues heures, il compose un lavis doux,

tel plan de ma case bordée du stipe échevelé du bananier,

le buisson ombreux des manguiers où pendent des fruits verts comme des encensoirs,

le papayer timide sous le front ridé du grand arbre à pain chargé de calebasses nourricières,

l'avocatier fécond qui jette parfois sur le toit de tôles, le gong insolite d'un fruit mûr,

les yeux vermillon des prunes de Cythère qui étoilent le feuillage en flammèches du prunier,

la frise des bambous, dentelée de daturas et d'héliconies érubescentes,

le cocotier impassible qui sécrète des outres de lait et des chairs de topaze,

les orchidées pensives, les alpinias, les balisiers, les oiseaux de paradis carmin qui picorent,

dans une abside du jardin les siliques de flamboyants, le sable d'ambre gris,

tapis couvert de litière, où finissent les éternelles verdures sans cesse renouvelées,

chasubles, bures, surplis et soutanes virides dans cette cathédrale chlorophyllienne,

mon jardin tropical célébré par les peintres, havre frais noyé d'exubérante végétation,

riche herbier enluminé des verts rares et onctueux de la Martinique,

flore potagère des émeraudes, des turquoises, des jaspes vert domestiqués,

rendez-vous des jeux floraux, des joutes picturales des nouveaux Nattier,

des nouveaux Matisse, des nouveaux Van Gogh, des nouveaux Monet.

Heures délicieuses, de fermentation des pigments, d'orfèvrerie des tannins,

de ciselure, de glyphe des coloris, dans l'éclat des rires jetés sur le cresson des soirs,

banquet de poètes, de vieux enfants, aux mots encore bruissants de lait, insouciants, naïfs.

Heures trop brèves où ma case envahie de toiles, de pinceaux, nouvelle Babel,

par ces peintres en herbe, insectes vibrionnant sur une soupe de jours ternes,

devenait un atelier bourdonnant, une ruche travailleuse, un atelier de verdure

sous les lambris ultramarins dégoulinant d'hélianthèmes du ciel phosphorescent.

Et j'attends donc Tom qui sûrement viendra me saluer ce soir de Carême.

Je regarde bleuir les reflets ultraviolets de mon verre et passer,

sur la surface tranquille du rhum,

l'ombre des Pléiades attelées au lent chariot de constellations

qui poudre de poussière, éclat nacré de vent, la plaine sidérale.

Le temps s'en va aussi, pèlerin en haillons sur les sentes fraîches de la nuit.

Le jardin en grand deuil a revêtu une longue tunique d'ébène.

Saigne toujours le cou tranché de la lune.

Dix heures sonnent.

Le doigt sur la tempe comme la balle future de l'espoir suicidé seul,

seul dans le tocsin des comètes, glas qui résonne dans les soupiraux de mon crâne,

seul dans ma case délabrée, débris de conque lambi sur le sable des Anses d'Arlet,

seul dans ce village ensommeillé, cases soudées en nymphose,

peuplé de nègres fossiles, pêcheurs de bonites et grands éclusiers des rhums,

seul sur cette pointe sud Caraïbe, péninsule plissée de mornes

qui se tend vers les lointains mexiques, éperon baigné du mufle chaud de l'océan,

seul sur cette île dérisoire dérivant sur de hauts fonds à la recherche d'une improbable fixité,

seul au monde dépeuplé, déserté, anéanti par de violents Vésuves, Pompéï tropicale,

à cette heure où les yeux des lampyres damasquinent en vibrant l'étole de soie de la nuit,

lémure, j'attends.

Minuit sonne.

Amis où êtes-vous, qui chauffaient mon âme polaire d'un feu de mots,

de vos rires claquant comme des voiles, de votre présence caressant mes solitudes,

de vos mains usant, épuisant les teints saturés de mon jardin.

Comme une poignée de grain jetée sur le labour des jours, comme un envol d'étourneaux,

vous voilà dispersés, vos pinceaux lancés sous d'autres cieux.

Nul ne viendra ce soir,

personne.

Il ne me reste plus,

au jusant de mon rhum,

qu'à contempler dans le coucher héliaque des lucioles astraux,

le cou tranché de la lune où file à larges gouttes un sirop opalin,

glisser lentement vers l'à-pic de la nuit,

puis s'éloigner doucement et disparaître à l'horizon blanchissant

comme vous mes amis,

emportés,

à jamais,

nouveaux

Gauguin

 




Thierry CAILLE



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