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NOUVELLE CALEDONIE : DE LA MARGINALISATION A L’INVISIBLILITE

Jean S. SAHAÏ

Aucun engagé indien ne pourra se rendre au Chef-lieu que porteur d’une permission écrite de son propriétaire

visée au bureau du Commissaire de police, à l’arrivée et au départ. Les indiens engagés sur les habitations

rencontrés en ville non munis de cette autorisation, seront emprisonnés au fort Constance…

On sait que, dès les années 1820, quelque 3000 travailleurs indiens ont été engagés à la Réunion pour soutenir les plantations et usines à sucre. Impopulaires, traités comme des esclaves, battus et privés de nourriture, ils quitteront pour moitié l’île en fin d’engagement, les autres devenant « porteurs d’eau, domestiques, artisans, ou vagabonds », selon le regretté chercheur réunionnais Fudel Suma.[1]

 

L’esclavage des Africains étant aboli en 1848, les planteurs de la Réunion recrutent alors à nouveau de la main-d’œuvre de l’Inde. Emmenés nombreux sur l’île Bourbon, au cours de la deuxième moitié du XIXème siècle, comme aux Antilles et dans d’autres colonies à sucre de l’Europe, ces « engagés » sont encore appelés « Malabars » ou « Malbars » en Créole réunionnais.

 

Chercheure pluridisciplinaire, la néo-zélandaise Karin Speedy s’est intéressée à l’influence du parler des migrants réunionnais sur le « Tayo », un Créole français de Saint-Louis en Nouvelle-Calédonie.[2] Elle estime que parmi ces migrants, environ 600 dits « coolies » expérimentés de la Réunion, nés soit en Inde, soit à la Réunion, Créoles ou Noirs, créolophones sans doute pour la plupart, débarquent entre 1863 et 1875, pour aider les planteurs réunionnais à établir une industrie sucrière sur le « Caillou ».

 

Ces colons[3] emmènent avec eux un certain nombre d’Indiens, et ils en feront venir dès 1863. Ainsi arrivent, par exemple le 13 janvier 1867 sur la Bonite, avec un M. Guillonneau, « les travailleurs Sinatamby, Carpin, Ramassamy, Virassamy, Inassimoutou, Pougavanou, indienne et son enfant. »[4] La centaine arrivée avant 1868 travaillera dans la canne à sucre, à Dumbéa.

 

Les sucriers réclameront plus de ces Bras d’Inde nommés « coolies ». Ce terme délétère signifiant serf, travailleur exploité après l’esclavage, d’origine africaine ou asiatique, est encore employé de nos jours en Calédonie, ou en Martinique, pour désigner uniquement les citoyens d’origine indienne.

 

En 1868 le Gouverneur Guillain de la Nouvelle-Calédonie demande au Ministère de la Marine et des Colonies de faciliter l’introduction de plus de travailleurs indiens dans la colonie. Il lui est répondu qu’aux termes d’une convention franco-britannique de 1861, l’immigration indienne est limitée aux colonies de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Réunion et de la Guyane.

 

Le Gouverneur de la Réunion confirme pour sa part qu’il n’a jamais été question de recrutement d’Indiens pour la Nouvelle-Calédonie, précisant que quelques habitants de la Réunion ayant émigré en Calédonie pour y fonder des établissements agricoles m’ont, il est vrai, demandé d’être autorisés à emmener avec eux un certain nombre d’immigrants indiens, libres de tout engagement, qui ont consenti volontairement à suivre leurs anciens engagistes… Je ne pense pas que la convention de 1861 ait été violée, les immigrants dont il s’agit étant parfaitement libres...

 

D’autres Indiens, des sujets britanniques surtout, seront acheminés en Nouvelle-Calédonie, ce qui n’ira pas sans provoquer des frictions entre l’ambassade d’Angleterre et les autorités françaises. Ces dernières argueront qu’il s’agit de citoyens anglais certes, mais qu’ils sont libérés de tout engagement, et que le respect des clauses de la convention de 1861 à leur égard est assuré.

 

Or ! Les maltraitances, les heures de travail supplémentaire forcé, la privation de nourriture, les châtiments corporels et autres brutalités déjà commises à la Réunion, seront cause de conduites non-exemplaires des Indiens en Nouvelle-Calédonie. Traités de « ramassés sur les pavés de la Réunion », des Kichenin-Moutoussamy, Mounigarou, Ramin, Apassamy, Arnassalon ou Carpin sont accusés de désordres, vagabondages, vols, ivresse, coups, outrages à la force publique, malgré un arrêté visant à restreindre leurs mouvements des habitations vers la ville de Nouméa.

 

Selon Jerry Delathière,[5] l’isolement, le climat inhospitalier, les contrats « difficiles avec leurs employeurs et contremaîtres sont à la source de nombreux problèmes que rencontrent ces travailleurs indiens ». Outre des châtiments corporels administrés par des contremaîtres libérés du bagne, gens sans connaissance du monde indien, les salaires très aléatoires et les privations de nourriture fréquentes amènent des réactions désespérées de la part des ‘coolies’ indiens.

 

En contraste, quelques Indiens libérés d’engagement, déjà citoyens libres en 1869, exerceront avec le temps à Nouméa des métiers comme cuisiniers, jardiniers, matelassiers, journaliers, plantons… Ainsi Ramona, Ciriapoulé et Sinna, créent-ils leur « établissement de blanchisserie à prix modéré, rue Duquesne ».

 

D’autres arrivées d’« ouvriers, femmes, enfants et hommes malabars » s’ensuivent. Le 5 octobre 1874, le Gouverneur de la Richerie de Nouvelle-Calédonie fait un bilan de 376 Indiens émigrés de la Réunion en vertu d’engagements, dont 169 natifs de Pondichéry et Karikal (comptoirs français du pays tamoul, dans l’Inde du Sud) et 172 sujets britanniques (sans doute de Madras), s’ajoutant aux groupes amenés par les colons et aux domestiques qui suivaient leurs maîtres.

 

On note en 1870 « 11 Africains et 445 Indiens » en Nouvelle-Calédonie. En 1874, un M. Boyer emmène de la Réunion 81 Indiens adultes sur l’Anne-Marie, et MM. Alidor et Denis l’année suivante, sur le Pactole, ce qui sera vraisemblablement le dernier contingent indien venu de la Réunion, soit 64 adultes et 13 enfants « venus de Madras, tous consentants, pourvus d’un passeport du Consul d’Angleterre, ayant déjà passé au moins cinq ans comme engagés à la Réunion ». 

 

À la fin du XIXème siècle, le gouverneur Paul Feillet qui avait décidé de « fermer le robinet d'eau sale », c’est-à-dire de mettre fin à l’arrivée de bagnards en Nouvelle-Calédonie, et il fait venir quelques centaines d’Indiens pour des travaux agricoles. Enfin, d’autres Indiens, arrivés en 1901-1902 pour travailler sur les mines de nickel, repartiront pratiquement tous à la fin de leur engagement.[6]

 

Les colons-cultivateurs réclamant un régime de travail pour les engagés, le Gouverneur de la Nouvelle-Calédonie réglemente par arrêté « l’introduction et le régime des travailleurs asiatiques, africains et océaniens », de façon similaire aux dispositions en vigueur aux Antilles et à la Réunion : engagement de deux à cinq années avec logement, habillement, nourriture, soins médicaux, rapatriement, inhumation, hospitalisation, en échange de douze heures de travail par jour (onze en hiver). En cas d’insubordination ou de refus de travail, l’engagé sera envoyé en « atelier de discipline. Il pourra, après un minimum de huit ans d’engagement consécutifs sur place, devenir résident libre.[7]

 

On note que, si les Indiens venus de la Réunion ou issus des cinq comptoirs français de l’Inde (Chandernagor, Karikal, Mahé, Pondichéry et Yanaon) sont subordonnés aux lois françaises, ceux qui sont originaires de l’Inde anglaise, du moins de la première génération, n’ont pas les mêmes droits et qu’ils sont soumis à des restrictions draconiennes comme l’interdiction de consommer de l’alcool, ou d’avoir une arme de chasse… Beaucoup d’entre eux, environ 150, quitteront la Nouvelle-Calédonie à la fin de leur engagement et embarqueront pour les îles Fidji, ou le Queensland en Australie.

 

Au début du XXème siècle, les sauterelles, les sécheresses, les inondations et les insurrections des Kanak ont raison de l’industrie sucrière calédonienne, et elle s’effondre. Quoique nombre d’entre eux préfèrent exercer les petits métiers de Nouméa, à la Vallée du Tir,[8] les Indiens qui sont arrivés au bout de leurs 8 années d’engagement se voient attribuer des concessions de terres à la Plaine dite « des Malabars », près de La Foa.

 

Mais pour la plupart, ces nouveaux propriétaires terriens échouent et ils vendent les terres à de riches spéculateurs, tandis que d’autres, n’ayant réalisé aucune installation, s’en voient dépossédés par le Domaine. Ces Indiens quittent la région de La Foa pour travailler dans les mines de la côte Est, dans les élevages de la côte Ouest, ou à l’usine de la Société Le Nickel à Nouméa.

 

Karin Speedy a relevé dans les registres d’Etat-Civil de 1863 à 1899 des communes du Sud, Nouméa, Dumbéa, le Mont-d’Or et Païta, des lieux de naissance ainsi consignés :

 

« Indiens » : Inde, 9. Madras, 8. Nouvelle-Calédonie, 5. Calcutta, 4. Réunion, 3. Pondichéry, 3. Inde anglaise, 1.

 

« Malabars » : Inde, 1.

 

Les registres montrent donc une confusion entre « Indien », « Malabar », « né à la Réunion », « né en Nouvelle-Calédonie », « né dans l’Inde », « né dans l’Inde anglaise », « né dans le comptoir français de Pondichéry »… sans rapport confirmé entre les lieux de naissance et les termes ethniques ou autres, attribués à des personnes d’origines diverses et parlant des langues diverses.

 

D’autre part, beaucoup d’Indiens ne possèdent qu’un nom, et l’orthographe des patronymes est souvent approximative, voire fantaisiste. Car, comme cela se constate dans toutes les contrées où esclavage et engagisme ont eu cours, l’alphabet latin de 26 lettres aura été bien limité pour rendre tous les phonèmes des langues d’origine des peuples soumis.

 

Au final du compte, un grand nombre d’Indiens ont dû rapidement s’intégrer dans la population calédonienne, perdant à la fois leur religion, leur culture et leur nom.

 

D’où cette réflexion de Jerry Delathière :

 

L’obligation d’intégration à laquelle a été soumise la communauté pour survivre l’a conduite à se soumettre, coûte que coûte, aux impératifs de la société coloniale. La pérennisation d’une culture, d’une langue, d’une religion dans un tel système de société sans concession a, bien vite, cédé la place à un impérieux besoin de survie, donc d’intégration à tout prix. Confrontés à des restrictions sévères, à des interdictions en tous genres, à un racisme latent, les pionniers indiens n’eurent qu’un souci : l’intégration de leurs enfants dans la société néo-calédonienne. Seul un mariage, de préférence dans une autre ethnie, pouvait lever ces interdits, au moins pour leurs descendants.  Le métissage est ainsi apparu comme une parade efficace à la marginalisation dont souffrait la communauté. [9]

 

Comme le note Karin Speedy, on retrouve dans l’annuaire téléphonique actuel de la Nouvelle-Calédonie des Arsapin, Kichenin, Parodi, Ramassamy, Rangassamy, Velayoudon, Viramoutoussamy, Virapin-Apou, Virassamy… personnes résidant surtout dans le Sud du « Caillou » : à Nouméa, au Mont d’Or, à Païta, Moindou, La Foa, et même à Lifou, aux îles Loyauté.

 

Mais l’assimilation par métissage des Indiens, aujourd’hui « désapparus »[10] en Nouvelle-Calédonie fut un fait rapide. Si, comme l’explique Roux, ceux de la première génération vécurent repliés sur eux-mêmes,[11] la deuxième génération s’ouvrit sur les milieux de la colonie, ce qui explique le large mélange actuellement constaté et son corollaire atypique : la rareté du phénotype indien dans la population.

 

Et si un certain nombre de ces Indiens resta officiellement célibataire — il y eut beaucoup plus d’hommes indiens que de femmes, partout où sévit l’engagisme des Indiens — il y eut en Nouvelle-Calédonie des concubinages assez nombreux avec des Mélanésiens, et bon nombre de mariages ou d’unions avec la population blanche.

 

Ce qui fait, pour citer encore J. Delathière, qu’un bon nombre de descendants des pionniers originaires de l’Inde sont aujourd’hui[12] « d’authentiques Caldoches » n’ayant pour tout héritage ancestral qu’un patronyme aberrant, « souvent affublé d’un prénom bien français, voire américain » !

 

Jean S. SAHAÏ

 

Pour la petite histoire, l’auteur de cet article, Guadeloupéen d’origine indienne, muté en Nouvelle-Calédonie en 1984, a entendu, le lendemain de son arrivée sur le Caillou, courir le bruit « qu’un professeur indien nouvellement arrivé essayait de se faire passer pour un Antillais ! »

 

Nous tenons à remercier vivement Karin Speedy, professeur des universités titulaire à Macquarie University (Sydney, Australie), à qui nous sommes redevables de rares travaux sur le sujet méconnu de l’arrivée et de l’implantation des engagés indiens en Nouvelle-Calédonie au XIXème siècle.[13]

 

 




[1] Fuma, Sudel 1992. L’esclavagisme à la Réunion 1794-1848. Paris : l’Harmattan, cité par K. Speedy.

[2] Speedy, Karin 2007. Colons, Créoles et CooliesL’immigration réunionnaise en Nouvelle-Calédonie (XIXème siècle) et le tayo de Saint-Louis, Paris : L’Harmattan.

[3] La migration réunionnaise ne comprenait pas que des planteurs blancs et leurs coolies, mais un groupe d’une étonnante hétérogénéité, ainsi que le démontre Karin Speedy dans « From the Indian Ocean to the Pacific: Affranchis and Petits-Blancs in New Caledonia », Portal Journal of Multidisciplinary International Studies, Special Issue : Indian Ocean 2012, http://tinyurl.com/speedycolon/

Cf. aussi sur ce sujet Speedy, Karin. 2009. « Who were the Reunion Coolies of Nineteenth-Century New Caledonia? », Journal of Pacific History, 44:2, September, pp. 123-140.

[4] Le Moniteur de la Nouvelle-Calédonie, 20 janvier 1867, cité par K. Speedy.

[5] Delathière, J. 2004 « Métissage forcé ou volontaire ? Un exemple d’acculturation rapide : les Indiens de Nouvelle Calédonie ». In Angleviel (éd.) La Nouvelle Calédonie, terre de métissages. Annales d’histoire calédonienne, 1. Paris : Les Indes savantes, 107-113. Cité par K. Speedy.

[6] Roux, J.-C. 1984 « Les Indiens de Nouvelle-Calédonie, une ethnie disparue par assimilation ». In Bulletin de la Société d’Etudes Historiques de Nouvelle-Calédonie, 58, 3-11. Cité par K. Speedy.

[7] Arrêté réglant les conditions de l’introduction des travailleurs asiatiques, africains et océaniens, et leur régime de protection dans la colonie. CAOM FM SG NCL/173. Cité par K. Speedy.

[8] Devambez-Armand, V. 1994. « Les recrutements, chronologie de la main-d’œuvre immigrée sous contrat en Nouvelle-Calédonie ». In de Dekker, P. (éd.), Le peuplement du Pacifique et de la Nouvelle-Calédonie au XIXè siècle  (1788-1914) : Condamnés, Colons, Convicts, Coolies, Chân Dang, Paris, L’Harmattan, 208-217. Cité par K. Speedy.

 [9] Delathière, 2004, p. 112. Cité par K. Speedy.

[10] Cf. la matrice amérindienne première qui selon l’expression d'Édouard Glissant n'a pas « disparu » mais a « désapparu » aux Antilles. 

[11] Roux, 1984, p. 9

[12] Delathière, 2004a, p. 113, cité par K. Speedy.

[13] Speedy, Karin 2007. Colons, Créoles et Coolies, L’immigration réunionnaise en Nouvelle-Calédonie (XIXème siècle) et le tayo de Saint-Louis, Paris : L’Harmattan. Plus développé : Speedy, Karin. 2009. In « Who were the Reunion Coolies of Nineteenth-Century New Caledonia? », Journal of Pacific History, 44:2, September, pp. 123-140.

 

 

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