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PATRICE LUMUMBA, 48 ANS APRES

48 ans après sa brutale disparition, Patrice Emery Lumumba est toujours vivant dans la vie des Congolais, en particulier, et des Africains en général. Certes, certains analystes ont dit de lui être « un indiscipliné politique ». Mais que pouvait-il dans une époque marquée par des « révolutions » ? Qu’à cela ne tienne ses discours, tant sur le plan politique, économique et social, demeurent d’actualité.

Le 17 janvier de chaque année marque l’anniversaire de la mort de Patrice Emery Lumumba, premier des Premiers ministres de la République démocratique du Congo. Son assassinat qui demeure un mystère jusqu’ à ce jour, n’a pas pour autant effacé la force de ses réflexions et de ses convictions sur les grandes questions nationales et internationales.

Nationaliste, il n’a cessé d’appeler à l’unité nationale, à la sauvegarde de l’intégrité territoriale et surtout à la vigilance pour faire face aux convoitises de tout genre. Parfois, sur un ton « impulsif », il ne badinait pas sur les attributs de l’indépendance, dénonçait avec virulence les compromissions. 48 ans après, le temps est en train de lui donner raison au regard de différentes péripéties. Prenons le cas de la Banque centrale : « Il est admissible que nous n’ayons pas notre propre monnaie avec notre Banque d’émission. En plus, pourquoi cette convention qui stipule que le Gérant de la Banque centrale devrait être nommé sur proposition du secrétaire général des Nations unies. C’est inconcevable ».

Par ailleurs, à cet avertissement du Roi Baudouin sur les intrigues et les convoitises de l’étranger, Lumumba interpellait en ses termes ces compatriotes : « La République du Congo a été proclamée et notre cher pays est maintenant entre les mains de ses propres enfants. Ensemble, mes frères, mes sœurs, nous allons commencer une nouvelle lutte, une lutte sublime qui va mener notre pays à la paix, à la prospérité et à la grandeur. Nous allons bâtir ensemble la justice sociale et assurer que chacun reçoive la juste rémunération de son travail ».

Du respect des droits de l’homme, Lumumba n’avait pas attendu qu’on en fasse la condition sine qua none pour accéder aux facilités élargies. Il évoquait déjà cette question le 30 juin1960 : « Nous allons mettre fin à l’oppression de la pensée libre et faire en sorte que tous les citoyens jouissent pleinement des libertés fondamentales prévues dans la Déclaration des Droits de l’Homme ». Et poursuivant dans le même élan, Patrice Emery Lumumba était conscient du rôle que la RDC devrait jouer en Afrique en insistant sur la paix, la sécurité et la stabilité des institutions nationales : « Nous allons supprimer efficacement toute discrimination quelle qu’elle soit et donner à chacun la juste place que lui vaudra sa dignité humaine, son travail et son dévouement au pays. Nous allons faire régner non pas la paix des fusils et des baïonnettes, mais la paix des cœurs et des bonnes volontés. Et pour cela, chers compatriotes soyez sûrs que nous pourrons compter non seulement sur nos forces énormes et richesses immenses, mais sur l’assistance de nombreux pays étrangers dont nous accepterons la collaboration chaque fois qu’elle sera loyale et ne cherchera pas à nous imposer une politique quelle qu’elle soit. Mais pour que nous arrivions sans retard à ce but, vous tous, législateurs et citoyens congolais, je vous demande de m’aider de toutes vos forces. Je vous demande à tous d’oublier vos querelles tribales qui nous épuisent et risquent de nous faire mépriser à l’étranger. Mon gouvernement aura pour souci de maintenir d’amicales relations avec tous les pays étrangers, mais il ne succombera à la tentation de facilité de s’intégrer dans l’un ou l’autre des blocs qui se partagent actuellement le monde. Mais aussi, il n’hésitera pas à prendre sur le plan international et plus spécialement en ce qui concerne l’Afrique, le parti d’une cause noble et juste ». Lumumba avait déjà saisi l’importance d’une coopération multilatérale et diversifiée tout en dénonçant le tribalisme et le régionalisme, sources des conflits actuels qui font le lit de la médiocrité.

Mieux, Lumumba avait compris l’utilité du Parlement et de l’opposition : « Je demande à la minorité parlementaire d’aider mon gouvernement par une opposition constructive et de rester strictement dans les voies légales et démocratiques. Je vous demande à tous de ne reculer devant aucun sacrifice pour assurer la réussite de notre grande entreprise ».

Quant aux relations avec la Belgique, Lumumba avait démontré qu’il n’était nullement anti-belge et moins encore anti-religieux, avec cette étiquette de « communiste », comme on le laissait entendre. Il a été tout simplement victime de ses convictions politiques et économiques en ces temps forts de la guerre froide : « Plus que jamais, nous aurons besoin du concours des Belges et de tous les hommes de bonne volonté ; nous mettrons tout en œuvre pour que la coopération qui commencera demain bénéficie à tous. Les missions religieuses seront assurées de pouvoir continuer leur apostolat, grâce à la liberté d’opinion et de culte qui sera garantie par la Constitution ».

Ces rappels poignants ont une haute portée politique. Devoir de mémoire collective oblige.

2. Le rêve évanoui de Lumumba : la RDC, locomotive de l’Afrique

En janvier 1961, la jeune République démocratique du Congo vit le premier drame de ses premières heures d’Etat indépendant. Patrice-Emery Lumumba, son tout premier ministre est assassiné de manière odieuse par les puissances de l’époque.

En effet, 47 ans de disparition de Lumumba n’ont pas terni le sens d’un combat et n’ont nullement entamé le patrimoine qu’il a légué au peuple congolais en particulier, et aux progressistes du monde, en général.

Les gardiens de l’impérialisme et du néocolonialisme en prenant l’option de l’élimination physique du leader charismatique congolais, ils avaient, par cet acte odieux, planté les germes de leur pire cauchemar : les idées de Patrice Emery Lumumba. Un tribun dont le discours politique est resté actuel et édifiant

De Lumumba, l’on en cessera jamais de s’interroger sur tout l’aura suscité par ce personnage atypique.

Tout ceci amène donc à se poser un certain des questions sur ce qu’était cet homme et comment en trois mois seulement d’exercice comme chef du tout premier gouvernement issu des élections libres de la RDC avait-il pu susciter tant de passions de haine pour les uns et d’espoir pour les autres à la dimension de la planète ?

C’est d’abord sa vision qui impressionne. Congolais de naissance, l’homme élargit son champ d’action à toute l’Afrique. « L’indépendance du Congo marque un pas décisif vers la libération de tout le continent », dit-il dans le discours prononcé le 30 juin 1960, jour d’indépendance de la RDC.

Son combat ne se limite donc pas à son Congo natal, mais il s’étend sur toute l’Afrique. « Nous allons monter au monde ce que peut faire l’homme noir quand il travaille dans la liberté et nous allons faire du Congo le centre de rayonnement de l’Afrique tout entière ».

Sa vision économique est celle d’un Congo libre et prospère, locomotive de l’Afrique. Ce géant qui dort, c’est l’Afrique noire et la clé qui ouvrira la porte de la renaissance africaine est précisément au Congo-Kinshasa. Kwame N’Krumah le savait. Lumumba avait eu accès à cette terrible information. Frantz Fanon aussi le savait, lui qui écrira, dans un moment d’illumination spirituelle ces mots fameux : « L’Afrique a la forme d’un revolver dont la gâchette se trouve au Congo ».

Dans ses réflexions parues dans un ouvrage intitulé : « Le Congo, terre d’avenir est-il menacé ? » qu’il acheva en 1957, Lumumba esquisse déjà sa vision d’une Afrique épanouie et solidaire autour d’un même idéal : le développement.

La conférence d’Accra de 1958 l’a libéré du joug colonial mental qui l’enfermait dans une vision modulaire des réalités du monde. Lors de son premier discours politique du 28 décembre 1958, juste après la rencontre d’Accra, sentant l’énergie et la force de la masse populaire, Lumumba avait compris que, pour avoir l’indépendance totale, seule l’indépendance économique constitue cette force capable de réaliser cet idéal.

De la République démocratique du Congo, il ne cachait pas non plus ses ambitions. Comme Martin Luther King Jr, il nourrissait un bon rêve pour son pays, un pays dont il croyait être voué à un avenir radieux. Malheureusement, à l’opposé de Luther King, ses idées n’ont pas trouvé preneur après sa disparition prématurée.

Certains, comme Laurent-Désiré Kabila, ont tenté de les revigorer. Mais, incompris, ils ont fini par être écrasé par le rouleau compresseur néocolonial. « Nous voulons une vraie indépendance. Nous allons mettre tous nos travailleurs au travail, après le départ des troupes belges (…) Chacun aura du travail, avec des salaries modestes. Et je vous assure, qu’avec notre foi, avec notre dynamisme, avec notre fierté nationale, le Congo sera dans cinq ans un pays fortement développé. Ce n’est pas en mendiant des capitaux que nous allons développer le pays. Mais en travaillant nous-mêmes, avec nos propres mains, par nos efforts (…) le seul slogan pour le moment: le progrès économique, tout le monde au travail, mobiliser toute la jeunesse, toutes nos femmes, toutes les énergies du pays. Les cadeaux, on ne les apprécie pas. L’indépendance cadeau, ce n’est pas une bonne indépendance. L’indépendance conquise est la vraie indépendance », déclara Patrice-Emery Lumumba, lors d’une conférence de presse le 9 août 1960.

Aujourd’hui, le Congo de Lumumba vit de l’aumône et de la solidarité internationale. C’est un pays dépourvu de tout repère que Lumumba aurait honte à retrouver si jamais il ressuscitait. 48 ans après son discours inoubliable du 30 juin 1960 demeure d’actualité.

Il suffit de regarder le marasme dans lequel baigne la RDC actuellement, l´Afrique tout entière aujourd´hui pour se rendre compte d´une part que les assassinats qui ont eu lieu dans les années 1960 et 1970 et qui touchaient tous les meilleurs politiciens africains étaient bien orchestrés par les colonisateurs occidentaux dans un but précis et clair : celui de décapiter l´Afrique en éveil afin de la jeter en proie à la francafrique qui, elle, ferait de ce continent un bateau fantôme : sans but et sans port.

3. Lumumba était-il en déphasage avec son monde ?

Assassiné il y a 48 ans de cela, Patrice Emery Lumumba est resté insaisissable. Du moins le personnage. Incompris certes, mais pas en déphasage.

Autant le mystère continue à planer sur les circonstances de la mort de Patrice Emery Lumumba, autant le personnage ne s’est pas encore totalement dévoilé. Dans tous les cas, on est loin d’en finir avec le décryptage de notre héros national.

On dit de lui qu’il était en avance sur son temps. Certaines méchantes langues affirment même qu’il se contredisait deux ou trois fois par jour. Il disait une chose le matin et avant même que midi ne sonnât, il se contredisait déjà.

Vrai ou faux ? On n’en sait rien. Mais toujours est-il que, pour une grande partie de l’opinion publique, cette affirmation est à mettre sur le compte de la méconnaissance de la personne, de ses idées, de ses aspirations, de sa vision et de son combat.

3.1. Pas en déphasage…

Lorsqu’on suit, pas à pas, le parcours politique de Patrice Emery Lumumba, surtout après la conférence d’Accra de 1958 - celle-ci ayant boosté comme jamais auparavant la fibre indépendantiste et panafricaniste qui palpitait déjà en lui, on réalise que Lumumba n’était pas en déphasage avec son monde. Aussi bien vis-à-vis de son pays, de la société dans laquelle il vivait que du monde extérieur, l’Afrique et le reste du monde en l’occurrence.

Quoi qu’on dise, il savait lire les signes des temps tout comme il avait une lecture éclairée des événements, de la marche du monde ainsi que des forces en présence. Au plan interne, par exemple, Lumumba était à l’avant-plan du combat qui était mené au pays notamment pour l’indépendance du Congo, jusque-là colonie belge.

Au plan international, il ne jurait que par l’indépendance et l’unité africaine, face aux deux blocs qui se disputaient le monde, à savoir l’Ouest et l’Est. La partition n’avait rien d’une fausse note. Loin de là.

Il savait où se trouvaient les intérêts du pays et du peuple congolais. Il savait aussi comment les défendre. Peut-être lui reprocherait-on de ne pas avoir été diplomate ou fin diplomate. Peut-être lui reprocherait-on de ne pas avoir eu de langue de bois. Mais était-ce un crime de lèse-majesté que d’avoir dit les choses avec franchise ? Avec autant de franchise que l’exigeait la gravité des faits commis par la puissance colonisatrice. Même si c’est par là qu’est venu le scandale…

Tout premier Premier ministre du Congo indépendant, Patrice Lumumba s’est abstenu, le jour de la proclamation solennelle de l’indépendance du Congo, de s’entourer de précautions de langage ou de caresser les hôtes de la République dans le sens du poil.

Ce qui comptait pour lui, c’est de leur dire la vérité et toute la vérité, même si cela pouvait blesser ou offusquer. Comment pouvait-il taire des pans entiers de l’histoire du pays ? Comment pouvait-il travestir l’histoire de tout un pays pour faire plaisir à quelqu’un ? Lumumba a au moins pris le courage de dire les choses telles qu’elles se passaient et devant le Roi des Belges.

3.2. …mais incompris

Il ne pouvait en être autrement d’autant plus qu’il n’avait pas le même entendement que les Belges sur la nature ou le sens de l’œuvre de colonisation du Congo. Là où le Roi des Belges dit que « l’indépendance du Congo constitue l’aboutissement de l’œuvre conçue par le génie du Roi Léopold II, entreprise par lui avec un courage tenace et continuée avec persévérance par la Belgique », Patrice Emery Lumumba lui oppose une autre lecture. Là où le Souverain belge affirme que «lorsque Léopold II a entrepris la grande œuvre qui trouve aujourd’hui son couronnement, il ne s’est pas présenté à vous en conquérant mais en civilisateur… », Lumumba lui oppose également un autre regard.

Il en donne un tableau qu’il considère comme étant le plus proche de la réalité. Sans l’altérer. Sans le maquiller. « A vous tous, mes amis, qui ont lutté sans relâche à nos côtés, je vous demande de faire de ce 30 juin une date illustre que vous garderez gravée dans vos cœurs, une date dont vous enseignerez avec fierté la signification à vos enfants, pour que ceux-ci à leur tour fassent connaître à leurs fils et à leurs petits-fils l’histoire glorieuse de notre lutte pour la liberté », dit-il. Et il embraye : « Cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte qu’elle a été conquise, une lutte de tous les jours, dans laquelle nous n’avons ménagé ni forces, ni nos privations, ni notre sang ».

« Cette lutte, qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage qui nous était imposé par la force. Ce fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire… », devait-il rappeler.

48 ans et demi après cette cérémonie historique, 48 ans après la mort de celui qui est devenu le premier Héros national du Congo indépendant, il y a de quoi garder vivaces en nous la bravoure et la justesse de la vision de Patrice Emery Lumumba. Même s’il est la confirmation même de l’adage qui dit que « nul n’est prophète chez lui ».

4. Patrice Emery Lumumba : l’assassinat d’un « révolutionnaire »

Peu avant 21 h 30, de ce 17 janvier 1961, le calme pesant qui règne sur la maison Brouwez est troublé par l’arrivée de quelques grosses voitures pleines de monde. En descendent une série de personnages en manteaux et chapeaux, parmi lesquels Tshombe et Munongo qui attendent au pied de la « barza ». Viennent encore deux voitures avec d’autres personnes qui rejoignent les premiers arrivés. C’est tout le gouvernement katangais qui veut rendre visite à ceux qu’ils viennent de condamner à mort.

Dans son entretien avec Jacques Brassinne en 1963, à Madrid, Moïse Tshombe déclarera avoir vu Lumumba vivant vers 22 heures. Le prison nier, dira-t-il, râlait déjà. Un policier militaire appartenant à l’ethnie Lunda porta un coup de crosse à la tempe de Lumumba et un flot de sang lui jaillit de l’oreille. Et Tshombe dira: - J’avais les larmes aux yeux lorsque j’ai quitté la pièce.

Le président affirmera avoir compris à ce moment qu’il venait de voir mourir Lumumba. Le seul Européen présent était Gat. Il y avait aussi Munongo, Kitenge, Kibwe et le commissaire Sapwe Pius.

Tshombe ajoute qu’à ce moment, comme il était sorti de la maison, le capitaine Gat donna le coup de grâce à l’ancien premier ministre. Toujours le mensonge politique. Car Tshombe sait évidemment fort bien qu’à ce moment Lumumba n’est pas mort et que tout s’est passé bien autrement.

Le lendemain matin de ce jour là, le président katangais montrera à son chef de cabinet Bartelous, son costume taché de sang et dira: - Patrice Lumumba est mort dans mes bras, implorant ma protection. Cela aussi est faux.

Selon le témoignage de l’adjudant Rougefort, lorsque les ministres arrivent sur la «barza» de la maison Brouwez, entre neuf heures et demie et dix heures du soir, le capitaine Gat, au garde à vous sur le seuil de la maison, se prépare à faire son rapport de la situation. Munongo s’impatiente: - Laissez-nous un peu ...

Et tous les ministres s’engouffrent dans le vivoir. Deux policiers militaires amènent les prisonniers et quelques ministres se lancent sur eux pour les frapper, malgré les protestations de Tshombe. Samalenge se vantera, plus tard dans la nuit, d’avoir donné des coups de pied au cadavre de Lumumba. Munongo furieux fait sortir ses impétueux collè gues sur la «barza ». Il ne reste plus dans la maison que Tshombe, Munongo, Kimba, Kibwe, Kitenge et le commissaire Sapwe. A partir de ce moment, les prisonniers ne sont plus frappés. Munongo ressort sur la terrasse et ordonne aux ministres qui attendent dehors de s’en retourner à la résidence du président et de n’en pas bouger jusqu’à nouvel ordre.

Munongo rentre, rejoint Tshombe et les autres. Ils appellent le capi­taine Gat. L’adjudant Rougefort entend Munongo dire à l’officier: - Toutes les missions que nous vous confierons relatives aux inté ressés, nous savons que vous les exécuterez.

Pendant cet entretien, des policiers militaires se remettent à frapper les détenus, mais Tshombe leur ordonne de cesser. La conversation con tinue, toujours selon Rougefort, à moitié en swahili, à moitié en fran çais: Munongo : - Anakufa (Il doit mourir). Tshombe: - Non, non, non ... Munongo : - Si tu n’avais pas Lumumba dans les pieds, tu n’aurais plus Sendwe dans les pieds. Si tu ne veux pas le faire, moi, je le ferai Tshombe : - Et, l’ONU? Et le gouvernement belge? Munongo : - M en fous ...

4.1. Une incroyable mystification

Dès le 17 janvier, le président Kasa-Vubu a promis au représentant des Nations unies que sa commission de conciliation, récemment créée pour tenter de résoudre la crise congolaise, pourra ren contrer l’ancien premier ministre dans sa prison katangaise. Le 23, cette commission se voit refuser ce droit de visite par Moïse Tshombe. Le 25 à Léopoldville, des informations en provenance de Bakwanga font état de la mort de Lumumba.

Devant les démarches pressantes de l’ONU qui veut absolument un contact avec les détenus, le gouvernement du Katanga comprend qu’il ne sera pas possible de cacher plus longtemps la mort des prisonniers. C’est pourquoi Godefroid Munongo fait mettre au point un scénario par son conseiller européen, Frans Verscheure. Celui-ci se fait assister d’un juriste, l’avocat Alexandre Belina. Bien conscient qu’on lui demande « un bébé absolument indéfendable », selon ses propres mots, Belina fera de son mieux pour inventer une histoire qu’il espère vraisem­blable.

Belina organise donc une fausse évasion des prisonniers qui réussi ront à s’emparer d’une voiture de leurs geôliers et à disparaître dans la nature. Mais ils se jetteront dans un fossé, devront abandonner le véhi cule et poursuivre leur fuite à pied, à travers une région hostile. Des vil lageois les assassineront.

Mais il faut penser à tout. Il faut par exemple que sur la carrosserie de la voiture quand elle sera retrouvée, les experts puissent prélever des empreintes digitales des trois fugitifs. Il convient donc, note Belina, de déterrer les corps de toute urgence, puisque huit jours après la mort, les empreintes se saponifient, et il n’est plus possible d’en prendre « copie ». Mais par la force des choses, les policiers qu’il envoie à la recherche des corps rentreront bredouilles.

Puisqu’il doit renoncer aux empreintes digitales, Belina, qui est grand lecteur de romans noirs, imagine alors de faire brûler la voiture en y provoquant un court-circuit accidentel. Ou encore de l’arroser d’eau pour simuler une pluie qui aurait effacé les empreintes.

Le capitaine Gat va de nouveau être mis à contribution. Le 25 jan vier, il est convoqué par le commissaire Verscheure qui est le metteur en scène de cette mauvaise comédie. L’officier devra être prêt, dans les deux jours, à quitter Elisabethville avec un détachement de gendarmes et de policiers pour jouer les figurants. Sceptique, Gat proteste que c’est du bien mauvais cinéma et que la gendarmerie ne peut pas y être mêlée. Selon le scénario de Belina, il faudra peut-être, à certain moment, que Gat lui-même devienne acteur et se passe le visage au cirage noir pour devenir celui des fugitifs qui conduira la voiture volée! Le scénario est si précis qu’il invite le figurant à ne pas oublier de se laver soigneuse ment ensuite ...

Il ras semble donc huit gendarmes à qui s’ajouteront neuf policiers de Sapwe Pius: ce sont tous les hommes qui ont participé à l’exécution des trois victimes. a Il disposera de deux voitures américaines noires fournies par les tra vaux publics, de deux jeeps et d’un camion de son propre charroi. Il doit aussi se munir de vivres pour trois semaines, de pelles, de haches et de bidons d’essence.

Le 27 janvier, Gat quitte Elisabethville avec tout cet équipage. Trois policiers dont les silhouettes rappellent vaguement celles des trois pri­sonniers exécutés, sont vêtus de vêtements civils et prennent place à l’ar rière d’une des voitures. On va se diriger vers Kasaji, non loin de Dilolo, près de la frontière angolaise, en plein pays Lunda, en veillant à passer par Jadotville (Likasi)et Kolwezi, où l’on s’arrêtera brièvement, mais assez long temps pour que les « prisonniers» soient remarqués, et provoquer ainsi la naissance d’une rumeur annonçant le transfert de Lumumba, Mpolo et Okito vers le nord.

Jacques Brassine et Kestergat L’assassinat de Lumumba, ce « révolutionnaire » ne sera jamais élucidé.

5. Qui était Patrice Emery Lumumba ?

Né le 2 juillet 1925 à Onalua (territoire de Katako-Kombe dans le Sankuru) au Congo Belge (actuelle République démocratique du Congo), il est assassiné le 17 janvier 1961 au Katanga.

Patrice Lumumba fréquenta l’école catholique des missionnaires puis une école protestante tenue par des Suédois.

Il travailla comme employé de bureau dans une société minière de la province du Sud-Kivu jusqu’en 1945, puis comme journaliste à Léopoldville (aujourd’hui Kinshasa) et Stanleyville (Kisangani), période pendant laquelle il écrit dans divers journaux.

En septembre 1954, il est parmi les 200 sur 13 millions de Congolais de l’époque à recevoir la carte « d’immatriculé », honneur chichement accordé par l’administration belge à quelques noirs.

En 1955, il crée une association « APIC » (association du personnel indigène de la colonie) et aura l’occasion de s’entretenir avec le roi Baudouin en voyage au Congo, sur la situation des Congolais. Le ministre du Congo de l’époque, Auguste Buisseret veut faire évoluer le Congo et notamment mettre en place un enseignement public. Lumumba adhère au parti libéral avec d’autres notables congolais. Avec plusieurs d’entre eux, il se rend en Belgique sur invitation du premier ministre. En 1957, il est emprisonné un an pour une affaire de détournement de courrier appartenant à un européen (membre d’A.M.O.R.C). Libéré par anticipation, il reprend ses activités politiques et devient directeur des ventes d’une brasserie.

Le gouvernement belge prend quelques mesures de libéralisation : syndicats et partis politiques vont être autorisés.

En 1958, à l’occasion de l’exposition universelle, des Congolais sont invités en Belgique. Lumumba en est un et profite pour nouer des contacts avec les cercles anti-colonialistes.

Dès son retour au Congo, il crée le Mouvement National Congolais (MNC), à Léopoldville le 5 octobre 1958 et, à ce titre, participe à la conférence panafricaine d’Accra. Il peut organiser une réunion pour rendre compte de cette conférence au cours de laquelle il revendique l’indépendance devant plus de 10 000 personnes.

Premiers démêlés politiques en octobre 1959 : le MNC et d’autres partis indépendantistes organisent une réunion à Stanleyville. Malgré un fort soutien populaire, les autorités belges tentent de s’emparer de Lumumba. C’est l’émeute et une trentaine de morts. Lumumba est arrêté quelques jours plus tard, est jugé en janvier 1960 et condamné à 6 mois de prison le 21 janvier.

Les autorités belges surprises par l’insistance des Congolais à être indépendants et à la suite des émeutes de Kinshasa le 4 janvier 1959, convoquent la ronde de Bruxelles.

Les participants à la table ronde de Bruxelles exigent la libération de Lumumba avant de participer aux travaux. Lumumba est libéré le 26 janvier 1960.

La table ronde de Bruxelles décide que l’indépendance du Congo soit accordée le 30 juin 1960. La Belgique accède à la demande des Congolais.

Le MNCL et ses alliés (Balubakat de Janson Sendwe, Psa de Antoine Gizenga, le CEREA de Anicet Kashamura, …) remportent les élections organisées en mai.

Le 23 juin 1960, Patrice Emery Lumumba devient le Premier Ministre du Congo indépendant avec Antoine Gizenga comme vice-premier ministre.

Face aux revendications, Lumumba entreprend l’africanisation des cadres. Cela ne plait pas aux Belges qui pensaient à une indépendance dosée.

Pour déstabiliser le gouvernement Lumumba, la Belgique soutient la sécession du Katanga avec Moïse Tshombe.

Le Kasaï, une autre zone minière fais également sécession. La manœuvre de priver le gouvernement Lumumba des moyens se précise. Il fallait mettre fin à la sécession. Sous prétexte qu’il y aurait divergence dans la manière de mettre fin à la sécession, en septembre 1960, le président Joseph Kasa-Vubu révoque Lumumba ainsi que les ministres nationalistes.

Le parlement à majorité nationaliste rejette la décision de Kasa-Vubu et donne plein pouvoir à Lumumba. Ce dernier à son tour révoque Joseph Kasa-Vubu. Sous prétexte de neutraliser les politiciens, le colonel Mobutu fait son premier coup d’Etat. On constatera que seul Lumumba était neutralisé alors que Kasa-Vubu est resté à son poste. Lumumba est mis en résidence surveillée. Il réussi à s’échapper et tante de rejoindre Antoine Gizenga et tout le gouvernement à Kisangani. Il est arrêté en cours de route alors qu’il traversait Sankuru pour Mweka. Il est transféré au camp militaire de Thysville.

Le 17 janvier 1961, Lumumba, Mpolo et Okito sont conduits par avion à Lubumbashi pour être livrés au gouvernement sécessionniste de Moïse Tshombe.

Les trois seront exécutés le soir même en présence de Tshombe, Munongo, Kimba et d’autres dirigeants de l’Etat du Katanga. Le lendemain, une opération sera menée pour faire disparaître dans l’acide les restes des victimes.

Les nationalistes tentent de se réorganiser pour enger Lumumba et récupérer le pouvoir. Parmi les nationalistes réunis à Brazzaville dans le cadre du Conseil national de libération (CNL), un jeune d’une vingtaine d’année : Laurent Désiré Kabila. Il est du parti Balubakat de Janson Sendwe. Il restera dans le maquis jusqu’à la victoire du 17 mai 1997.

En 1966, Mobutu, bourreau de Lumumba, le proclamera « héros national ». Le retour d’Égypte de sa femme Pauline et de ses enfants fut considéré comme un événement national. Le rôle des puissances occidentales, dont les États-Unis d’Amérique, la Belgique et la Grande-Bretagne dans la mort de Lumumba n’est plus un secret à ce jour. Le prétexte pour éliminer Lumumba était qu’il était communiste. On craignait qu’il fasse basculer le Congo vers l’Urss.

En effet Lumumba avait menacé de faire appel aux Russes lors de la Guerre du Katanga après avoir constaté que les occidentaux soutenaient les sécessionnistes et l’Onu se faisait prier deux fois pour intervenir. On sait aujourd’hui que la CIA a aidé financièrement les opposants à Lumumba et a fourni des armes à Mobutu. Le gouvernement belge a reconnu en 2002, une responsabilité dans les événements qui avaient conduit à la mort de Lumumba.

« A la lumière des critères appliqués aujourd’hui, certains membres du Gouvernement d’alors et certains acteurs belges de l’époque portent une part irréfutable de responsabilité dans les événements qui ont conduit à la mort de Patrice Lumumba. Le Gouvernement estime dès lors qu’il est indiqué de présenter à la famille de Patrice Lumumba et au peuple congolais ses profonds et sincères regrets et ses excuses pour la douleur qui leur a été infligée de par cette apathie et cette froide neutralité ».

Ces excuses sont-elles sincères ? Apparemment on constate que rien n’a changé pour justifier un repentir sincère. Alors que la Rdc fait face aux problèmes d’infrastructures, ceux qui peuvent l’aider se font prier plusieurs fois. Lorsque le Congo se tourne vers la Chine pour avoir les moyens de construire ces infrastructures, le monde occidental s’érige en obstacle.

De même la Rdc est en proie à une guerre dans sa partie Est. La Monuc, force de l’Onu se fait tirer par les oreilles pour jouer son rôle. Les occidentaux tergiversent pour envoyer dans ce pays une force imaginée par eux-mêmes. Si le Congo, comme en 1960 faisait appel à d’autres pays dont la Chine, Cuba, Zimbabwe et autres pour l’aider… Comme quoi l’histoire se répète.

Avec Freddy Monsa Iyaka Duku, Faustin Kuediasala, Marcel lutete, Groupe l'Avenir