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PETITE ENIGME A PROPOS DE MUSIQUES DES DIASPORAS NOIRES AUX AMERIQUES

Frédéric CONSTANT
PETITE ENIGME A PROPOS DE MUSIQUES DES DIASPORAS NOIRES AUX AMERIQUES

Ce qui suit est un questionnement que certains jugeront vain, mais dont l’objet n’est peut-être pas anodin. Le rédacteur n’est ni musicien, ni musicologue, ni ethnomusicologue. Il aime la musique de son pays et se pose des questions sans tabous. Aucune piste n’ayant pu lui être fournie par deux ethnomusicologues martiniquais réputés, spécialistes du bèlè, le questionnement semble pouvoir être posé ici. D’autant que nous vivons une période où nombre de repères se brouillent. Alors si «mizik sé la vi», autant que nous soyons un peu plus au clair dans notre rapport avec le reste de la diaspora noire dans le domaine musical, même pour le non-spécialiste.

 

Dans pratiquement tous les pays de la diaspora afro-américaine, la «tradition musicale» semble intégrer l'instrument tambour. Pas la «caisse claire», mais le tambour dit «brut»: ka, tanbou bèlè, instruments à peau endogènes créés par les esclaves et afro-descendants des plantations, dans les sociétés éponymes: nordeste brésilien, Haïti, Martinique, Sainte-Lucie, Jamaïque, Dominique, Guadeloupe, "Guyanes", Caraïbe hispanophone insulaire et de l'isthme… Mais pas dans le sud esclavagiste des USA. Or il s’agissait ici aussi d’économie et de sociétés de plantation. Nul n’est «besoin» d’être marxiste pour comprendre et observer que des sociétés analogues produisent des formes artistiques ressemblantes, avec des matériaux proches (même si bien sûr on ne peut pas parler de parallélisme ou de synchronie).

Or a priori, du moins depuis les premiers enregistrements sonores, les Noirs états-uniens semblent n'avoir créé «que» des musiques à bases d'instruments à cordes (blues) ou à vent (jazz des «origines», Congo Square...), sans tambours ou instruments percussifs occupant une place centrale. Pourquoi ? !

 

On a du mal à imaginer que les colons et négriers des actuels USA n'aient «transbordé» que des Africains utilisant des instruments à cordes, comme par exemple la kora (Georgie, Alabama, Virginies, Texas, Mississipi...). Au contraire, pour bloquer la communication entre les esclaves, ils prenaient des gens venant de peuples différents, parlant des langues différentes... En outre, la Louisiane cédée aux USA par Napoléon en 1803 était colonie française, de même que "Saint-Domingue", la Martinique, la Guadeloupe, etc. La partie sud des USA intègre certes l’actuelle Louisiane(1), mais d’autres Etats des USA ayant pratiqué systématiquement des Nègres (Kentucky, Tennessee, Géorgie, Alabama, Mississippi, Texas). Toutes ces sociétés de plantation étaient, du moins au départ, très ressemblantes: esclavage chosifiant, Code Noir-ou-équivalent, répression violente et sanglante des rebellions marrones (avec tortures, mises à mort massives sans jugements, pour l’exemple...). Une insurrection de marrons à  Stono en Caroline du Nord, aurait été violemment  réprimée en 1739, et par la suite tout tanbouyé "pris sur le fait" de jouer du tambour était condamné à avoir les mains coupées. Mais il y eut d’autres rébellions marronnes aux USA : 1811 en Louisiane, 1831 en Virginie (dirigée par Nat Turner)… Par réaction, le hambone aurait été un mode percussif alternatif, mais oublié jusque dans les 1950's à Chicago.  Pourtant, partout ailleurs la répression n'était pas tendre non plus. Dans tous les cas, c’était sauvage, les colons envoyaient des chiens féroces contre les marrons, etc.  Dans tous les cas, les propriétaires d’esclaves étaient des yisalop barbares contre les esclaves rebelles... La répression au Brésil (ex: écrasement de l'Etat marron de Palmares), celles dans les Petites et Grandes Antilles n'était pas moins sanglantes, barbares et «dissuasives», que celle de Caroline du Nord après 1739. Il a fallu toute la détermination des anciens esclaves et l’habileté de Dessalines pour que les colonialistes français déterminés, mandatés par N.Bonaparte, s'y cassent les dents (1ère grande défaite bien avant Waterloo!). Mais le même Napo ne fit pas de quartier en Guadeloupe en 1802.

Et encore : peut-on croire que les esclaves noirs aux USA aient été encore plus sauvagement réprimés, au point que leur héritage musical ait été refoulé sans jamais être libéré ?

 

Donc l’énigme semble la suivante: pourquoi quasiment partout dans les pays d'esclavage colonial aux "Amériques", les sociétés ont-elles sécrété des musiques à base de "tambour" (parfois «an ba fèy»), sauf  aux USA où on n’en détecte pas de trace semble-t-il, en tout cas pas de survivances directes continues, «an ba fey», parvenue jusqu’à nous? Au moins les militants du B.P.P. les auraient retrouvées, les auraient fait fructifier...

 

Certes, plus tard:

- des Bluesman comme John Lee Hooker jouaient parfois de la musique comme d'une percussion (avec des blues à un accord). Mais ce n’est qu’a posteriori, et il n’y avait pas de tambour comme instrument central. Son collègue Muddy Waters a créé des blues où les percussions (caisses claires) sont très puissantes, avec une basse très puissante également, mais à cordes («I just want to make love to you», «I'm your Hoochie Cookie man», «Mannish boy»…). Cette basse étant celle de Willie Dixon, par ailleurs militant des droits civiques...

- Le «rocker» Bo Diddley (contemporain d’Elvis Presley, Chuck Berry, Jerry Lee Lewis), si injustement oublié -comme par hasard!- semble avoir eu une démarche analogue, avec son "diddley beat" lancinant, quasi-omniprésent, tellement pillé, avec ses blues-rocks à un accord, intégrant en outre des maracas dans son orchestre, des rythmes «cubains» avec clave dans ses morceaux, qui préfigurèrent rap et slam. Un très grand! Ecoutez-le, çà vaut le coup, il intègre l’afro-caribéanité dans sa musique... Mais ce n’est qu’a posteriori. Et là non plus, pas de tambour instrument central.

- dans une bien moindre mesure, son collègue C.Berry l'a parfois fait, avec une basse forte, dans des morceaux lugubres («Downbound Train». Mais une basse à corde, pas l'équivalent de tanbou di bass. 

- dans les 70's, des musiciens ont réintégré du "style percussif" dans leur musique, notamment James Brown et certains publiés par Stax... Mais là encore, idem : ce ne fut qu'a posteriori, comme une greffe revendicative. Pas comme un élément musical d’origine.

Les 1ers bluesmen et jazzmen enregistrés (Charley Patton 1891-1934, Son House 1902-1988, Robert Johnson 1911-1938, King Oliver 1885-1938, etc.), qui ont souffert des lois Jim Crow, étaient guitaristes ou jouaient des instruments «soufflants», avec parfois des caisses claires, mais seulement des caisses claires ! Où étaient chez les Noirs des USA les homologues des tanbouyés et les tibwatès martiniquais, à l’époque où Fernand Maholany (né en 1915, comme Willie Dixon et deux ans après Muddy Waters), Galfètè et quelques autres potomitans  nous transmettaient une part de l’héritage en la matière? Pourquoi n'y en avait-il pas? Ceci n’est pas un fétichisme gratuit (ni même payant) du tambour, mais une vraie question quant aux expressions et instruments musicaux des sociétés nées de l’esclavage colonial.

Compte tenu de l’immense arrière-pays physique du sud des USA (par rapport à la Martinique par exemple), on a du mal à croire que l’instrument tambour n’ait pas été pratiqué «an ba fey», quitte à descendre en ville à la faveur des luttes des Noirs américains pour les droits civiques à partir des années 1950. On a du mal à croire que la - comment est-ce dit déjà ? – que l’«l’acculturation» des Noirs US soit allée jusque là...

 

Ce questionnement nous revient depuis des années. Insoluble pour le profane que je suis. Il avait été présenté à E.Mondésir, qui m’avait orienté vers les travaux de Jacqueline Rosemain. Une explication directe m’eût davantage convenu, surtout venant d’un enseignant, d’un pédagogue. Donc j’ai lu entre autres «Jazz et biguine», sans trouver d'explication. Depuis Rosemain et Mondésir, la recherche a sûrement avancé. Rien trouvé de probant non plus dans l'exposition «Great Black Music»(2) (Paris La Villette, 2014) ni dans le livret de ladite expo.

 

Il semble qu’une approche transdisciplinaire et "trans-diapora-noire" serait nécessaire pour trouver sinon «la» réponse, du moins une piste d’explication. Certains estiment que la sensibilité «tambour bwatè» pouvait parfois s'exprimer sans tanbou ni bwatè (E.Jean-Baptiste, conférence Paris, 27 avril 2019). Admettons ! Mais le support d’origine «présumé tambour» n’est tout de même pas un hologramme. L’estimation susvisée de Jean-Baptiste est «transversale» à la question posée ici, mais elle n’y répond pas.

Alors si un lecteur pouvait fournir des pistes de solution, qu’il en soit remercié d’avance.

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(1) La Louisiane cédée par notre «cher» Napoléon Bonaparte (Adolph pour les intimes ?) aux USA intégrait un territoire beaucoup plus vaste que l’actuel Etat de Louisiane (environ 22% du territoire actuel des USA, dont certains endroits pratiquant l’esclavage négrier).

 

(2)https://www.google.fr/search?source=hp&ei=jw7IXOzbJaSrgwfVq7LYAQ&q=%22great+black+music%22&btnK=Recherche+Google&oq=%22great+black+music%22&gs_l=psy-ab.3..0i19l3j0i22i30i19l7.3132.15508..18707...2.0..0.71.1136.21......0....1..gws-wiz.....0..0i131j0j0i22i30.NuWD4Xfmopk  

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