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Pour sauver leur dialecte, des Alsaciens lancent des maternelles sans un mot de français

ÉDUCATION - Environ 200 petits Alsaciens feront lundi leur rentrée en maternelle dans une filière "immersive": ils n'y entendront parler que l'allemand et l'alsacien, et plus du tout le français. Une initiative inédite dans la région, qui vise à enrayer le déclin spectaculaire du dialecte.

"Si toutes les écoles faisaient comme nous, on pourrait sauver la langue alsacienne", soutient Pascale Lux, de l'association de parents "ABCM Zweisprachigkeit" (bilinguisme) à l'origine de ce projet.

 

En 2012, 43% des Alsaciens se déclaraient encore dialectophones, mais avec de fortes disparités selon les générations: ainsi, 74% des plus de 60 ans maîtrisaient la langue régionale, contre seulement... 3% des enfants de 3 à 17 ans.

 

Le Français introduit à partir du CE1

L'association ABCM a justement été créée en 1991 pour enrayer ce déclin. Elle gère une dizaine d'écoles maternelles et élémentaires. Jusqu'à présent, tous ces établissements privés, sous contrat avec l'Etat, pratiquaient un bilinguisme français/allemand. Mais à partir de lundi, trois de ces écoles iront plus loin, en ouvrant des classes "immersives".

 

Déjà pratiqué au Pays basque, en Bretagne et en Occitanie, ce mode d'enseignement consiste à consacrer 100% du temps scolaire, au moins les premières années d'école, à l'usage de la langue régionale. Le français est ensuite introduit progressivement, à partir du CE1 par exemple. Un système qui "n'empêche pas les élèves de maîtriser correctement le français, évidemment", souligne Mme Lux.

En Alsace, les efforts ont jusqu'à présent principalement porté sur le développement de classes bilingues, français/allemand. A la rentrée 2016, 15,5% des élèves de primaire, 6% des collègiens et 4,5% des lycéens en filière générale fréquentaient ces classes, des chiffres multipliés par deux depuis dix ans.

Pour autant, l'Education nationale n'affiche aucune intention d'aller plus loin et de supprimer le français dans les premières années d'enseignement. "Ce principe de parité des deux langues a été réaffirmé dans une circulaire d'avril dernier. L'immersion n'est pas une priorité pour nous", précise à l'AFP Philippe Guilbert, chargé du dossier "langues vivantes" au rectorat de Strasbourg.

L'immersion, la seule solution

Or, pour certains défenseurs de l'alsacien, l'immersion est la seule solution pour préserver l'avenir de la langue.

"Les parents ne transmettent plus le dialecte à leur enfant, ils s'adaptent à la langue que l'enfant 'ramène' de l'école. C'est pour cela qu'il faut une école à 100% en langue régionale, et même des crèches en alsacien", argumente Thierry Kranzer, dont la fille de quatre ans fréquentera dès lundi une des nouvelles classes "immersives".

Parfait locuteur de l'alsacien, cet homme de 49 ans entend prouver, par son parcours, que la maîtrise d'un dialecte régional n'entrave en rien l'apprentissage d'autres langues -au contraire!-, et qu'il peut aller de pair avec l'ouverture au monde. Il vient lui-même de passer 16 ans à New York, où il travaillait au service de presse... des Nations unies.

Les écoles immersives d'ABCM, "ça concerne pour le moment 0,3% des classes d'âge concernées", calcule Kranzer. "Il faut qu'on monte rapidement à 1%, et qu'on soit à 30% dans 30 ans, c'est comme ça qu'on sauvera la langue!"

L'alsacien pâtit de l'allemand

Reste que l'alsacien pâtit aussi largement, dans les écoles de la région, de la prééminence de sa forme écrite, l'allemand. "C'est un vrai problème pour la transmission de la langue", estime Bénédicte Keck, enseignante d'alsacien et chargée de mission à l'Office pour la langue et la culture d'Alsace.

"Quand les gamins parlaient encore l'alsacien à la maison, il y avait une certaine logique à leur enseigner l'allemand standard à l'école. Mais aujourd'hui, ils n'entendent plus que du français à la maison. Alors, si on leur parle allemand à l'école, au mieux ils apprendront l'allemand, mais pas l'alsacien, qui risque de disparaître", ajoute cette maman de deux petites filles, évidemment dialectophones.

"On ne transmet pas une langue parce qu'elle est utile. On la transmet parce qu'elle est aussi une façon de penser, de construire le monde. On la transmet avec le cœur, parce que c'est une partie de soi".

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