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PRÉAMBULE 3 : REGARDS SUR LA CRITIQUE LITTÉRAIRE ET SUR L'ŒUVRE ROMANESQUE DE RAPHAËL CONFIANT

Garde tes songes ;
Les sages n'en ont pas d'aussi beaux que les fous !

Charles Baudelaire

 

Je tiens à remercier ceux des lecteurs qui ont poussé l'héroïsme à lire, jusqu'à la fin, mes deux premiers préambules. Qu'ils sachent cependant qu'il ne s'agit qu'une infime partie de ce que j'ai lu moi à propos de Raphaël Confiant, des kilomètres et des kilomètres d'articles, et pour être franc, j'en ai vu des vertes et des pas mûres. En clair, l'écrivain martiniquais, plus souvent que rarement, se fait agonir, abreuver d'insultes. Cela m'amène à deux commentaires. Pensez-vous que Confiant ait l'ambition d'endosser l'uniforme d'un capitaine Dreyfus martiniquais ? Je ne le crois pas vraiment, avec certitude même.

Par ailleurs, ayant quand même une tendresse pour le peuple martiniquais, sinon je ne serai pas là, je n'aurais jamais cru que des martiniquais puissent, généralement sur des sites web-pissotières, avoir tant de bassesse, tant de haine, faire montre de tant d'abjection à l'égard d'un de leurs compatriotes. Toute tendresse mise à part, je vais finir par abonder dans le coup de sang, ô combien légitime, de Raphaël Confiant, au début de l'année 2010 qui usa de termes scatologiques à l'égard du peuple martiniquais. Seul un peuple, de surcroît aussi nombreux que la population de Toulouse, seul un peuple qui n'a plus de mémoire, de légendes, d'ambition, de raisons d'exister, plus de rêves peut tomber dans cet acte suicidaire de s'entredéchiquetailler, et vomir tant de haine au lieu de lever les yeux, regarder le ciel et penser ne serait-ce qu'à demain, penser à créer, et ce, en se serrant les coudes. Certes, il n'y a pas là une particularité martiniquaise.

Tous les peuples de la planète, à commencer par le peuple français, sont des peuples de veaux, de crétins matérialistes, (c'est ainsi que Charles de Gaulle traita les Français) mais cette banalisation de la haine, en ce qui concerne la Martinique, préfigure une disparition prochaine du peuple martiniquais, en tant que peuple, un dernier soubresaut violent avant une mort, pourtant annoncée et combattue, je suis au regret de vous le dire, par Raphaël Confiant en personne et quelques autres, bien sûr. Vous semblez ignorez, qu'il a été un des rares, à adhérer au vœu du philosophe de combat Jean-Paul Sartre, qui dans une harangue célèbre, a demandé aux intellectuels, aux universitaires, de descendre dans la rue. Il ne s'agissait pas de descendre dans l'arène, dans le rôle du gladiateur ou du toro des corridas hispaniques. Rôle que vous lui avez attribué. Certes, le peuple martiniquais a été dérespecté, de tous temps, et jusqu'à l'heure où j'écris au point que « le respect de la dignité humaine » est une notion qui vous échappe, ignorée dans votre formation mentale, où ne subsiste que servilité, soumission, vantardise, veulerie, jalousie, flagornerie, matérialisme. Certains peuples méritent la démocratie, ils sont rares. D'autres ne méritent que le fouet et les fers, la dictature et vous en faites partie.

Puisqu'aujourd'hui, on ne discute plus, on ne débat plus, on s'exprime seulement, en se dissimulant comme des pleutres, sous des pseudos, par le biais d'internet, qui est devenu un lieu de vomissements de tout et de n'importe quoi, car le débat contradictoire permet l'accouchement d'idées et de compromis, la maïeutique, disaient les anciens, la pensée agissante, créative s'estompe et disparaît pour laisser la place à des vagissements, des barrissements sans conséquence, témoignages animaliers de la défaite assurée de ce qui distingue l'homme du primate, la pensée et seulement la pensée.

Puisqu'aujourd'hui vous êtes, m'a-t-il semblé, par ouï-référendum, de bons Français, sachez, tout de même, que la France, a établi des lois sur la liberté d'expression, la diffamation et le respect de la vie privée, y compris sur le net. Mais rassurez-vous, pourquoi perdre son temps dans de mauvais combats. Continuez à charrier la haine, par tombereaux entiers, si telle est votre raison d'être, votre philosophie de la vie, votre hauteur d'âme, vos aspirations secrètes, votre ambition éthique.

Il existe, et j'en finirai sur ce sujet, une science, la détritologie, qui consiste à examiner les déchets ou détritus d'une société pour la reconstituer par la suite. Malgré le fait qu'elle exige des méthodes assurément salissantes, j'y ai un peu souscrit dans mes recherches sur ce qui se dit à la Martinique. Il m'a suffit, malgré un début de nausée, de quelques pénibles heures, pour m'apercevoir, sur internet, que c'est le peuple martiniquais qui gît au fond d'une poubelle. Espérons qu'il ne s'agit que d'une vision déformée par le prisme informatique, facteur de progrès. Quel progrès ?

Fermons la parenthèse et jetons tout le lest de la nacelle, pour poser la montgolfière, qui vous a fait atteindre la stratosphère de l'art,  illustrée, de la critique littéraire et ses bouffonneries et reprendre le sujet annoncé par le titre.

« Psychanalyse littéraire, critique thématique, métaphores obsédantes, etc.»
Que dire à ces gens qui, croyant posséder une clef,
n'ont de cesse qu'ils aient disposé votre œuvre en serrure ?

Ainsi, se gaussait des critiques, le subtil Julien Gracq. La critique littéraire dont j'ai fourni assez d'exemples, quant à l'œuvre de Raphaël Confiant, est une profession certes respectable sans laquelle le livre aurait un écho moindre, sans compter, lorsqu'elle est sérieuse et pertinente, qu'elle peut aider le lecteur, le diriger sur des voies nouvelles d'appréciation d'un livre. Mais quand elle impose ses diktats, le livre devenant secondaire voire insignifiant comme la publicité s'absout du produit qu'elle se doit de promouvoir, quand, au bout du compte, elle devient plus importante que l'œuvre elle-même, on est en droit de poser, humblement quelques questions et d'édicter quelques vérités, frappées au coin du bon sens.

Tout d'abord, il est important de le rappeler, sans littérature il n'y aurait pas de critique littéraire. Certes, dans le commerce du livre, il s'agit souvent de matraquage publicitaire et bien des gens ne lisent qu'un livre par an, le Goncourt. Là encore qu'importe la critique. Mais ceux qui ont l'amour du livre furètent dans les librairies et finalement pour ne pas se livrer au hasard ou aux conseils du libraire, se doivent de fouiller les magazines littéraires.

Quel rapport y a-t-il entre le lecteur et le roman ? Un rapport strictement personnel, qui partant de la curiosité ou du conseil, peut aboutir à tous les sentiments de l'indifférence à une alchimie du lire, en tout cas un rapport qui échappe totalement à la critique littéraire. Sauf ceux dont la seule ambition est l'érudition, le snobisme, l'acquisition d'une culture qu'on mettra en avant. Le vrai lecteur entre toujours dans une aventure avec un livre nouveau. Tout peut échouer, tout peut être sublime, avec le livre. Et la seule critique qui vaut, est la critique personnelle et non reproductible. Alors en faire un métier, se vouloir donner la juste appréciation, la « notation » sans appel d'un livre est bien souvent faire montre d'une grande prétention. Même si de bons critiques littéraires maîtrisent l'analyse, de façon professionnelle, c'est toujours et seulement de leur point de vue, en leur nom, qu'ils s'expriment. Mieux vaudrait les ignorer, porter un regard neuf et ne pas lire sous influence.

Pour mémoire, « Voyage au bout de la nuit » de Céline, sans doute un des plus grands romans du XX ème siècle, est quasiment passé inaperçu, alors qu'il était purement une révolution dans la littérature. Il est aujourd'hui incontournable. On pourrait multiplier à l'infini les expériences heureuses et malheureuses avec le livre et aussi des lectures opposées qui sont sujettes à l'affrontement pour peu qu'on en parle. « les particules élémentaires » de Michel Houllebecq, en son temps, a été présenté comme un roman révolutionnaire et a fait l'objet d'un culte sans nom. Je l'ai lu, et je me suis profondément ennuyé, n'ayant rien trouvé dans ce livre qui mérite d'être cité. On est dans le subjectif, la lecture n'est pas une science ; elle fait appel à notre propre sensibilité, à notre cheminement émotionnel, à l'instar des autres arts comme la musique. A-t-on déjà vu un débat houleux après une représentation musicale. Je suis allé seul, tout au long de ma vie au concert ou à l'Opéra. Parfois, je m'y suis ennuyé, parfois j'ai été transporté dans un bonheur inouï. Mais j'en suis toujours parti sans échanger un mot avec mon voisin. L'écriture est un art dont l'intention n'est pas de subjuguer les foules. Nous sommes dans des rapports intimes avec un livre. Pourquoi perdre son temps à décrire, disséquer, exhiber ses propres émotions ? Il y a cependant des auteurs qui ne déçoivent jamais, il existe des livres sûrs.

Quels sont les rapports entre un écrivain et son roman ? Souvent indéchiffrables. L'intention, le jeu d'écriture, le style, la langue appartiennent en propre à l'écrivain. Le livre n'est pas un objet manufacturé dont il serait facile de connaître le processus de production. Et n'est-il pas plus intéressant de se laisser porter par le roman, d'en retenir l'esthétisme (et parfois la médiocrité)au lieu de se poser mille questions qui tendraient à entrer dans l'intimité, voire le talent d'un écrivain, talent parfois inégal du reste.

Enfin quel est le rapport entre l'homme qui écrit et l'écrivain ? La question est trop complexe pour être débattue ici. Si parfois les deux se confondent, bien souvent il n'en est rien. Passer du roman à l'écrivain, puis de l'écrivain à l'homme est une prospection tentante, policière, irrespectueuse quelque part et aventureuse.

Je ne sais rien du monde de l'édition, le livre est quand même un commerce. La concurrence doit être féroce, les coups bas sont sans doute nombreux, les prix littéraires recherchés, l'argent n'est pas étranger à tout cela. Mais cela ne m'intéresse pas. Je ne lis pas dans une perspective d'étaler une quelconque érudition, je ne présenterai jamais une thèse de littérature, pas plus qu'une agrégation de lettres. Seule ma sensibilité est sollicitée. La critique littéraire a beau exister, elle n'est pas propriétaire de ma sensibilité. Et donc, je m'en moque, c'est tout.

Venons en à l'œuvre romanesque de Raphaël Confiant. J'avoue avoir lu l'intégralité de cette œuvre, du premier au dernier de ses romans. J'avoue avoir lu bon nombre de ses textes à caractère politique ou idéologique. J'avoue avoir lu bien des choses sur lui. J'avoue avoir entretenu une sorte de correspondance avec lui depuis presque 3 ans mais ne l'avoir rencontré, tout au plus que cinq heures. J'avoue peut-être ne rien savoir de lui. Si Julien Gracq parle d'une clé, je pourrais dire que je possède un trousseau de clés sur l'écrivain martiniquais. Pourtant, même si c'était le cas, je n'en ferai pas usage.

S'agissant donc de nous, je pourrais dire « parce que c'était lui, parce que c'était moi » comme le fit Michel de Montaigne s'exprimant sur son amitié avec La Boétie. Mais il s'agit d'un tout autre sens qu'il faut donner à cette phrase.

« Parce que c'était lui », et là vous comprendrez comment son œuvre romanesque, possède, à mes yeux, une valeur aussi inestimable mais tout à fait personnelle. Cela mérite une explication qui n'a rien de littéraire. J'ai quitté la France, à la fin des années 80, non pour un voyage, mais pour une destination, sans retour, un départ définitif. J'ai choisi, symboliquement, un dernier séjour, sur l'île la plus occidentale de ce pays, marquée comme un cimetière de bateaux naufragés, grisaille et landes érodées, Ouessant, qui convenait à un certain crépuscule de ma vie. Je rêvais de renaître sur d'autres îles, des îles lointaines, sous des cieux ultra-marins, je rêvais des Antilles et de la Martinique. Je portais en moi une idée de la Martinique, des paysages et une d'autre société surtout. Autant vous dire que passé un certain euphorisme initial, j'ai peu à peu perdu toutes mes illusions, ne retrouvant  à la Martinique, qu'une société française aux défauts français exacerbés, une société en voie d'assimilation au modèle occidental, même si j'avais trouvé un refuge assez traditionnel, le bourg des Anses d'Arlet. Mais, au fil du temps, je me suis aperçu, que je me trouvais dans une France tropicale  qui possédait au moins les pires défauts que j'avais fuis, le culte de l'argent et de la consommation. Après quelques années, j'ai décidé un retour en France, penaud.

Et voilà que près de 10 plus tard, je tombai sur les romans de Raphaël Confiant qui n'étaient autres que cette Martinique dont j'avais rêvé. Il y avait certes une langue neuve, colorée et surtout libre. Mais il y avait, un monde, des personnages, qui correspondaient exactement à mes rêves. Je ne me suis pas embarrassé de savoir si c'était de la fiction. C'était des livres d'histoire pour moi et le cadeau de Confiant a été de donner vie à mes rêves. Un cadeau sans précédent. J'ai dévoré tous ses romans et je guettais chaque nouvelle parution. On a l'habitude de dire « ne rêve pas ta vie, vis tes rêves ». Et bien non, j'ai vu là cette Martinique rêvée, parait-il disparue, avec ses personnages récurrents, baroques qui prenaient vie dans mon esprit, un univers magique, une société haute en couleur, chaleureuse celle que j'étais venu rencontrer. Je me foutais bien de savoir qu'il s'agissait d'une œuvre romanesque reprenant cette phrase de Baudelaire « Qu'importe ce que peut être la réalité placée hors de moi si elle m'a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis. » Le Morne Pichevin, les Terres-Sainville, l'Atlantic-Hôtel de Grande-Anse, Saint-Pierre d'avant l'éruption et des figures plus que de pâles personnages, Philomène, Bec-en-or, Grand-Z'ongles, Mauville, Dangelmont, sont devenus des lieux et des êtres familiers. Tout cela, naturellement, car j'aime les mots, par une langue qui explosait de couleurs, une langue qui était mon « créole » de même que les sommets de la langue française ont été pour moi l'écriture de Stendhal, de même que j'ai goûté aux ciselures de Proust, de même que je lisais couramment l'argot soit chez Céline soit chez Alphonse Boudard. Une langue qui m'a ensorcelé, car je n'ai jamais appris le créole authentique, une société bienheureuse dans sa deveine, une poésie permanente, sous-jacente, sans parler du rire et du cocasse, sans parler de ce souci de mettre en valeur, là encore de façon récurrente, les insignfiants, les « petites gens », djobeurs, clochards, femmes de légère vertu. Sans parler d'une nostalgie souvent présente qui convenait à ma nature mélancolique. Que dire de Confiant, de ce cadeau, de ce second voyage à la Martinique qui effaça le premier dans mon esprit, le seul que j'ai retenu, à qui j'ai donné vérité, authenticité.

« Parce que c'était moi » Dans mes jeunes années, j'ai été un major dans l'analyse mathématique écœurant mes camarades de classe préparatoire et mes professeurs qui souhaitaient me coller sur quelque intégrale complexe qu'ils ne savaient pas résoudre. Cette facilité d'analyse, je l'ai portée ailleurs, presque sur tout, m'improvisant psychanalyste sans avoir jamais lu Freud ou Lacan.  Et naturellement Raphaël Confiant n'y a pas échappé. Fort d'une trentaine de romans lus, j'ai cherché à décrypter le personnage, ignorant tout de lui. Mais je sentais bien qu'il se mettait souvent en scène que « Cahier de romances » ou « Ravines du devant-jour » étaient son enfance perdue, et que le principal personnage de ses romans était souvent un raté, aimant le petit peuple et aimant l'écriture. D'où une proximité imaginaire avec l'écrivain, une complicité totalement irrationnelle. Je me suis laissé aller à écrire sur lui : « Raphaël Confiant est-il un écrivain ? » ou « Chamoiseau et Confiant, des écrivains antillais, non, des gosses perdus ! » Puis, vint l'aventure de Montray Kréyol, je pris conscience de ses combats, il y eut une correspondance et il me semblait cerner de mieux en mieux, non plus l'écrivain, pourtant si lointain mais qui m'était devenu si proche, mais l'homme simplement, quoique ne sachant rien sur ses activités, sa vie privée, etc.

J'en suis arrivé à penser qu'il m'était familier et prévisible. Pourtant, il s'agit d'un individu déroutant et complexe, aux mille facettes et aux mille facéties. Il existe assurément aujourd'hui une proximité entre nous, peut-être davantage. Mais je n'en parlerai pas. Raphaël Confiant est un personnage public, tenu d'en assumer la charge et porteur de deux soutanes celle d'un écrivain habituellement défini comme « un des chefs de file de la littérature antillaise », celle d'un homme politique et d'un idéologue, d'un défenseur féroce, farouche et talentueux de la liberté du peuple martiniquais, donc un homme exposé et qui, sanguin de caractère, a réussi à se faire pas mal d'ennemis. C'est, dit-on, un polémiste hors-pair mais à mon sens, ce talent réside dans tout le travail, en amont de son argumentaire, qui laisse peu de chances à ses adversaires superficiels et manquant de logique, car l'homme a de la mémoire et du répondant, dans ses réquisitoires qui laissent peu de place à ses détracteurs, contraints bien souvent, à se résoudre à l'insulte faute de mieux.

Il me semble, cependant, qu'aujourd'hui, couturé de blessures, las de ses défaites et de la bêtise humaine, Raphaël Confiant aimerait jeter aux orties ses soutanes, ses chapelets et ses images pieuses. Une intuition. Mais peut-il le faire ? Probablement pas. Alors j'ai pensé lui adresser un message personnel, assez désespéré «Brise marine » de Stéphane Mallarmé qui doit lui convenir.

 

La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres.
Fuir! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres
D'être parmi l'écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
O nuits! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai! Steamer balançant ta mâture,
Lève l'ancre pour une exotique nature !
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l'adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu'un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts ni fertiles îlots...
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

 

Le départ, oui, pour un prochain naufrage, seul le dernier vers de ce poème est l'espoir, mince, d'un bonheur fugace. Mais, je ne ferai pas de dissection in vivo de l'homme ou de l'écrivain, je ne chercherai pas à livrer quelque portrait qui l'expliquerait. Pourquoi ? Assailli de toutes part, jugé, classé, engoncé dans des rôles auxquels il lui sera difficile d'échapper, je veux lui accorder une secrète existence, dans une certaine liberté d'être, dans une intimité de pensée respectée. Et je me désolidarise de tous ceux qui voudrait l'enfermer, comme une plante dans un herbier, comme un lépidoptère cloué dans la collection d'un entomologiste.

Alors je ne dirai rien sur l'homme. Qu'on pense de lui ce que l'on veut mais sans moi, malgré une fréquente proximité de pensée. Je ne dirai rien sur l'œuvre romanesque de l'écrivain, préférant conserver cette alchimie qu'elle a produite en moi et qui est toute personnelle, subjective et qui ne cessera pas, tant que Confiant écrira du Confiant. Je laisse à d'autres le soin de le saucissonner, de le décortiquer comme une langouste, de le passer au scanner, de le dénuder, de l'analyser savamment. Le livre doit rester un mystère.

Mais toute règle a son exception. Voici, me direz-vous d'ailleurs, trois longs préambules, préambules à quoi ? Préambule, non à une critique originale, mais à mon regard sur un des derniers romans de Raphaël Confiant, un roman de rupture et d'aveu, mais en trompe-l'œil : la jarre d'or. Comme cet or qui vient de couler dans la mer des Antilles, tandis que je me dirige comme chaque soir vers la case-à-rhum de tante Pauline, aux Anses d'Arlet, retrouver mes vieux nègres, qui d'ailleurs ne parlent pas français. Qu'importe !

 

Thierry Caille

 

Photo du logo : Ouessant, sinistre mémoire maritime, la plus occidentale terre de France, un jour, un jour.

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