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Premier « roman » en créole : « Atipa » d’Alfred Parépou (1885

Marie-Noëlle Recoque Desfontaines
Premier  «  roman » en créole :  « Atipa » d’Alfred Parépou (1885

     « Mo chè compatriote yé la,

        A pou zòte mo  fait Atipa. A pas francé non, a criole. »

   C’est la dédicace qu’Alfred Parépou adresse aux Guyanais, quatre décennies après l’abolition de l’esclavage. Pour la première fois un créolophone prend sa plume pour écrire un texte long de plus de deux cents pages dans sa langue. Il s’agit d’une gageure. L’auteur prévient son lecteur : « Limprimerie France yé la, pas savé écrit criole/…/ yé trompé toujou oune tas côté. Ca pou ca fait engnin ; mo savé zòte  wa comprendne li toute meinme. » 

   Le héros porte le nom d’un poisson dont il est friand, l’atipa. Ainsi commence ce texte amusant: « Oune jou, jédi, cété la beautemps, Atipa, oune ovrié mine d’ò, té ca fait so pronmeinnade, la lavancé, li cotré, qué oune di so zanmi, li pas té wai dipis longtemps. » Atipa, chercheur d’or, va profiter de son séjour à Cayenne pour s’entretenir avec ses amis. Les rencontres sont nombreuses et les conversations livrées le plus souvent dans les bars vont permettre de rendre compte des réalités guyanaises notamment sociales et  politiques. Atipa a des idées bien arrêtées et un sens critique dont il nous fait profiter.

   Il brocarde les nègres s’obstinant à parler un français qu’il ne maîtrise pas. « Ou pas savé oune langue, ou wlé palé li, ou vle fait cranne./… /Ou ca criole, palé donc ou langue, pasé ou massacré francé. » Nous sommes en 1885, on se plaint, déjà, de l’émigration : les pêcheurs créoles font des pétitions pour que les autorités interdisent aux Chinois de pêcher (on les avait fait venir pour cultiver la terre); mais l’auteur d’ajouter par la bouche d’un de ses personnages : « Tu vois leur bêtise. Sans les Chinois, les trois quarts du temps le poisson manque à Cayenne ». Atipa s’en prend aux élus : « Depuis que nous votons, il n’y a eu aucun changement, au contraire, les choses vont plus mal. /…/ Ils dépensent de l’argent inutilement. /…/ Au conseil, ils ne font que changer les noms des rues, ainsi la Traversière qui ne traverse rien du tout. On devrait donner aux rues des noms que tout le monde connaît plutôt que d’aller chercher en France des noms que l’on ne connaît pas. » Il est surtout question de vie quotidienne et les détails les plus prosaïques sont relevés. Ainsi lorsqu’Atipa veut couper du saucisson en tranches fines à la française, son ami en veut un gros morceau et  dit que lui, il ne mange pas le saucisson à la « blangue » mais à la « nègue » car il prend mieux le goût. Et puis on critique la cassave de Kourou, pleine de sable, à laquelle on préfère le bon couac de Montsinéry…

   Au fil du dialogue, les freins à l’évolution de la Guyane sont répertoriés : la trop faible population, le manque d’instruction des populations amérindiennes, l’absence d’infrastructures pour faciliter les déplacements, le grand nombre de « popotes » (nom donné aux bagnards), la monoculture de la canne au détriment des produits comme le tabac ou les bois précieux, l’attrait de l’or qui marque le coup d’arrêt de l’agriculture…

   L’attitude des Guyanais est analysée. Ils font des différences entre eux selon leur couleur de peau : «Les belles mulâtresses ne veulent pas s’entendre appelées « négresses». Les privilégiés vont vivre en France et Atipa de les railler : « Je connais des Guyanais qui, ayant passé quelques mois en France, à leur retour font semblant d’oublier même le créole… Je vais te citer comme exemple, l’un d’eux, qui voyant un atipa, demande à ses amis : « Ça s’écaille-ti ? ou ça se plume-ti ? n’est-ce pas des propos à jeter la honte parmi nous ? »

   Avec Alfred Parépou, l’auteur perspicace d’Atipa, c’est le bon sens qui parle d’autant plus que son héros n’est en aucune manière complexé en tant que « nèg ». Il a vécu en France, il raconte : « Les petits massogans (nom péjoratif donné aux Blancs) couraient après moi. Il est vrai qu’il n’y avait pas beaucoup de nègres à l’époque. Un jour, l’un d’eux m’appela « boule de neige », je lui répondis « boule de concombre » et l’ai tenu par la ventrèche. Je ne me fâchais pas outre mesure, les tenants pour des imbéciles. » 

   Atipa est également féru d’histoires drôles et il regrette le bon vieux temps, celui des cric-crac, massac, massac ! cam. Kini-kini : bois sec ! Les contes sont (déjà?) passés de mode, il en raconte notamment un dont il se souvient :

   Le bœuf, la femme et le Bon Dieu.

   - Que ferai-je de ce qui est dans mon ventre ?

   -  Mets-le à terre, dit Dieu.

   La vache lâcha petit veau à terre.

   - Et moi, comment ferai-je, dit la femme ?

   - Comme la vache, dit le Bon Dieu.

   Mais la future mère trouva son enfant trop délicat pour le jeter à terre comme fit la vache. Son cœur saignait à cette pensée.

   -Eh ! dit Dieu, tiens-le alors.

  C’est pour cette raison que le petit veau marche dès sa naissance, tandis qu’à nous, il nous faut des mois pour nous tenir debout.

   Atipa défend l’idée de la séparation de l’Eglise d’avec l’Etat notamment à l’école ; pour lui le catéchisme doit être remplacé par l’enseignement de la Morale et de la bonne conduite. Il en veut aux blancs (politiciens, journalistes, médecins) qui racontent sur la Guyane des inepties. « Il y a des tas de gens, commença Atipa, qui ne cherchent pas à s’informer auprès des habitants, ni à connaître le passé du pays, mais qui écrivent sur la Guyane. La plupart du temps, leurs livres et leurs journaux sont des tissus de mensonges qui font du tort à la réputation du pays, car ceux-là qui les lisent sans chercher à connaître la vérité dénigrent le pays. »

   Atipa aime son pays et souffre de le voir dévalorisé, d’autant plus que nombreux sont les étrangers venus y faire fortune. Alors, il répare avec humour les torts faits à la Guyane et son discours touche le lecteur par son étonnante modernité.

                      Marie-Noëlle RECOQUE  DESFONTAINES

    « Atipa » : perdu et retrouvé…  à Washington.

    Jusqu’à une époque récente, on ne trouvait pas trace du moindre exemplaire d’ «Atipa» et pourtant on savait qu’il avait existé. D’abord parce qu’un linguiste et créoliste allemand du XIXè siècle, Hugo Schuchardt, en avait rendu compte dans un article et aussi parce qu’en France à la Bibliothèque Nationale, subsistait une fiche prouvant que ce roman y avait été répertorié. Et c’est seulement en 1980, que l’ouvrage  considéré comme le texte fondateur de la littérature en créole fut retrouvé aux Etats-Unis, dans la Bibliothèque du Congrès, à Washington. Les Editions Caribéennes éditèrent «Atipa», livre reconnu par l’UNESCO comme Œuvre représentative de l’Humanité. L’ouvrage sera ensuite réédité chez L’Harmattan.