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PRÉSENTATION DE « ÉCRIRE LA DOMINATION »

Par Gerry L’Etang
PRÉSENTATION DE « ÉCRIRE LA DOMINATION »

Gerry L’Etang qui a assuré la codirection de l’ouvrage « Ecrire la domination », présente ce livre.

- Pourquoi un ouvrage sur l’écriture de la domination ?

-  C’est une idée de Corinne Mencé-Caster qui m’a convié à la rejoindre à la direction de ce travail collectif. Il s’agit ici d’analyser comment les dominants écrivent la domination qu’ils exercent et quels enjeux sont alors en cause. Il s’agit également d’étudier la réception par les dominés de ces écrits : comment ils les subissent, les refusent, ou encore, parce qu’ils sont conditionnés pour cela, de quelle façon ils y adhèrent et les reproduisent. Il s’agit enfin d’analyser les écrits critiques de la domination, de questionner la position de leurs auteurs. Ce livre est par ailleurs le prolongement d’un séminaire du CRILLASH (Centre de recherches interdisciplinaires en lettres, langues, arts et sciences humaines) qui s’est déroulé à l’Université des Antilles (Schœlcher, Martinique) en mai 2013.

 

- Quel est le texte le plus saillant de cette publication collective ?

-   Les huit textes du livre sont tous pertinents, saillants. Il y en a un, d’André Lucrèce, qui me semble particulièrement émouvant. Il examine comment la domination peut déboucher sur l’horreur absolue. Lucrèce s’appuie là sur des écrits de l’abolitionniste Renouvellat de Cussac qui relatent la soumission sexuelle imposée par le fouet à la femme esclave en Martinique, laquelle subissait parfois les assauts de maîtres « couverts de lèpre ». On retrouve une autre description d’exactions esclavagistes dans un article de Liliane Fardin qui étudie la mise en roman de l’asservissement à la Réunion par un historien de l’esclavage, Hubert Gerbeau. On retrouve encore le lien avec l’esclavage dans un papier de Max Bélaise qui s’attache au décryptage d’une chronique des premiers temps coloniaux : le célèbre livre du Père Labat, véritable moine-soldat qui entreprit une christianisation dont modalités violentes contribuèrent à configurer le christianisme en Martinique. 

 

- N’est-il pas compliqué d’être neutre quand on analyse l’écriture de la domination ?  

- C’est en effet complexe et c’est ce que nous explique Corinne Mencé-Caster dans l’article qu’elle publie ici. Comment rester objectif face à l’écriture de la domination quand on est un chercheur antillais profondément concerné par l’expérience de domination extrême qu’a représenté l’esclavage ? Par ailleurs, étudier la domination depuis une posture d’intellectuel, d’universitaire, bref de soi-disant « sachant » en position de surplomb, est-ce crédible ? N’est-ce pas, en quelque sorte, reproduire la domination ?

 

- La domination post-esclavagiste est-elle également traitée dans « Ecrire la domination » ?

- Nous avons un article de Philippe Chanson qui représente une suite à son fameux ouvrage sur la nomination des nouveaux libres aux Antilles, en Guyane et dans l’océan Indien. Nombre de noms infamants (Coucoune, Satan, Macabre, Croquemort, Marionnette…) ont été donnés aux nouveaux libres comme s’il s’agissait de leur faire payer leur liberté en les humiliant. Chanson se demande alors : peut-on échapper à son nom ? J’étudie pour ma part un ouvrage relevant d’une sorte de paralittérature coloniale qui s’est développée en France dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il s’agit des souvenirs martiniquais d’un certain Charles Mismer, lesquels comprennent la description raciste d’un convoi d’immigrants congos. Mismer est à l’origine un soldat français misérable, chair à canon des guerres du Second empire. La colonie martiniquaise représentera pour ce « petit blanc » un tremplin, point de départ d’une ascension qui le mènera loin. Le livre relate, sans que l’auteur en ait nécessairement conscience, les concessions qu’il fait aux « gros blancs » créoles et à leur idéologie afin qu’ils acceptent qu’il se hisse à leurs côtés. 

 

- Et qu’en est-il du traitement des écrits contemporains de la domination ?     

- Jean Bernabé s’attache ici à analyser les contentieux entre Martiniquais et Guadeloupéens d’une part, entre Guyanais et Antillais d’autre part, conflits qui trouvent leur source dans la domination coloniale. Il part d’un texte du XIXe siècle dont l’auteur est le fabuliste guadeloupéen Paul Marbot. Dans cette fable apparaît un clivage entre la Guadeloupe et la Martinique. Ces îles sont pourtant prétendues « sœurs » au motif qu’elles auraient le même colonisateur. Bernabé pointe également le développement en Guyane d’un certain « essentialisme créole » identitariste (des publications en attestent), en opposition aux Martiniquais, aux Guadeloupéens, voire aux populations non « créoles » du pays. Enfin, dans « Ecrire la domination », Raphaël Confiant traite de la donnée défavorable que représente la globalisation du point de vue de la traduction des langues dominées. La tendance à l’uniformisation linguistique (l’anglophonie) contrarie l’accès des langues dominées au processus traductif. Or la traduction représenta jadis pour des langues considérées comme « vulgaires », une voie d’accès à l’officialité, à la souveraineté, une sortie de la domination.

 

- Quand présentez-vous cet ouvrage ?

-   Le CRILLASH y consacre une soirée : le jeudi 27 octobre à 18h à l’amphithéâtre Hélène Sellaye de la faculté des lettres et sciences humaines de l’Université des Antilles, campus de Schœlcher, Martinique. Seront présents la plupart des auteurs, soit Corinne Mencé-caster, Liliane Fardin, André Lucrèce, Raphaël Confiant et moi-même.

 

* Ecrire la domination ; sous la direction de Gerry L’Etang et Corinne Mencé-Caster ; ouvrage du CRILLASH ; Caraïbéditions-Université ; Petit-Bourg ; 2016 ; ISBN : 978-2-91762-373-2 ; 255 p. ; 20 €. 

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