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PRIX GONCOURT 1921 : Batouala de René MARAN

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
PRIX GONCOURT 1921 : Batouala de René MARAN

Le Guyanais René MARAN (1887-1960), administrateur colonial en Afrique, était un Français convaincu, assimilationniste. Mais il est le premier fonctionnaire à avoir dénoncé les méthodes de coercition et d’exploitation des populations africaines au nom d’une prétendue civilisation. Il obtint le PRIX GONCOURT  1921 pour son roman intitulé Batouala dont la préface fit scandale.

 

 L’histoire se passe en Oubangi-Chari. Le grand chef et féticheur Batouala réfléchit à la façon dont il va organiser la fête des initiés (circoncis et excisées). Les tambours lancent les invitations à travers la forêt et promettent force ripailles, palabres et beuveries. Pendant qu’il s’occupe à relever ses nasses dans  la rivière, un jeune don Juan, Bissibi’ngui, en profite pour faire le beau auprès de sa favorite  Yassigui’nda. Le roman raconte l’histoire de cette rivalité amoureuse.

 

 René Maran excelle dans l’évocation de la nature, des éléments et des forces primitives. Les personnages africains sont dépeints, quant à eux, sans empathie. Le style, qualifié par Maran lui-même de réaliste et cru, met en exergue les vilenies d’une population ignorante qui ne semble pas être pourvue de beaucoup de qualités. René Maran dit avoir raconté ce qu’il a vu. Les us et coutumes sont évoqués dans leur grande violence et sauvagerie. On est proche de la définition des noirs donnée, trente ans plus tard, dans le Manuel alphabétique de psychiatrie d’Antoine Porot, à savoir : « Chez les indigènes de l’Afrique noire, les besoins physiques (nutrition, sexualité) prennent une place de tout premier plan, la vivacité de leurs émotions et leur courte durée, l’indigence de leur activité intellectuelle, leur font vivre surtout le présent, comme des enfants. » Si ses qualités littéraires de cette fresque peu flatteuse firent qu’elle obtint le Prix Goncourt en 1921, elle ne parvint pas cependant, lors de sa publication, à faire oublier ni le portrait à charge des blancs décrits pour la première fois  du point de vue des Africains, ni surtout la préface accusatrice que René Maran rédigea d’une plume incisive. Ce crime de lèse-majesté choqua de la part d’un nègre colonisé, lui-même administrateur colonial. On lui en voulut de cracher dans la soupe et de critiquer la politique  de la France. Les blancs, vus de manière inédite à travers le regard des colonisés, apparaissent dans le roman comme malpropres, douillets, peureux et méprisants. Ils exploitent les Africains : travail forcé, détournement des richesses, dont le caoutchouc, destruction de leurs coutumes…. Batouala ne les aime pas et ses diatribes le font savoir. Il aimerait bien les voir retourner chez eux. Dans la préface, René Maran s’implique sans détour dans un réquisitoire implacable contre les fonctionnaires coloniaux veules, corrompus, vils, s’adonnant à l’alcool, piètres représentants de la France des Lumières, sévissant en toute impunité. Il s’affirme français et apostrophe les écrivains pour qu’ils appellent à signifier leur refus de voir des compatriotes, en Afrique,  déconsidérer la nation.

En 1927, un ouvrage intitulé Voyage au Congo puis un autre, en 1928, Retour du Tchad, vulgariseront les critiques qu’avait faites Maran, et qu’on n’avait pas voulu entendre. Y sont dénoncées les conditions de vie imposées aux Africains par l’administration coloniale. L’auteur est André Gide, un écrivain français blanc. Mais à la mort de René Maran, le Martiniquais Aimé Césaire déclare : « Maran est le premier homme de culture noire à avoir révélé l’Afrique. Mieux, il est le premier homme de culture à avoir emmené le noir à la dignité littéraire. Pour les noirs, au commencement est René Maran ».

 

     Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES