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PROJET D'INSTALLATION D'UNE MAISON DE TOLERANCE A FORT-DE-FRANCE

Par Thierry Caille


Ministère de l'Aménagement et du Plan



Z.I. Lézarde

BP 666

97 256 Le Lamentin



Référence : 145 BW 12

Dossier suivi par : M T. Caille, Ingénieur des Travaux.

Date : 5 Juin 2007



Monsieur le Maire,

Messieurs les Chargés des Affaires économiques, sociales et culturelles,











Le philosophe, revenu des systèmes et des superstitions mais persévérant encore sur les chemins du monde, devrait imiter le pyrrhonisme de trottoir dont fait montre la créature la moins dogmatique : la fille publique. Détachée de tout et ouverte à tout ; épousant l'humeur et les idées du client ; changeant de ton et de visage à chaque occasion ; prête à être triste ou gaie, étant indifférente ; prodiguant les soupirs par souci commercial ; portant sur son voisin superposé et sincère un regard éclairé et faux, elle propose à l'esprit un modèle de comportement qui rivalise avec celui des sages. Etre sans convictions à l'égard des hommes et de soi-même, tel est le haut enseignement de la prostitution, académie ambulante de lucidité, en marge de la société comme la philosophie.



Cioran

Fonctionnaire appliqué de l'administration française en poste à la Martinique, j'ai depuis quelques années observé avec rigueur, lucidité et intérêt les comportements, mœurs et aspirations de la population antillaise comme l'état économique de l'île, ses difficultés, ses atouts et l'évolution possible de ses activités. Je ne souhaite en rien me prononcer sur les divers projets politiques ni sur les orientations données par le gouvernement, par devoir de réserve et par la confiance que j'accorde aux diverses institutions et aux décisions raisonnées des élus martiniquais, émanation juste et démocratique de la population.

J'ai toutefois élaboré un projet économique et social qui me tient à cœur et peut concourir au développement de la Martinique, à sa stabilité sociale, à son rayonnement culturel et à sa renommée au-delà des mers : la création d'une maison de tolérance, lieu de plaisirs, de raffinements et de débauche, établissement public placé sous la haute autorité de la mairie de Fort-de-France. Ainsi la Martinique ne serait-elle plus l'île de la banane, qualificatif somme toute peu élégant, mais le temple tropical de la chair et de la beauté, comme Lesbos fut, selon le poète, Mère des jeux latins et des voluptés grecques.

Je reconnais que ceci peut soulever quelques objections. D'ordre légal en premier lieu. La loi française interdit depuis Marthe Richard l'existence des maisons closes. Ce qui fut une grave erreur quand on sait quels rôles de paix sociale et d'harmonie familiale elles ont joués. Mais la loi peut être contournée. Il suffit de créer une structure à vocation culturelle, artistique voire humanitaire. l'Eglise qui n'est pas à cours de contradictions peut juger d'un mauvais oeil l'édification d'un lieu de péché en dépit de l'exemple d'un de ses plus brillants prélats, le cardinal Jean Daniélou mort en état d'épectase dans les bras d'une prostituée. Nous savons que l'Eglise a pour véritable mission de conduire un troupeau d'âmes naïves par des contes enfantins vers des prairies imaginaires de béatitude. Proposons un acompte terrestre de cette béatitude.

Enfin les principales objections peuvent être morales. L'objectif n'est pas d'humaniser le sort triste et touchant de la prostituée respectable et flétrie qui bat le pavé dans quelques rues de Fort-de-France même si cette tâche ne manquerait pas de grandeur. L'objectif n'est pas de déstabiliser les structures familiales qui, signalons-le, sont quelque peu secouées à la Martinique par cette propension naturelle des hommes à butiner avec application la diversité des espèces florales de l'île. La femme antillaise, mère et épouse modèle, sera d'autant plus respectée que son époux aura abondamment assouvi ses instincts naturels.

Il faut reconsidérer la dignité de la femme. Celle-ci ne saurait laver son âme par une robe blanche lui conférant droits, respect social et crédit de bonheur. Pour avoir longuement fréquenté les bordels de Macao, de Caracas et de Manaos, je prétends y avoir rencontré des âmes pures, grandes, libres bien plus dignes que beaucoup de ces femmes antillaises asservies aux fourneaux par le mariage et des maris volages et grands semenciers quand elles ne deviennent pas, selon la tendance sociale, des dindes emperlousées, juste bonnes à promener leur cul, leurs paillettes, leurs nippes luxueuses et leur intelligence de tortue dans les galeries marchandes, dans les réceptions et dans les soirées mondaines.

Il faut inventer une dignité nouvelle de la femme martiniquaise, ce que je me propose de faire. Réhabilitons avant tout le métier de courtisane que quelques siècles d'obscurantisme religieux, que des intentions républicaines louables et des élucubrations féministes, a couvert d'opprobre. L'Antiquité réservait bien des honneurs à ces femmes qui officiaient savamment aux rites d'Aphrodite. L'époque était moins hypocrite et la pensée grecque savait célébrer la beauté et le plaisir comme nulle ne l'a fait depuis. Il y a certes quelque tristesse à reconnaître à travers le monde ce dernier recours contre la misère qu'est la prostitution. Il y a certes quelque tristesse à ramener l'acte charnel qui peut s'envelopper des voiles les plus sensuels et les plus poétiques à une simple location de vagin. Je ne suis pas là pour disserter sur la misère du monde, sur l'asservissement ni pour juger des moyens employés pour y remédier et la prostitution n'est moralement pas plus infamante que la plupart des modes de subsistance, moins infamante que bon nombre de charités, d'assistance ou subventions variées, moins infamante vis à vis de l'argent acquis, des billets froissés gagnés à la sueur de l'utérus, que les rémunérations, avantages, corruptions diverses des hommes politiques de Martinique et d'ailleurs, que les allocations familiales ou sociales, que les deniers du culte et les quêtes paroissiales.

Pourquoi choisir la Martinique comme haut lieu du plaisir, nouvelle Babylone, ville sainte de l'hédonisme tropical ? C'est d'abord sa vocation politique actuelle. Elle est une des dernières catins de la France qui s'offre, de manière coûteuse d'ailleurs, les charmes d'une île inutile des caraïbes. Géographiquement, elle se place sur toutes les routes maritimes d'Anvers à Valparaiso, de Zanzibar à Vancouver. Elle peut offrir à tous coureurs de mer, dévoreurs d'horizons, équipages maltais, aventuriers sans âme, inlassables voyageurs, un mouillage sûr sous un climat clément, du rhum pour attendrir les cœurs d'acier et des sirènes dociles et dévouées pour calmer de voluptés les chairs salées. Enfin que vaut la richesse de la Martinique ? Hormis quelques arpents d'ignames, une poignées de zébus faméliques, quelques sennes modestes tirées au bord des anses, quelques langoustes, quelques plantations d'anthurium que l'on produit aujourd'hui en Hollande, quelques champs de canne juste bons à fournir le rhum consommé sur place, quelques bananeraies qui n'appartiennent plus depuis longtemps à la Martinique tant elles ont été achetées et rachetées par la France et l'Europe, quelques écrivains, un vieux poète que personne n'a lu, beaucoup de palabreurs, une classe politique de nouveaux Bouvard et Pécuchet, enflée comme une vessie de phacochère, une stupéfiante société de consommation qui dépasse en hystérie ses modèles américains ou européens au point qu'il faut se lever de bonne heure pour rencontrer un martiniquais quelque peu authentique ou assimilable à une certaine idée que l'on se fait des Antilles, hormis cela que vaut la richesse de la Martinique ? Un pet de crabe.

Il reste cependant une richesse rare et inestimable, la femme antillaise. Elle seule peut décemment enrichir l'économie martiniquaise. Laissons aux poètes le soin d'en décrire les charmes et les indulgences. Mais le savant métissage opéré par l'histoire a produit des odalisques de grande beauté, aux lignes harmonieuses, à la peau souple et parfumée, aux hanches larges qui arrêtent le regard des plus blasés des hommes par le doux balancement qu'elles leur imposent. Sans parler de l'élégance et de l'indolence peu farouche qu'elles mettent à offrir leur corps tiède aux jeux innocents et naïfs de la chair que la douceur du climat et la saveur des rhums invitent à partager. Ayant herborisé avec soin, sous toutes les latitudes et parmi toutes les races, les orchidées adolescentes, j'ai trouvé à la Martinique une flore endémique rare et diverse de fleurs doucement sauvages, de femmes lascives et altières.

Je suggère que soit lancé un vaste appel d'offres ouvert aux jeunes martiniquaises de 15 à 20 ans. Les candidates suivront une formation rigoureuse pendant deux ans, un enseignement général d'érotisme, de poésie, de musique et de langues étrangères et un enseignement pratique de danse, de chant, de composition florale, de préparation des mets et des breuvages aphrodisiaques et des diverses techniques de délassement corporel sans parler naturellement de l'initiation et du perfectionnement aux actes charnels les plus variés, à l'épanouissement des sens, aux caresses savantes, aux joutes érotiques et à l'onanisme, aux rites saphiques, aux bacchanales les plus perverses auxquels sera porté le soin le plus grand dans la pratique de la chorégraphie de base mais aussi dans tous les raffinements inventés à ce jour par les courtisanes les plus expertes, par les hétaïres les plus renommées en aphrodisies.

Je suggère qu'un temple de l'hédonisme créole soit édifié face à la cathédrale au cœur de Fort-de-France pour les futures Circé, les vestales aguerries et obéissantes du culte d'Apollon. J'imagine des jardins soigneusement dessinés, des bassins et des fontaines, des bains et des hammams, des alcôves couvertes de fresques et de mosaïques aux teintes raphaéliques inspirées des scènes érotiques orientalistes ou latines, des sols de marbre jonchés de coussins de soie, un mobilier simple de bois précieux, des divans profonds, des sofas, un éclairage doux à la suif. Les jeunes officiantes, employées municipales, exerceront, parfumées de jasmin, en tunique de linon teinté d'indigo. Elles effectueront quatre heures de tolérance quotidienne, percevrons un salaire équivalent à celui d'un député antillais, avec une considération et des avantages identiques et pourront faire valoir leur droit à la retraite dès 25 ans.

Sans qu'aucune étude de marché n'ait été entreprise, j'ai assez confiance en la citoyenneté du peuple martiniquais pour porter à la connaissance du monde entier l'existence en son île d'un lieu si salutaire pour l'âme humaine, un havre de repos et de béatitude, au fronton duquel nous inscrirons ces mots de Baudelaire :

 

Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste ?

Vierges au cœur sublime, honneur de l'archipel,

Votre religion comme une autre est auguste,

Et l'amour se rira de l'Enfer et du Ciel !



Thierry CAILLE



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