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Quand les mots latins continuent à nous parler

Raphaël CONFIANT

   A l'heure où les langues dites "anciennes", à savoir le grec ancien et le latin, continuent à perdre inexorablement du terrain dans le système éducatif français, au point qu'un jour pas si lointain, elles deviendront l'apanage d'une poignée de spécialistes comme c'est le cas de langues encore plus anciennes comme le sumérien et l'égyptien, il est nécessaire de rappeler périodiquement au grand public cultivé à quel point elles ont été porteuses d'une littérature brillante. C'est ce à quoi répond la parution aux éditions Tarabuste d'un petit ouvrage à la couverture peu aguicheuse et aux proportions modestes, mais dont la lecture nous laisse tantôt stupéfaits tantôt rêveurs. Il s'agit d'"Aimer, Vivre et mourir. Petite anthologie thématique de la poésie d'expression latine (de l'Antiquité aux temps modernes) que nous offre Lionel-Edouard MARTIN, poète et romancier à la double attache poitevine et antillaise, miraculeux survivant (pour la petite histoire) du terrible tremblement de terre qui a affecté Haïti en janvier 2010 dont il a tiré un texte saisissant "Le Tremblement. Haïti 12 janvier 2010".

   Son nouveau livre, ouvrage de poésie latine, nous stupéfie d'abord parce que comme tous ceux dont les vertes années lycéennes, au siècle dernier, ont été rythmées par les thèmes et les versions latines, l'inévitable et joufflu dictionnaire Gaffiot nous servant tantôt de bouclier tantôt de massue au cours des bagarres de cours de récréation, nous restons persuadés que la littérature latine se résume à quelques siècles, la période dite "classique", qui a vu jaillir les Virgile, Horace ou encore Ovide. Pour aller vite, nos maîtres nous ont fait croire qu'après cette période, celle de la République, puis de l'Empire romain, le latin était devenue une langue morte, ce qui fut effectivement le cas à l'oral à compter du haut Moyen-âge, mais aucunement à l'écrit. Car, non seulement cette langue fut utilisée au plan littéraire des siècles et des siècles après avoir disparu du quotidien, disons jusqu'à la fin de la Renaissance (l'auteur le plus récent cité par L-E. MARTIN est du à un auteur, Ignjat Durdevic, qui a vécu entre 1635 et 1737), mais au plan scientifique trois siècles de plus puisqu'il était encore possible en France de soutenir une thèse de médecine entièrement écrite dans l'idiome de Cicéron jusqu'au toute début du XXe siècle. 
   "Aimer, vivre et mourir" nous laisse également rêveurs parce que nous prenons conscience que ceux que nous avons appris à appeler "les Anciens" n'étaient somme toute guère différents de nous s'agissant des grandes questions, notamment des trois plus grandes qu'énonce le titre de l'ouvrage. S'il y a peu de rapport entre un char romain et un char d'assaut moderne, les conducteurs de ces engins de guerre, s'ils pouvaient être confrontés, à dix ou vingt siècles de distance donc, s'étonneraient sans doute d'être si proches et d'être taraudés par les mêmes questionnements existentiels. La Science évolue à grands enjambées ; la Métaphysique, elle, perdure, inchangée, quoique se renouvelant sans cesse dans ses approches. Cruauté de l'amour :
   "J'éprouve autant de maux qu'au ciel il brille d'astres,
    qu'il est en l'air d'oiseaux, qu'il est d'eaux dans le fleuve." (Girolamo BARBI, 1430-1535)
   Enigme du temps :
   "Choie tes vins sagement : la vie est brève, et vain
     tout projet. Tandis que nous parlons, fuit jaloux
     le temps. Cueille le jour, sans croire au lendemain." (HORACE, 65-8 av. J.-C.)
   Ou encore angoisse de la vieillesse :
   "Je t'envoie ces lys blancs avec ces violettes :
    elles cueillies du jour, et les lys blancs d'hier ;
    les lys pour t'avertir de la vieillesse instante" 
   
                                                               TRADUCTION
 
 

   Tout latiniste est forcément traducteur, mais il y a un monde entre la traduction "docimologique" ou scolaro-universitaire, prisonnière des règles de grammaire et des lexiques telle que l'école et l'université l'enseignent, et la traduction "mondaine" au sens d'ouverte sur le monde qui ne peut coller mécaniquement à la langue-source et qui cherche soit à rendre la littérarité du texte soit à en faciliter l'accès pour le grand public. Lionel-Edouard MARTIN est un remarquable traducteur qui sait nous faire entendre les harmoniques de la langue latine et c'est pourquoi on peut regretter que par endroits n'aient pas été dispersés, ici et là, de petits extraits dans la langue d'origine. Même pour qui ne l'a jamais étudiée, elle possède encore le pouvoir de nous parler puisque nombre de ses mots sont les géniteurs de mots français. Et aussi créoles : vitae--vie--lavi. S'agissant des choix traductifs, on pourra s'étonner que l'auteur ait choisi de "moderniser", c'est l'expression qu'il emploie, les noms de parfums ou de grands vins. Trouver le nom du parfum "Shiseido" dans un poème latin peut, en effet, séduire le lecteur moyen, mais agacer le lecteur cultivé, encore que tout dépend de la stratégie traductive choisie : de toute évidence, Lionel-Edouard MARTIN ne destine pas son ouvrage à ses pairs, les latinistes confirmés lesquels n'en ont de toute façon point besoin, ni même au seul public cultivé, mais à un public beaucoup plus large,  amateur de poésie. En ce sens, sa traduction est excellente car elle évite les mots en italiques, les notes de bas de page ou les glossaires en fin d'ouvrage, toutes choses qui fatiguent vite le lectorat pressé d'aujourd'hui.

   S'il fallait choisir parmi tous ces poèmes un seul, choix cornélien on s'en doute, je n'hésiterais guère : "Epitaphe de Nichina la Flamande, célèbre prostituée" d'Antonio Becadelli (Panermita), auteur du XVè siècle (1394-1471). Il contient tout à la fois l'amertume, l'allégresse, le fatalisme, la cochonceté et surtout l'humour qui rassemblés constituent le métier de vivre c'est-à-dire l'aimer-vivre-mourir. Ecoutons :

   "  Je vis le jour en Flandre et courus l'univers

      Avant de me fixer en la tranquille Sienne.

      J'avais pour nom ce nom célèbre : Nichina,

      et vivais au bordel dont j'étais la splendeur".

   Ici encore, les choix traductifs se discutent puisqu'à "bricole" et "zizi", que l'on rencontre dans la suite du texte, j'aurais préféré "plaisir vénérien" et "braquemart", mais l'ensemble dénote une vraie maestria dans un exercice rendu difficile par le fait que chaque auteur, ayant son propre style, manie le latin à sa manière. Traduire un seul auteur est déjà une opération compliquée, mais en traduire une cinquantaine s'étalant sur une bonne dizaine de siècles est un véritable exploit. C'est ce à quoi s'est attelé Lionel-Edouard MARTIN et le moins qu'on puisse dire est qu'il a gagné son pari. Grâce à lui, les mots latins continuent à nous parler et donc aussi à parler en nous.

   Et à l'instar de Catulle (87-54 av. J.-C.), on a presqu'envie de lui lancer :

   "De ce vieux cru fameux, verse-moi,

    Echanson, de plus amers hanaps"

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