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Quand un Béké donne des leçons d'antiracisme...

Raphaël Confiant
Quand un Béké donne des leçons d'antiracisme...

   On peut penser ce qu'on veut du militant panafricaniste Kémi SEBA et de l'action symbolique qu'il a menée avec une centaine de manifestants au Centre Commercial de Génipa, propriété du plus riche Béké martiniquais, Bernard HAYOT. En effet, s'emparer du seul sucre au nom duquel, nos ancêtres furent mis dans les fers durant des siècles, est gros de signification. On est loin du pillage ou de l'émeute !

   On peut aussi douter, comme c'est mon cas, de l'efficacité de cette action au-delà de sa portée symbolique comme déjà indiqué et de son impact concret sur un supermarché qui est de toutes façons assuré contre les sinistres. Frapper les esprits, c'est bien ; frapper l'adversaire (ou l'ennemi), c'est tout autre chose. Car dès le lendemain de l'action des panafricanistes, Génipa sera de nouveau bondé, fête des mères oblige, de descendants...d'esclaves. Ce n'est pas pour rien que la Martinique et la Guadeloupe détiennent le record mondial d'importation de champagne !

   On peut aussi s'interroger sur les réactions des Martiniquais à ce qui est une opération coup de poing (mais sans violence aucune) au vu des posts sur les réseaux sociaux et des déclarations en radio et en télé qui sont assez loin d'approuver celle-ci au-delà des habituels cercles militants. Sans compter que même parmi ces derniers, tous n'abondent pas dans le sens des panafricanistes.

   A mon modeste niveau de non-détenteur d'aucun mandat politique ni d'un quelconque poste de responsabilité dans aucun organisme, j'ai tout à fait le droit de considérer que cette action est sans portée réelle et souhaiter une chose, une seule : que nos panafricanistes convainquent les chefs d'Etat d'Afrique noire de faire réinscrire le cas de la Martinique (et des autres dernières colonies françaises) au Comité de Décolonisation de l'ONU. Qu'on ne vienne pas me dire qu'ils sont tous pourris et vendus à l'Occident ! Ce n'est tout simplement pas vrai. Les chefs d'état du Ghana, du Rwanda, du Bostwana, de l'Ethiopie, de Namibie, d'Afrique du Sud, d'Algérie etc...pourraient parfaitement porter cette revendication.

   Il s'agit de faire émerger notre lutte au plan international car elle demeure désespérément soit insulaire soit franco-française. Or, aucun peuple, dans l'histoire moderne en tout cas, n'a acquis sa souveraineté sans un appui international. Quand la jeep de FANON sauta sur une mine à la frontière maroco-algérienne, l'Italie accepta de le soigner à Rome. Quand sa leucémie fut découverte, l'Union Soviétique, puis les Etats-Unis, décidèrent de le prendre en charge. Plus près de nous, les Palestiniens ne pourront jamais se libérer du joug israélien sans soutien international et sans boycott des marchandises israéliennes, par exemple.

   Or, force est de reconnaître que nous n'avons pas su faire reconnaître la légitimité de nos aspirations auprès de ceux qui nous sont les plus proches à savoir d'abord, nos frères caribéens et ensuite, nos cousins africains. Ces derniers nous accueillent sympathiquement à Gorée ou ailleurs, mais tout cela demeure de l'ordre du symbolique. Ce dont nous avons besoin, c'est de choses concrètes et de portée internationale. Je ne prendrai pour ma part nos panafricanistes locaux au sérieux que lorsqu'ils mettront au premier rang de leurs revendications la réinscription de notre pays au Comité de Décolonisation de l'Onu. Toute autre action relève de la posture.

   Mais ce n'est pas parce que je ne crois pas à l'efficacité du symbolique que je vais m'autoriser à traiter Kémi SEBA et ses amis de racistes comme a eu le culot de le faire, dans une tribune, un Béké vendeur de matériel de nautisme. Il est, en effet, insupportable, inadmissible, qu'un descendant d'esclavagistes fasse la leçon à des descendants de personnes réduites en esclavage. Non pas que je considère que celui-ci soit personnellement responsable des horreurs du passé, mais parce que les siens et lui ont bénéficié et continuent de bénéficier des fruits, des bénéfices, de l'odieuse institution. Cela devrait incliner tout Béké à plus de réserve et de modestie. D'autre part, les mêmes qui traitent les panafricanistes de racistes parlent de réconciliation, oubliant ou feignant d'oublier que dans l'Afrique du Sud post-apartheid, par exemple, il y a eu la création de "Comités Vérité et Réconciliation". Les Sud-Africains ont d'abord établi la "Vérité" (les crimes commis par les Afrikaners), puis, ils se sont engagés dans le processus de "Réconciliation" lequel sera forcément long et semé d'embûches. Mais au moins la voie a-t-elle été tracée.

   Or, nos Békés et leurs amis "de couleur" de l'Association "TOUS CREOLES" cherchent à sauter, à zapper, l'étape "VERITE" pour arriver directement à l'étape "Réconciliation". Ce faisant, ils se foutent carrément de nous ! Il n'y a pas d'autre mot. Sans compter qu'ils ont détourné la Créolité comme François DUVALIER avait détourné la Négritude. Répétons-le une fois pour toutes : pour les défenseurs de la Créolité, l'étape "Vérité" est indispensable, incontournable. En fait, la tribune donneuse de leçon anti-raciste du Béké vendeur de matériel de nautisme est révélatrice du fond de la pensée de sa caste : cette dernière veut la réconciliation par l'oubli, le gommage, des horreurs du passé et l'oubli de l'exploitation capitaliste d'aujourd'hui.

   Cela n'est tout simplement pas possible.

   Monsieur, le Béké, gardez vos leçons pour vous ! Vous êtes, vous et les vôtres, les plus mal placés pour donner des leçons dans quel que domaine que ce soit à qui que ce soit....

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