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Quasimodo, les misérables et la cour des miracles

Khal Torabully
Quasimodo, les misérables et la cour des miracles

Il est évident que passé le moment de sidération provoqué par l’incendie de la cathédrale de Notre-Dame il y a deux jours, la réalité reprend ses droits. Tout en étant attristé par l’incendie de Notre-Dame, il serait malhonnête de ne pas relier cet élan national et les actes financiers pour la reconstruction à la révolte sociale, à la pauvreté, au climat social délétère, explosif qui règne en France.

Un constat s’impose à la vue des flammes: pour un moment, les français ont surmonté leurs difficultés et dissensions idéologiques. Ils se sont transcendés en se reconnaissant une histoire, une mémoire, «des racines» communes, certains proclamant leur foi catholique après la série de scandales de pédophilie qui a secoué l’église catholique. Les charpentes à peine disparues dans l’embrasement, voilà que «l’union nationale» vole en éclats. Mais, il me semble, que la confrontation qui se développe n’est pas dans la tradition de l’empoignade gauloise habituelle. Ici, la fracture sociale fait sens sur les décombres de Notre-Dame.

D’abord, soulagés par les dons des riches, les français semblent gagnés par une autre consternation: ils constatent le décalage entre les «Misérables» qui peinent à se faire entendre et ces moyens colossaux que l'on met tout de suite à la disposition de ND. Les langues se délient: on n’a pas eu la même mobilisation pour l'urgence climatique et l’autre urgence sociale immédiate en France, au vu du pouvoir d’achat des plus démunis. Le décalage est bien là, le deux poids deux mesures surgissant à l'esprit de beaucoup. Comment est-on plus sensible au sort d’une cathédrale qu’au sort des pauvres ou d’une planète qui prend feu aussi?

A se demander si les Français, pendant le moment «salutaire» de l’incendie, se sont vraiment retrouvés en communiant autour des flammes? C’était à un moment où le «faire ensemble» ne signifiait pas grand-chose. Le feu a consumé les rancœurs, donnant à ce moment l'air de retrouvailles nationales. Autour des flammes, on s’est retrouvés… C’est indéniable. Mais la fracture sociale revient vite aux esprits quand l’on compare le piétinement des revendications sociales et la vitesse à laquelle l'état et les riches donateurs ont fait de Notre-Dame une cause nationale prioritaire. Il y a certes des moyens colossaux, mais pas pour toutes les causes… C'est à cet instant que l'on se rend compte que le «sacrifice» de ses clivages devant les flammes, à un lieu emblématique de la nation, n'oblitère pas les divisions et fractures de toutes sortes dans la conscience nationale de nouveau fragmentée.

Oui, les braises à peine refroidies, on remet sur l'autel des récriminations les promesses non tenues par le «pouvoir de l’argent», pour reprendre une terminologie courante. On oppose la cathédrale choyée et les misérables. Quasimodo revient au centre de la «cour des miracles» où les infirmités des mendiants disparaissaient à la tombée de la nuit, semblant incapable, même du haut des tours de ND qui ont résisté, de franchir des barrières politiques et sociales, pour toucher le coeur des classes aisées si généreuses sur le parvis. Celles-ci ont un cœur pour la pierre, et un cœur de pierre pour les estropiés de la vie.

Comment appréhender, dès lors, cette Cour des miracles relevant d’une «géographie intermédiaire» entre la misère, la foi, la folie et la violence, qui met en scène les figures de la précarité de tout temps: fous, infirmes, gitans, sdf…? Et pourquoi la Cour des miracles avait-elle ce nom? Une réponse nous vient de Dupille: «parce que c’était une cour, au sens politique du terme, traversée par des rapports de pouvoir: la cour des miracles avait une organisation monarchique, avec un roi et des suivants» (1). Dans ce simulacre de la cour royale, avec sa hiérarchie particulière, la laideur définissait l’étalon pour gravir les échelons: «Ce que cela révèle, c’est que tout en copiant le modèle politique de leur époque, la monarchie, les habitants de la cour des miracles y introduisaient beaucoup de subversion» (2). Une autre raison sémiotique milite pour une meilleure vue de cette Cour, qui constitue «aujourd’hui, un imaginaire profond de ce que représente l’urgence…» (3).

Il n’y a pas eu de miracle même si on a l’impression qu’une cour miraculeuse s’est pressée aux abords de ce lieu-refuge. La réalité met en face une urgence sociopolitique à laquelle le pouvoir actuel est confronté. Dès lors, Notre-Dame et ses personnages hugoliens sont repris par l’imaginaire français, pour continuer une pièce transposant l’urgence nationale (maintenant la reconstruction de la cathédrale ET aussi celle de la pauvreté en France) sur un lieu qui concentre le drame français contemporain et sa capacité de «faire ensemble». Aux abords de Notre-Dame et dans la Cour des miracles des gueux, comme dans le roman d’Hugo (numéro un des ventes sur Amazon aujourd’hui), le pauvre est écrasé par la fatalité. Au moins, dans la version Disney du film, Quasimodo était le personnage central, pas la cathédrale (d’où il puisait sa force), le film mettant sous les projecteurs les bannis, malades, vagabonds et autres gitans de la France. Un Disney social en quelque sorte… Mais nous ne sommes pas à Disneyland.

L’autre feu qui couve

Dira-t-on que Notre-Dame symboliserait la pierre de voûte de l'imaginaire historique, culturel, cultuel, artistique et littéraire français et en même temps, la pierre d'achoppement d’un sentiment de faire nation ensemble, avec un devoir de solidarité pour les Quasimodo qui semblent bien cramés dans les poutres de la cathédrale?

Ce que nous lisons aujourd’hui c’est que les dons de Pinault et autres richissimes, tout en apportant du baume au cœur, avoisineraient le point zéro de la compassion pour les pauvres. Leur pouvoir se définit par une cécité obstinée vis-à-vis de leur vie rabougrie. Les manants regardent passer les Seigneurs aux riches cagnottes, se posant, qu’on le veuille ou non, en sauveurs de la nation ou du patrimoine (dans le cas présent, il est difficile de séparer les deux). Paradoxalement, ce sont ces mêmes dons à la générosité éclatante, médiatisée, qui blessent. Tout en ayant un effet de baume au cœur, la fortune ainsi étalée dénote clairement que toutes les causes n’ont pas une place tout aussi prioritaire au coeur de la nation... On a aboli l’ISF pour que les fortunés investissent au pays, sans résultat probant. La valetaille, manants et sans dents savent que les mêmes qui ont offert généreusement pour la reconstruction de Notre-Dame sont les représentants de ce 1% d’ultra-riches qui les paupérisent. Ce sont eux qui participent à la pollution, d’autres à des conflits, parfois à l’évasion fiscale, certains à la désindustrialisation. Tout en pensant qu’ils peuvent être généreux ces riches, à condition que cela les concerne au premier chef…

Justement, le chef… Leur chef?

Par un hasard du calendrier, Macron a dû reporter son allocution exprimant ses solutions après le grand débat lancé suite aux mouvements des Gilets Jaunes, pour permettre un «recueillement» de la nation après l’incendie.

Hier, à la télévision, Macron a dit que la France reconstruirait Notre-Dame en cinq ans, aiguisant la perception que l’urgence sociale et politique qui traverse la France, exigeant des réponses tout aussi urgentes, est renvoyée, sine die, aux calendes grecques et que les mesures qui seront annoncées pourraient être l’occasion d’un retour de flammes…social dans une France où d’inquiétantes fissures marbrent l’édifice national, dont la moindre n’est pas le retour de l’extrême-droite sur la scène politique aux prochaines élections européennes et une fracture sociale qui ne cache plus ses Cours des miracles inégalitaires sur les ronds-points et dans les rues, voire aux abords des cathédrales. Le feu couve. Aujourd’hui même, le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, a dit sur France info: «En un clic, 200 millions, 100 millions, ça montre aussi les inégalités, ce que nous dénonçons régulièrement, les inégalités dans ce pays». Martinez ajoute: «S’ils sont capables de donner des dizaines de millions pour reconstruire Notre-Dame, qu’ils arrêtent de nous dire qu’il n’y a pas d’argent pour satisfaire l’urgence sociale», a insisté le dirigeant syndical» (4).

Paris brûlera-t-il? Et si en Quasimodo, hors champ de l’empathie apparente des puissants, on tuait le sonneur des cloches de notre société assiégée de toutes parts par la misère, la haine de l’autre, la violence et l’urgence climatique?

La France, diront beaucoup, vaut bien plus qu’une messe avec moult oboles pour la restauration de la maison de Quasimodo, dont le refuge vient de brûler et qui se retrouve à la rue. Comptera-t-il encore sur la réaction des puissants qui se pressent aux portes de la cathédrale? Clopin, le roi de la Cour des miracles, entonnait, dans le Bossu de Notre-Dame de Disney:

«Et l’on dit que c’est l’âme de Paris qui s’enflamme
Quand sonnent
Les cloches de Notre-Dame
».

Qui l’entendra au seuil d’une autre confrontation que l’on sent venir au point zéro de l’Hexagone?

Notes

© Khal Torabully, 17/04/2019

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