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QUE FAUT-IL ENTENDRE PAR « OCCIDENT » ?


Plusieurs d'entre mes correspondants-mail me demandent à peu près ceci : « le mot Occident revient souvent dans vos articles, qu'est-ce que ce terme recouvre pour vous ? ». D'autres, anonymes le plus souvent et sur un ton un peu agressif, me disent : « Votre vision de ce que vous appelez l'Occident est manichéenne ou, au mieux, datée. On n'est plus dans les années 50. Aujourd'hui, la Chine, le Brésil et l'Inde rivalisent avec l'Europe et les USA. Demain, ils les dépasseront ». Il convient donc que je m'explique sur un terme qui, effectivement, peu prêter à confusion, d'autant qu'il est abondamment utilisé par les extrémistes de l'Islam pour diaboliser les peuples européens et nord-américains.

Tout d'abord, je dirai que c'est…l'Occident qui s'est défini comme tel et qui, très tôt, a divisé le monde entre Occident et Orient. Il y a même une profession qui s'appelle « orientaliste » dans les universités et centre de recherches euro-américains alors que je ne crois pas qu'il en existe une qui s'appelle « occidentaliste » en Inde, au Japon ou en Egypte. La raison en est fort simple : suite à la colonisation de la planète par l'Europe à partir de 1492, puis par les Etats-Unis, cette « extrême-Europe », à compter de la fin du XIXe siècle, les idées, mœurs, valeurs culturelles et philosophies occidentales se sont répandues partout. Plus exactement : ont été imposées partout. Si bien que nous autres, Arabes, Africains, Asiatiques, Antillais etc…, nous sommes devenus des êtres biculturels  : nous avons gardé, avec plus ou moins de bonheur, nos cultures propres et nous avons acquis celle de l'Occident. Certes, l'intellectuel malien, algérien, indonésien, syrien ou martiniquais, le médecin, l'avocat ou l'universitaire, est plus biculturel, plus occidentalisé que son compatriote coupeur de canne, paysan, chamelier, artisan ou marin-pêcheur, mais ce dernier ne vit plus, ne peut plus vivre, dans son microcosme culturel. Les nomades touaregs regardent la coupe du monde de football en plein désert du Sahara sur des postes de télévision marchant à l'énergie solaire et « Harry Potter » est lu par la secrétaire philippine ou équatorienne. Et le développement rapide de l'Internet dans le Tiers-Monde fait que ce « déficit d'occidentalisation » des masses populaires par rapport à leurs élites est en passe d'être largement comblé.

On me demandera alors de définir de manière plus précise ce que j'entends par « être biculturel ». Je dirai, pour aller vite, que c'est quelqu'un qui a acquis toutes les valeurs de l'Occident, et notamment la science et la technologie occidentales, tout en refusant de larguer sa culture propre, tout en s'accrochant à sa culture propre. Certes, il est évident que les peuples qui ont subit l'esclavage ou une colonie de peuplement sont moins attachés à leur culture propre que ceux qui n'ont subi qu'une colonisation brève ou un simple protectorat. Un Algérien est « moins arabe » qu'un Egyptien parce qu'il y a eu pendant plus d'un siècle 1 million de colons français, dits Pieds-Noirs, en Algérie et que l'enseignement de la langue arabe, entre autres, y était interdit. Si bien que si l'on peut faire des études de physique ou de médecine entièrement en arabe dans n'importe quelle université du Caire, les universités d'Alger sont forcément bilingues, quand elles ne sont pas, largement francophones. De même, un Martiniquais est forcément « moins créole » qu'un Haïtien etc…Mais tous, nous sommes tous, à des degrés divers, des êtres biculturels, alors que les Euro-américains sont des être monoculturels.

Les Etasuniens sont même pratiquement autistes. Deux exemples :

. aux Etats-Unis, la traduction d'ouvrages étrangers, toutes langues confondues , varie entre…2% et 3% de la production éditoriale annuelle. Contre environ 27% en France et 30 en Allemagne, par exemple. On arguera que c'est dû au caractère de « lingua franca » qu'a acquis l'anglais à travers la planète. Ce n'est pas tout à fait vrai car la part des traductions dans la production éditoriale annuelle de l'Angleterre est de 19%. Conclusion : les Etasuniens ne s'intéressent pas à ce que le reste du monde pense et s'en foutent, y compris quand il s'agit de leurs propres correligionaires européens.

. la part des films étrangers diffusés aux Etats-Unis, cinémas et télés confondus, représente…1,5% de la diffusion filmique annuelle de ce pays contre, par exemple, 57% en Italie. On arguera de la puissance de Hollywood et du brio des grands acteurs étasuniens. Certes, mais chaque année, notamment au Festival de Cannes, des films extraordinaires sont primés qui viennent d'Inde, d'Algérie, d'Italie, du Brésil, du Japon etc…Mais il y a pire : pour qu'un film étranger puisse être joué aux USA, il faut que le sujet soit racheté par un producteur étasunien, tourné ne deuxième fois par un réalisateur étasunien et avec des acteurs étasuniens ! Ce fut le cas du film français très connu « Deux hommes et un couffin ». Encore plus autiste : même quand le film est anglais, même quand le film parle anglais, et que donc l'argument de la barrière de la langue ne peut être évoqué, il faut qu'il soit tourné à nouveau en anglo-américain parce que le spectateur moyen yankee ne supporte pas…l'accent britannique. Plus autiste, tu meurs !

Continuons…Il convient de préciser, à ce stade que la notion d' « Occident » n'est pas strictement géographique. Certes, elle recouvre originairement l'Europe et l'Amérique du Nord, mais elle s'est largement étendue au-delà : l'Australie et la Nouvelle-Zélande sont indiscutablement occidentaux, même s'il y subsiste des peuples autochtones minoritaires comme les Aborigènes. Israël est un état occidental et se revendique comme tel. Son équipe de football participe d'ailleurs à la Coupe d'Europe et ses chanteurs à l'Eurovision. A l'inverse, le Maroc qui ne se situe qu'à 35kms de l'Europe (Gibraltar) n'est pas occidental. On comprendra donc que l'Occident est une notion non pas géographique mais culturelle . Un Blanc sud-africain demeure un occidental, même s'il peut lui arriver de chanter en zoulou comme Johnny Clegg. Il est à noter par ailleurs que les géographes arabes de l'Antiquité ont nommé l'Afrique du Nord « Maghreb », ce qui, dans la langue arabe, signifie…. « Occident ». « Maghrebi » (maghrébin) en arabe veut dire…occidental !!! Et aussi « marocain ». Ce qui, géographiquement parlant, est tout à fait logique. Pour un Coréen ou un Japonais, il est clair que le Maroc se situe à l'Ouest et ne fait pas partie de ce que les Occidentaux appellent l'Orient, ces mêmes Occidentaux qui, lorsqu'ils vont à Marrakech, vantent « la douceur orientale » de cette ville !!! On voit donc qu'il est impossible de réduire l'Occident à une géographie. L'Occident a imposé aux monde, y compris aux Arabes, leur propre vision de ce qu'est l'Est et l'Ouest et personne n'y peut rien.

Continuons…Cette notion est donc culturelle certes, mais cela ne signifie pas qu'à l'intérieur de la sphère occidentale, tout le monde soit occidental au même titre. Et c'est là que nous divergeons avec les extrémistes islamistes : il y a toujours eu, au cœur de l'Europe et des Etats-Unis, des peuples culturellement occidentaux, mais qui ont subi ou continuent de subir une forme de domination assez proche, voire très proche, de celle qu'ont subi ou que continuent de subir la majorité des peuples du Tiers-Monde. Pour ne s'en tenir au cas de la France, il est clair que les Basques ou les Corses sont des peuples dominés, écrasés même, et que lorsque dans mes textes, j'emploie le terme « Occident », je ne les englobe absolument pas dedans. Pour moi, un Corse, un Breton, un Catalan, un Basque, un Bosniaque ou un Rom (Tsigane) est un frère de combat. Je suis totalement solidaire de la lutte que mènent ces peuples, tout « blancs » qu'ils soient, pour continuer à exister en tant que peuple et refuser leur génocide programmé. Génocide soft le plus souvent, sans massacre ni camps d'extermination, mais génocide quand même parce qu'on utilise l'arme de la substitution. A force de déverser des non-Corses en Corse, il arrivera un jour où les Corses se retrouveront minoritaires dans leur propre pays et où la langue et la culture corses disparaîtront.

Le mot « Occidental » n'est donc absolument pas un terme racial . « Occident » ne signifie pas « Blanc » car les Corses ou les Basques sont Blancs et je me considère comme leur frère de combat. Et je n'ai pas à juger des moyens dont ils usent pour se défendre de l'oppression génocidaire qu'ils subissent ! Quand donc, je vois certains intellectuels antillais reprocher aux Corses de poser des bombes, par exemple, cela me fait sourire. De quel droit, nous qui sommes, tout comme eux, pris dans une nasse, étouffés, de quel droit pouvons-nous nous permettre de porter un regard républicaniste ou droit-de-l'hommiste sur eux ? Nous avons tout à fait le droit d'employer nos propres moyens, généralement pacifiques, mais cela ne nous autorise aucunement à juger ceux qu'ils estiment indispensables à leur survie. Tout comme nous, ces colonisés de l'intérieur que sont les Basques ou les Corses sont des êtres bi-culturels.

Continuons encore…Le terme « occidental » est si peu racial qu'il y a des Occidentaux noirs ou jaunes. Colin Powell et Condoleeza Rice sont indiscutablement des Occidentaux. Quand ils sont en visite officielle dans un pays d'Afrique noire, ils n'y viennent absolument pas comme des frères noirs venus à la rencontre d'autres frères noirs, mais comme des Américains développés et riches condescendant à s'attarder quelques heures dans un pays africain sous-développé. Léopold Sédar Senghor était un Occidental, lui qui imposa l'étude du grec ancien et du latin dans les collèges sénégalais au lieu de tout faire pour doter le wolof du statut de vraie langue nationale. Il fut d'ailleurs l'un des chantres de la francophonie et aujourd'hui encore, la seule député wolofone du parlement sénégalais voit ses propos transcrits en français dans les rapports des sessions parlementaires ! Que l'on ne vienne pas nous chanter la ritournelle du trop grand nombre de langues existant en Afrique ! 90% des Sénégalais parlent ou comprennent le wolof. Donc, oui, il existe des Occidentaux blancs, noirs, jaunes, arabes etc..

En conclusion, sous ma plume, le terme « Occident » renvoie à une entité culturelle sans que j'y mette aucune connotation ni géographique ni raciale. Entité culturelle suprémaciste et raciste qui s'efforce depuis des siècles d'écraser d'un côté ses propres minorités (Corses, Basques etc.), de l'autre les peuples non-européens. Je ne confonds donc absolument pas un WASP (White Anglo-Saxon Protestant) avec un Basque ou un Bosniaque, ni un Beauf français, de droite ou de gauche, avec un Corse.

Raphaël Confiant

 


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