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QUELQUES QUESTIONS APRES UN PUTSCH MANQUE

par Andreu Camps

«Une bénédiction de Dieu, maintenant nous avons un motif pour nettoyer notre armée»  Recep Tayyip Erdogan, quelques heures après le putsch militaire.

Vendredi soir dernier, à 22h15, quelques détachements militaires de la gendarmerie des unités de chars et des forces aériennes coupent les ponts du Bosphore à Istanbul, occupent la télévision nationale, attaquent le siège du Parlement à Ankara, d’autres installations officielles ainsi que la résidence de villégiature d’Erdogan à Marmaris. A 00h26, Erdogan appelle la population à contrer les putschistes. Des dizaines de milliers d’hommes bloquent alors les groupes armés, les soldats semblent désemparés. Entre temps un communiqué des putschistes annoncent un vague objectif: défendre la Constitution. Quatre heures plus tard, au petit matin, Barak Obama condamne le putsch et apporte son soutien explicite au gouvernement d’Erdogan. Poutin, les gouvernements européens et les institutions de Bruxelles suivent. A midi, le samedi, le putsch semble déjà avoir complètement échoué, les derniers rebelles, assiégés dans le quartier général d’Ankara, se rendent.

Au moment où nous écrivons ces lignes, lundi soir, quelques détachements de rebelles s’affrontent encore à l’armée, notamment dans le second aéroport d’Istanbul, et au moins 280 personnes ont été tuées.

 

Une épuration à grande échelle

            Selon la version électronique du quotidien Hürriyet, lundi à 13h10, 8500 policiers turcs ont été suspendus, 7500 personnes arrêtées, dont 6000 soldats (parmi eux 103 généraux, soit près d’une tiers des 356 hauts gradés qui composent le haut commandement et parmi ces généraux Akin Oztruk, ex-commandant des forces aériennes, accusé d’être le cerveau du putsch), 755 juges et procureurs, 650 hauts fonctionnaires. 2745 juges ont été licenciés. Une épuration d’une plus grande ampleur encore est toujours en cours et touche tous les fonctionnaires des institutions de l’Etat.

            Le Premier ministre turc, Binali Yildirim, a assuré sans apporter de preuves que le putsch était similaire au coup d’état de 1980 – qui avait mis le pays à feu et sang, imposé une féroce dictature militaire et modifié en profondeur la Constitution. De son côté, Erdogan n’a pas hésité à accuser la confrérie islamiste «Hizmet», dirigé par Fethullah Gülen, d’avoir organisé le putsch. Rappelons que Gülen, exilé aux Etats-Unis depuis 1999 est connu pour ses rapports «particuliers» avec le département d’Etat américain et avait participé avec Erdogan à la constitution du parti AKP, Parti de la justice et du développement, dit «islamiste modéré». Sauf qu’il y a quelques années, Gülen rompt avec Erdogan, l’accusant de corruption et s’opposant aux modifications constitutionnelles qu’Erdogan prétend mettre en œuvre.

            En effet, depuis son élection à la présidence de la République, Erdogan tente par tous les moyens de modifier la Constitution, ce qui donnerait plein pouvoir à la présidence, une charge aujourd’hui sans autre pouvoir qu’honorifique. Pour accomplir son objectif il n’hésite pas à rompre les négociations de paix avec le PKK – parti kurde prônant la lutte armée - et à provoquer de nouvelles élections législatives le 1er novembre dernier, après sa défaite relative, lors des élections de 7 juin.

            Autre problème, Erdogan ne détient pas cette majorité des deux-tiers qui lui serait nécessaire au Parlement pour modifier la Constitution (l’AKP détient 316 députés sur 550). Il vient donc d’accuser les 59 députés de l’HDP (le Parti pour la démocratie du peuple - qui défend les droits des Kurdes) ainsi que des députés du CHP (le Parti républicain du peuple – d’origine kémaliste)[1] de connivence avec le terrorisme. Ces 130 députés sont depuis sous la menace d’une suspension, voire d’un emprisonnement, ce qui accorderait une majorité confortable à l’AKP.

Entre temps, samedi, Erdogan a forcé les quatre partis parlementaires (l’AKP, le CHP, l’HDP et le MHP – extrême droite nationaliste) à signer un communiqué «d’union nationale» contre le putsch.

Selon le journaliste turc, Yavuz Baydar, «sans doute, la tentative de putsch a été un prétexte bien utilisé pour Qu’Erdogan puisse mener à bien ce qu’il prétend». D’autres sources disent que les services turcs auraient été au courant mais auraient laissé faire pour  organiser la répression en cours.

 

L’Etat turc et son gouvernement, jouet des volte faces de la politique impérialiste

            Pourtant, l’extrême complexité de la politique intérieure turque ne doit pas occulter la question centrale: l’Etat turc – bien loin du projet de Mustapha Kemal Atatürk – a peu d’un Etat souverain. D’abord son armée, avec un effectif de 500 000 soldats, est la deuxième armée de l’Otan, sous commandement américain. L’armée américaine, qui utilise particulièrement et directement la base aérienne d’Incirlik, près de la frontière syrienne, a d’ailleurs, dès dimanche après-midi, rétabli ses opérations vers la Syrie et l’Irak.

            Ensuite, l’économie turque est dépendante des accords passés avec l’Union européenne et notamment de la présence des multinationales dont les principales ont leur maison-mère en Allemagne. Les accords signés, il y a quelques mois, avec Bruxelles sous l’impulsion d’Angela Merkel au sujet des réfugiés et qui oblige le gouvernement turc à contenir les millions de réfugiés fuyant la guerre imposée par les puissances impérialistes en Syrie, en Afghanistan, ou en Irak, a créé une situation insoutenable dans tout le pays.

            Mais au-delà, Erdogan ne cesse de modifier sa position par rapport à la Syrie. Il était en 2011 ami et allié de Bachar el-Assad. Sous la pression des Américains, l’armée turque a servi à organiser et entraîner les groupes rebelles, y compris Daesh. Jouet des volte faces de l’administration américaine et suite à l’accord de terrain promu par les Américains – qui inclut l’intervention de l’armée russe, donc le maintien du régime de Bachar sous certaines conditions - Erdogan a une fois de plus modifié sa position. En effet, son Premier ministre a déclaré, mercredi dernier «Je suis sûr que nos relations avec la Syrie redeviendront normales. Nous en avons besoin».

 

De toute évidence, la nation turque est au bord d’un affrontement d’une ampleur majeure.

            La guerre redoublée contre les Kurdes et l’écrasement du mouvement de la jeunesse de 2013, à partir de la manifestation depuis la place Tacsim, qui avait commencé d’ébranler le contrôle que le régime exerce sur la classe ouvrière, n’auront aucune issue ni dans l’épuration acharnée, ni dans la marche vers un régime pseudo-présidentiel.    Et le soutien sans faille d’Obama et des gouvernements européens reste conditionné à la capacité d’Erdogan à se maintenir au pouvoir. D’où l’alarme provoquée par l’ampleur de l’épuration.

Pour finir, revenons à ce que nous écrivions à l’automne dernier sous le titre «La “victoire” d’Erdogan menace l’existence de la Turquie»

            Rappel: le 7 juin, lors des précédentes élections législatives, le parti d’Erdogan (AKP), qui se prétend islamiste modéré, avait subi une défaite électorale en perdant la majorité absolue.

L’immense majorité de la population kurde, une partie de la jeunesse et des travailleurs avaient voté pour le HDP, le Parti démocratique des peuples, qui défend les droits des Kurdes. Erdogan, devant l’impossibilité de former un gouvernement majoritaire, avait alors engagé une véritable politique de guerre. Jusqu’à pousser le PKK à rompre la trêve, signée il y a deux ans, et à reprendre son action militaire, en juillet.

            Dans le même esprit, la campagne électorale pour ces dernières élections a été menée, de la part de l’AKP, avec une violence inouïe: des dizaines de sièges du HDP ont été incendiés, des meetings interdits, le paroxysme étant atteint avec l’attentat d’Ankara, à la veille du scrutin.

Une violence dont Erdogan s’est servi pour apparaître comme le «garant de la paix», son message de campagne revenant à dire: «c’est moi ou le chaos».

 

            En contradiction avec les aspirations pour la paix  Erdogan utilise déjà sa victoire électorale – et ses 49,4 % de voix qui lui donnent une majorité absolue au Parlement – pour poursuivre sa politique de guerre, même si cette majorité n’est pas celle des deux tiers, qui lui seraient pourtant nécessaires pour modifier la Constitution et conférer les pleins pouvoirs à la présidence de la République.

            Cela en totale contradiction avec l’aspiration à la paix qui est celle tous les peuples de Turquie.

             Ainsi, ces derniers jours, tout en continuant ses attaques contre le PKK, il a renforcé son engagement militaire aux côtés de la coalition emmenée par les Etats-Unis contre Daech, jetant encore un peu plus d’huile sur le feu dans toute la région, déjà en proie au chaos.»

 

 

Andreu Camps Lundi 18 juillet 2016




[1]                     Kemal Attaturk, père fondateur de la Turquie moderne en 1923. Il a combattu et remporté la victoire contre les puissances occidentales qui voulaient dépecer la Turquie suite à la chute de l’Empire ottoman; L’État turc moderne, dont l’armée est la colonne vertébrale, est fondé sur la puissance des institutions et de entreprises publiques, la laïcité mais aussi l’endiguement de la classe ouvrière ainsi que l’écrasement des minorités, les Kurdes en particulier.

 

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