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Qu’est-ce que la perception coloniale ?

Fabian CHARLES
Qu’est-ce que la perception coloniale ?

   Fabian CHARLES est un jeune étudiant haïtien inscrit à la Sorbonne qui vient de soutenir brillamment un mémoire de Master sur la perception des langues créoles dans le monde universitaire français. Il tiendra désormais un "bloc-notes" sur notre site-web. Ci-après un extrait significatif de son mémoire...

La perception coloniale c’est lorsque des personnes qui subissent les séquelles de l’histoire coloniale associent ce qu’ils rejettent à leur propre réalité. Dans ces conditions, ils associent leur race et leur culture au désordre ou à la mauvaise organisation. Leur perception de la réalité s’arc-boute ainsi à leurs préjugés. Ceci installe un rapport où ceux qui perçoivent la réalité ainsi croient qu’ils sont condamnés à l’échec. Alors que ce qui les garde dans cette situation est de l’ordre de l’apparence. Ces peuples ont pourtant la capacité de mettre en place des systèmes d’organisations aussi solides que  tous les autres peuples.

 

Cette perception coloniale concerne aussi leur complexe vis-à-vis de leur langue, ce qui est la conséquence de l’imposition de la langue des colons aux peuples qu’ils envahissent. Les populations dominés perçoivent ainsi la langue des colons comme la langue de la victoire et la leur comme celle de la défaite. Leur langue est ainsi associée à la mauvaise organisation et à l’incompétence technique. Leur langue est perçue comme incapable d’égaler celle des colons au niveau intellectuel. Les langues créoles sont ainsi perçues comme un handicap alors qu’elles sont aussi valables que toutes les autres langues. La promotion  des langues créoles revient ainsi à montrer comment elles peuvent aussi représenter un atout.

 

Ce n’est donc pas tellement la question de la race qui nous intéresse ici, mais avant tout la question de la culture. Dans le cadre d’une certaine culture, la race noire et tout ce qui la concerne est rangée dans une catégorie symbolique inférieure. Il y a une différence entre ce que les créolophones natifs appellent le créole et ce que les linguistes non-natifs nomment « créole ». Pour les créolophones, il s’agit avant tout de leur langue quotidienne, qui leur sert très bien pour communiquer tous les aspects de leur environnement. Alors que pour certains linguistes c’est un objet curieux et imparfait qui ne peut servir que pour les conversations non-intellectuelles.

 

Un clivage important sur la question des créoles est celui de l’intercompréhension. Même s’il est admis de tous que les créoles ne sont pas identiques, il est admis aussi qu’ils partagent certaines similarités. Est-ce qu’il s’agit de similarités au niveau de la morphologie ou de la grammaire ? Est-ce qu’il s’agit de similarités au niveau de l’origine socio-historique de ces langues ? Ou s’il s’agit de similarités au niveau de la compréhension réciproque ? Lors du troisième colloque du Comité International des Études Créoles, la rupture est consommé avec les linguistes natifs qui veulent promouvoir l’intercompréhension entre les langues créoles alors que les linguistes non-créolophones du CIEC n’y croient pas.

La promotion des langues créoles revient ainsi à défendre aussi leur importance au niveau international. Toute la question est de savoir comment faut-il les défendre, car on emploie pour cela plusieurs stratégies de promotion de ces langues. Les écrivains et les linguistes qui se considèrent eux-mêmes comme des militants de la langue créole sont les créateurs de ces stratégies. Il s’agit d’évaluer la situation qui pose problème et envisager les moyens d’en sortir ou de légitimer les créoles.  

 

Un certain complexe nous conduit à penser que le créole est une langue de fermeture alors que le français est une langue d’ouverture. Ce n’est pas tout à fait vrai que le français soit la seule porte ouverte des créolophones vers l’international. Ce qui arrive, c’est que les questions de langues  dépendent aussi des questions économiques, car lorsqu’on écrit des livres en français et qu’ils sont lus internationalement, cela passe par les canaux de dépendance économique et culturels de la francophonie. Alors que c’est possible d’écrire en créole et d’avoir aussi un lectorat au niveau international.


Fabian Charles

Extrait de « La perception coloniale des langues créoles en France ».

 

Fabian Charles est un écrivain né à Port-au-Prince, il a publié plusieurs ouvrages (roman, poésie) et participe aussi à « l’Anthologie de la poésie haïtienne contemporaine » parue chez Points. 

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