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RECYCLER PLUTÔT QUE RECONSTRUIRE : POUR UNE ETHIQUE DE LA PRESERVATION ARCHITECTURALE

{{Aéroport du Raizet, Palais de la Mutualité, Palais de Justice en Guadeloupe, Lycée Schœlcher en Martinique... Démolition, ou recyclage de bâtiments inutilisés? Les vrais enjeux des décisions à prendre nous échapperaient-ils - pollution, enfouissage ou mise à la mer de débris toxiques, coûts élevés, architecture 'nouvelle' insensible au patrimoine humain et culturel...

Le cas de l'ancienne Mairie et celui du Centre Culturel Rémy Nainsouta à Pointe-à-Pitre sont de bons exemples de recyclage architectural. Commercialement, la tendance est à la transformation des hôtels abandonnés en appartements à grande rentabilité, gourmands en énergie... Comme les aliments qui nous sont servis dans les restaurants les plus coûteux, les nouveaux bâtiments qu'on nous construit à coups de miliions d'euros ne nous inspirent le plus souvent ni sentiment d'appartenance, ni connivence culturelle avec leurs concepteurs.

Que faire de gros morceaux comme Baimbridge ou Schœlcher? Les démolir et en rejeter les milliers de tonnes de débris dans l'environnement visible et invisible, en laissant le vent emporter leur valeur énergétique humaine et leurs services rendus?

Faut-il parler de gaspillage, et "assassinat culturel", comme Madame Vani Bahl, architecte indienne qui exerce en Californie et en Inde? S'adonnant à l'architecture verte , elle plaide pour le recyclage fonctionnel de l'architecture abandonnée comme élément-clé du véritable développement durable, préservation de l'énergie humaine des siècles passés, et protection de l'environnement.

Voici la traduction de son article 'Recycle Rather than Rebuild', paru cette semaine même sur Boloji.com. J.S. S.}}

{{Recycle Rather than Rebuild}}
_ {{by Ms. Vani BAHL}}

L'intérêt renouvelé pour l'architecture "verte" qui se manifeste de nos jours devrait éveiller notre attention envers l'éthique de la préservation, comme pierre angulaire du développement durable. Maintenant que l'idée du recyclage des déchets s'ancre dans notre culture, je crois que nous devrions adopter le slogan "recycler l'architecture abandonnée". Le réemploi adapté des édifices n'est pas le produit de la nostalgie, mais une mesure économique. Les coûts de la construction grimpent, et nous ne pouvons nous permettre de reconstruire notre environnement à chaque génération. Tous les indices économiques reconnus, y compris l'accroissement de l'activité commerciale et l'augmentation de l'impôt sur le revenu plaident pour la viabilité du recyclage architectural.

Pour que la préservation soit un succès, nous devons nous débarrasser de notre vieille habitude consistant à démolir de vieux bâtiments et à tout recommencer à zéo. Nous devons plutôt considérer les restes architecturaux du passé comme une vaste réserve d'énergie matérielle, humaine et culturelle.

Au Rajasthan, en Inde, j'ai découvert de nombreux exemples de structures datant du 15ème siècle qui ont été restaurées et sont à nouveau habitées. Le Neemrana Fort Palace, autrefois en ruines, est maintenant un hôtel à caractère patrimonial. D'autres structures, presque réduites en tas de gravats, meurent d'envie de renaître. Quoiqu'endommagés, les murs et les plafonds peuvent être restaurés, et devenir de riches décors intérieurs déjà disponibles. Nous pouvons tirer parti de l'artisanat du 17ème siècle, préserver cette énergie humaine. Préserver, restaurer et réhabiliter en architecture entraînera beaucoup moins de destruction de nos ressources naturelles que construire du neuf. Les architectes doivent, pour l'apprécier, être sensibles à l'énergie utilisée dans la production et l'assemblage de matériaux nécessaires aux constructions nouvelles, de leur origine à leur fin de vie, et à leur réemploi.

D'après les statistiques, 40 pour cent des matériaux bruts qui pénètrent annuellement dans le circuit économique sont consommés par le bâtiment. Autre fait intéressant, environ 85 pour cent de l'énergie totale incorporée dans les matériaux sert à leur production et à leur transport; Avant même d'avoir atteint le site, les matériaux de construction auront entraîné la consommation de grandes quantités de combustible fossile.

Si tous les coûts cachés étaient détaillés dans la comptabilité, on se rendrait compte que le recyclage architectural est la seule stratégie rationnelle de gestion des ressources en matériaux. Les grandes surfaces construites qui sont dans un état d'abandon ou de semi-abandon seraient alors appréciées comme des ressources, plutôt que des obstacles à la croissance.

Les méthodes modernes de construction entraînent un gaspillage incroyable. Près de 25 pour cent de la masse totale des détritus produits aux Etats-Unis, en Inde, et dans d'autres pays provient directement des activités de construction et de démolition. Ces déchets - souvent dissimulés ensuite - sont polluants et dangereux pour l'environnement tant solide qu'atmosphérique.

La démolition de bâtiments existants entraîne le gaspillage tant de l'énergie incorporée dans l'édifice que de celle qui est consommée par la démolition. Cette énergie peut être considérable, compte tenu de la qualité et de la résistance des structures anciennes. A cela s'ajoute le coût de l'incinération des débris, le gaspillage de terres utilisées comme décharge, ou la pollution de la mer.


Les concepteurs sensibilisés aux pratiques de développement durable peuvent mettre en œuvre un programme de recyclage permettant de réduire la masse de déchets solides résultant de la construction tout en choisissant des matériaux eux-mêmes recyclables ou réutilisables.

Par contre, le réemploi adapté requiert plus de mise en œuvre que la construction neuve. Il suppose le reconditionnement des anciennes structures pour les adapter aux normes modernes. Cet appel des ressources humaines encourage la participation de la communauté locale, tout en activant le rythme architectural vernaculaire. Il nous rappelle que l'architecture vernaculaire est une pierre angulaire de notre identité.

{{La préservation de l'énergie culturelle}}

L'évolution de nos sociétés se reflète dans les types et le style de nos constructions. Cette relation donne aux édifices anciens une valeur à laquelle nous nous identifions. Cependant la mentalité d'affaires ne semble pas apprécier la valeur économique à long terme ni l'esprit culturel des bâtiments anciens. Cette dévaluation fait partie de la "mondialisation".

La célèbre phrase de Luis Sullivan, "la fonction précède la forme" semble appartenir à une philosophie dépassée, de même que celle de l'artiste indien Satish Gujral, "la culture précède la forme". L'approche commerciale actuelle de l'architecture suggère plutôt que ces sentiments devraient céder la place à celui-ci : "la mode dicte la forme". De nombreux bâtiments modernes ne reflètent pas les richesses et la complexité de l'évolution culturelle. Peu de concepteurs contemporains semblent valoriser un esprit d'émotion en architecture.

La préservation ou la restauration d'un bâtiment qui a un mérite historique et sa réadaptation fonctionnelle permettent de "recycler" aussi son énergie culturelle. L'histoire remise en action, et les éléments matériaux de la construction - murs, sols, fenêtres, portes et toit - enveloppent à nouveau un espace qui connecte l'intérieur et l'extérieur tout en nous protégeant des éléments climatiques.

L'ancienne structure avait très probablement été placée de façon stratégique, pour bénéficier de la meilleure vue et de l'orientation optimale au soleil, au vent, et aux facteurs climatiques. Elle avait peut-être été bâtie afin d'assurer la sécurité des occupants et de poser un équilibre entre la masse de l'édifice et les espaces ouverts.

Les immeubles anciens préservent la culture et l'identité locale et créent un sentiment d'appartenance. D'une certaine façon, nous recyclons l'énergie de la ressource humaine qui s'est incorporée dans celle du matériau. Nous rendons vie au passé pour qu'il fasse partie de l'avenir, créant ainsi d'importantes connections temporelles.

Voulons-nous effacer ce lien en jetant à la décharge la pierre qui a été témoin du passé de l'humanité ? Est-ce si "vert" d'éviter la décharge, tout en réduisant la mémoire commune à un tas d'agrégats ? Quand mettrons-nous la valeur de la vraie architecture au-dessus de la fascination consumériste pour la nouveauté et la mode ?

August 10, 2008

{{Madame Vani Bahl est Architecte, associée à l'US Green Building Council, North California Chapter.}}

{{Source :}} [ICI->http://www.boloji.com/environment/195.htm]

{{Traduction :}} Jean S. Sahaï

{{Photos, dans l'ordre :}}

1. Le Neemrana Fort Palace au Rajasthan, en Inde, un fort du 15ème siècle qui a été restauré en hôtel à caractère patrimonial.

2. De riches intérieurs sont déjà présents dans les espaces abandonnés à recycler.

3. Neemrana, Rajasthan, Indie. De tels monuments sont une source d'énergie matérielle, humaine et culturelle.

4. Ces gratte-ciels indiens qui copient ceux de l'occident sont à la fois gaspilleurs d'énergie et coupables d'assassinat culturel. Leur construction dépend de technologies importées coûteuses, et ils ne restent habitables que par la perfusion massive de coûteuse énergie mécanique.

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