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Refuser de s'enfermer dans des rôles mortifères

Refuser de s'enfermer dans des rôles mortifères

« Quel dommage que tu ne sois pas plus noire » de Yasmine MODESTINE / ou de la difficulté d'être française et  métisse.

Le récit autobiographique de l’auteure française Yasmine Modestine pourrait/devrait être essentiellement consacré à son parcours en tant que comédienne formée au Conservatoire national d’art dramatique et à son expérience de chanteuse. Ce n’est pas le cas. Une pierre d’achoppement incongrue étant venue contrecarrer le déroulement optimal de sa carrière et son épanouissement personnel. L’entrave n’a aucun rapport avec sa vocation et son métier d’artiste, elle réside dans le fait qu’elle est née d’un père « noir » martiniquais et d’une mère « blanche » berrichonne - et qu’elle est donc « métisse ». On a envie de préciser « physiquement métisse » car l’auteure née à Montargis (Loiret), ayant grandi en Normandie, n’est pas, pour reprendre son expression, de « nationalité métisse». Dans le pays de son père elle est une touriste, elle ne parle pas créole, elle n’est pas créole, elle n’a donc pas de culture autre que française même si ce n’est pas une évidence pour tous ses compatriotes.
Dans son livre, Yasmine Modestine s’interroge sur l’origine, la persistance et les formes des préjugés de couleur. Elle se réfère notamment aux productions télévisuelles, théâtrales et cinématographiques françaises cantonnant les comédiens issus de «la diversité» à des rôles secondaires pour ne pas dire subalternes. Elle note que Georges Aminel, le premier acteur métis entré à la Comédie française en 1967, a démissionné de ce prestigieux théâtre pour des raisons qu’il a expliquées ainsi : « Je suis trop blanc, trop noir, le cheveu trop crépu ou pas assez. C’est bien simple, j’ai passé mon temps à me barbouiller et à prendre un accent. Alors si parce que mon père est antillais je dois, toute ma vie, incarner des Sud-Américains explosifs ou des indigènes fanatiques, je préfère arrêter.» (Elle ne dit pas que le comédien avait aussi été malmené par la critique indignée de le voir interpréter le rôle d’Œdipe). Yasmine raconte comment élève au Conservatoire, elle est cassée volontairement par des professeurs ou des comparses soucieux de l’enfermer dans des rôles mortifères. On la somme de représenter l’Afrique ou alors on dit, sans la regarder: « J’ai pensé à Yasmine, c’est une version colorée mais pas trop». Lors des castings, on la prévient : « Il n’y a pas de gens comme vous dans le film» avant de la contraindre, sur une page d’accueil, à cocher la case censée lui correspondre, trois possibilités : European, African, Asian. Elle hésite, on coche pour elle la case « African ». Lui sont proposés des rôles stéréotypés censés correspondre à sa couleur. Lui est grossièrement dénié le droit de jouer un rôle de femme tout simplement. Sa formation validée par le Conservatoire d’art dramatique est considérée comme nulle et non avenue. Dès le départ, elle en avait été avertie par le directeur : «Les Noirs, c’est compliqué. Il faut un parti pris de mise en scène pour justifier leur présence.» Quand l’acteur noir se plaint de la discrimination dont il est l’objet, il est jugé « parano », « susceptible », incapable de s’adapter.

Yasmine Modestine s’interroge plus globalement et de façon approfondie sur les formes de dénigrement des métis dans différents domaines (vie en société, politique, culture, histoire…). Son ouvrage fourmille de remarques illustrées d’exemples tirés également de son propre vécu. En France, l’ordre intimé aux métis de se revendiquer en tant que noir vient à la fois des « noirs » et des «blancs », aussi prompts les uns que les autres à les accuser d’ «avoir un problème avec leur couleur». De par les circonstances de sa naissance, l’auteur, au départ, ne se connait pas d’arrière pays culturel autre que franco-français, on note cependant qu’elle en est venue à trouver réconfort dans la découverte d’illustres noirs, dont elle ignorait l’existence et le combat, notamment Aimé Césaire (Martinique), Félix Eboué (Guyane), Cheikh Anta Diop (Sénégal)…

Tous les métis n’ont pas la même histoire mais en ce qui la concerne, les mauvais coups pris dans l’exercice de sa profession ont fait longtemps écho à ses blessures d’enfance. Sa mère berrichonne, enfant de la DDASS, l’a laissée à un père martiniquais lui assénant coups de ceinture et paroles destructrices en rapport avec sa couleur de peau : «Ta mère t’a abandonnée parce que tu es noire.» Yasmine a été amenée pour comprendre son père à s’intéresser à son pays natal. Elle a appris que dans le moule violent de l’histoire coloniale les représentations sociales ont été calquées sur les distinctions de couleur et qu’à la Martinique son métissage aurait été pour elle une bénédiction. Si autrefois, il lui est arrivé de souhaiter être blanche ou de pouvoir passer pour blanche, aujourd’hui, forte des réflexions menées, elle refuse plus que jamais l’assignation qui lui est faite, parce que métisse, de rester à une place désignée. Convaincue des combats à mener (elle est notamment favorable à la politique dite des quotas comme dans les pays anglo-saxons) Yasmine Modestine réaffirme à la fin de son ouvrage son appartenance : « Je suis métisse, née à Montargis dans le Loiret, j’appartiens à l’Occident. Je suis européenne.» Dont acte !

A noter qu’aujourd’hui, chez le même éditeur, des artistes françaises dont Sonia Roland, Firmine Richard et  Aïssa Maïga publient un ouvrage intitulé « Noire n’est pas mon métier ».

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES

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