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Relire ou découvrir Alain Anselin

   Comme intellectuel plus discret et moins médiatique qu'Alain ANSELIN, on ne fait pas mieux. Pourtant, ce Guadeloupéo-Martiniquais, qui vit alternativement sur les deux îles, est un chercheur si considérable que Cheick Anta DIOP, le savant sénégalais qui démontra que l'Egypte antique était "nègre" ou en tout cas dirigée par des Noirs, prouvant du même coup "l'antériorité des civilisations nègres" par rapport à toutes les autres, écrivait ceci à son propos :
   "Mon vrai successeur vit de l'autre côté de l'Atlantique et c'est un Antillais. Un Mulâtre..."

   Ce faisant DIOP décochait une flèche à cette nuée de pseudo-égyptologues, demi-savants, autodidactes imbus d'eux-mêmes et autres afrocentristes inconséquents qui n'ont jamais fait l'effort d'apprendre les hiéroglyphes et donc l'égyptien ancien et qui s'imaginent qu'il suffit de brailler "Nègre ! Nègre ! Nègre !" en sautant comme des cabris au son d'un tamtam et vêtu d'un boubou pour être des sommités ou être considérés comme tels. A. ANSELIN a, lui, fait cet effort et c'est l'effort de toute une vie car apprendre cette langue vieille de 3.000 ans qui utilise un système graphique aussi complexe exige une manière d'ascèse. 
   A propos de Cheick Anta DIOP, A. Anselin (1995) écrivait d'ailleurs ceci :
   « Cheikh Anta Diop rendit l'Égypte à l'Afrique et l'Afrique à l'histoire, rupture épistémologique préparée, de Thomas Blyden aux États-Unis à Anthénor Firmin en Haïti, par mille travaux souvent mal argumentés mais ébranlant la vieille problématique coloniale qui sous-tendait l'herméneutique classique de l'égyptologie, l'interprétation des historiens et la formation des esprits. Ces travaux avaient le même défaut, quand bien même ils s'évertuaient à rendre à l'Afrique son histoire et l'Égypte : la méconnaissance de la langue des Égyptiens et de leur écriture. En fondant son travail sur ce domaine nouveau, Cheikh Anta Diop fit sauter le mur idéologique qui avait fini par séparer l'étude de l'Afrique de l'étude de l'Égypte : à la fois en faisant reconnaître la fécondité scientifique de son approche par les égyptologues au Colloque du Caire organisé par l'UNESCO en 1974 [...] et en devenant, armé de cette heuristique nouvelle, le premier scientifique africain moderne à étudier l'Égypte et à en renouveler l'intelligence. »
   Mais, outre le fait de l'apprendre, A. ANSELIN, pendant une bonne douzaine d'années, a enseigné l'égyptien ancien au sein de la licence de Sciences du langage et la Licence de créole mises en place, dans les années 90, par le Pr Jean BERNABE et son groupe de recherches, le GEREC (Groupe de Recherches en Espace Créole) et y a publié une revue, Les Cahiers Caribéens d'Egyptologie, qui en est déjà à sa dixième livraison, revue dont les articles étaient recensés dans les meilleures revues d'égyptologie du monde et qui accueillait d'ailleurs des articles d'égyptologues étrangers mondialement reconnus. Des générations d'étudiants ont donc pu être sensibilisés à l'égyptologie sur le campus de Schoelcher et l'on notera que ce sont les créolistes qui ont permis à cela de se réaliser. Tout comme, dans le même temps, ils ont permis que le tamoul y soit enseigné (par le Pr LOGANADIN qui, à cette occasion fabriquera même une méthode d'apprentissage français-tamoul avec cassettes-audio dont la publication a été financée par le GEREC) de même que le chinois (par Hui-PIN WEN, maître de conférences dans cette même faculté).
   Mais Alain ANSELIN est également un africaniste au sens où l'on entend ce terme au sein de l'Université française c'est-à-dire un spécialiste des cultures négro-africaines, en particulier d'Afrique de l'Ouest, dont il lit nombre de langues (wolof, peuhl, bambara etc.) et à propos desquelles il a publié de nombreux articles scientifiques ainsi que des ouvrages comme La Question peule et l'histoire des égyptes ouest-africaines en 1981. Egyptologue, africaniste (quoique les adeptes de Cheick Anta Diop aient virulemment critiqué "l'africanisme" des chercheurs européens comme plus tard le Palestinien Edward SAID rejettera leur "orientalisme"), mais aussi américaniste car ayant travaillé aussi sur les cultures noires des Amériques, en particulier des Antilles à propos desquelles il publiera, en 2009, un ouvrage fondamental, Le Refus de l'esclavitude. Résistances africaines à la traite négrière qui déroge quelque peu aux méthodologies habituellement utilisées par nos historiens pour lesquels ne comptent que les archives écrites (rédigées évidemment par le Pouvoir colonial ou le Maître blanc). 
   Mais autre corde à son arc, A. ANSELIN est également sociologue et ses tous premiers travaux ont porté sur l'émigration antillaise en France, ces dizaines de milliers de Martiniquais, de Guadeloupéens et de Guyanais que le BUMIDOM (Bureau des Migrations des Départements d'Outre-Mer) a "charroyé", à compter des années 60 du siècle dernier, et cela durant des décennies, dans "la Mère-patrie". ANSELIN a tiré un bel ouvrage de ses recherches, "L'Emigration antillaise en France. La troisième île" (1979), qui fait de celle-ci, selon lui, une composante à part entière de nos sociétés guadeloupéenne et martiniquaise.
   Parmi les nombreuses publications d'ANSELIN, qu'il est évidemment impossible d'examiner de manière approfondie dans un article aussi bref et dont certaines sont, hélas, devenues introuvables, mal récurrent qui frappe nos productions intellectuelles de toutes nature, ce qui n'a absolument pas l'air d'inquiéter nos politiques, on peut citer :
 
   . L'Emigration antillaise en France. La troisième île (1979).
 
   . La Question peule et l'histoire des égyptes ouest-africaines (1981). 
 
   . L'Oreille et la cuisse. Essais sur l'invention de l'écriture hiéroglyphique antillaise (1989).
 
   . Le Mythe d'Europe. De l'Indus à la Crète (1991).
 
   . La Cruche et le tilapia, une lecture africaine de l'Egypte nagadéenne (1995).
 
   . Le Refus de l'esclavitude. Résistances africaines à la traite négrière (2009).
 
   Il faut également rappeler qu'il a été à la fondation de la fameuse revue littéraire et de Sciences humaines CARBET, avec Serge DOMI et André LUCRECE, dans les années 80, du LARIAMEP (Laboratoire de recherches de l'AMEP) à la même époque avec le soutien du directeur de cet établissement, Jean-Louis FONSAT et qu'il est membre, depuis 1990, de l'Advisory Honorary Committee de la revue Journal of Caribbean Studies. Mais, en homme modeste, A. ANSELIN a préféré enseigner toute sa vie en lycée professionnel à la Martinique et vivre dans un non moins modeste HLM au sein de ce qu'il a coutume d'appeler, avec l'humour, le côté pince-sans-rire qui le caractérise, "la République de Dillon". 
   Aujourd'hui, dans sa retraite guadeloupéenne, il regarde pousser le colatier (pied de "cola") qu'il a ramené d'un de ses nombreux séjours en Afrique et continue à faire ses recherches ainsi qu'à publier. En véritable savant qu'il est, chose pas si courante sous nos cieux...