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Relire ou découvrir Jacques Stephen Alexis

   Il est des destinées brèves, mais fulgurantes, celles d'hommes ou de femmes qui n'atteindront pas la quarantième année de leur âge, mais qui, dans le bref laps de vie qui leur est imparti, marqueront de manière définitive leur passage en ce monde : tel le poète français RAIMBAUD ou le psychiatre et écrivain martiniquais Frantz FANON. Ce fut aussi le cas du grand romancier (et médecin) haïtien Jacques Stephen ALEXIS tué sur une plage du nord d'Haïti par les Tontons-macoutes de François DUVALIER alors qu'il y débarquait avec des compagnons d'armes pour y installer un foyer de résistance à la dictature. L'auteur du magnifique "Compère général Soleil", publié par les éditions Gallimard en 1955 et qui manqua de peu le Prix Goncourt, n'avait que 39 ans.

   Fils d'un écrivain et diplomate, Jacques Stephen ALEXIS se situe dans la continuité d'une brillante tradition haïtienne, celle des médecins-écrivains, tradition qu'a poursuivi un romancier comme Jean METELLUS (dont toute l'œuvre a été publiée chez Gallimard) et que poursuit encore Jean-Robert LEONIDAS, peu connu en dehors du Québec, ou encore l'un des plus grands poètes haïtiens modernes, Joël des ROSIERS. Tout jeune, encore étudiant à la Faculté de médecine de Port-au-Prince, ALEXIS sera l'un des principaux leaders du mouvement de ce que l'on appellera "la Révolution de 1946" qui aboutira à la destitution du président LESCOT. Collaborateur et fondateur de diverses revues littéraires, parmi lesquels "La Ruche", il est à la fois un agitateur d'idées, un militant politique, un écrivain et un homme de science qui poursuivra des études de neurologie à Paris au début des années 50. Dans la capitale française, il se rapprochera du Parti communiste, très puissant à cette époque où le monde est divisé en trois (le monde capitaliste, le camp soviétique et le Tiers-monde), il sera amené à visiter différents pays d'Europe de l'Est et même la Chine du président MAO-TSE-TOUNG. Il existe une célèbre photo qui montre ce dernier serrant chaleureusement la main du jeune Haïtien un peu impressionné.

   En même temps que son investissement politique, Jacques Stephen ALEXIS s'emploie à définir dans ses conférences ou interventions et à exemplifier dans ses œuvres romanesques ce qu'il appelle le "réalisme merveilleux haïtien", pendant en quelque sorte du fameux "real maravilloso" (réel merveilleux) des écrivains latino- caribéens et latino-américains. Il y voyait, dans ce mélange de baroque et de réalisme, la meilleur façon d'exprimer l'imaginaire du peuple haïtien ainsi que les souffrances que l'Histoire lui a infligées. C'est la théorie qu'il défendra en 1956 lors du 1er Congrès des Ecrivains et Artistes Noirs qui s'est tenu à La Sorbonne. Il l'exemplifiera dans son chef d'œuvre, Compère Général Soleil" (1955) qu'Hervé BONNET décrira ainsi dans "L'EXPRESS" :

   "L'histoire qui nous est contée est celle d’un démuni, d’un pauvre hère haïtien de la première moitié du XXème siècle : Hilarion. Etrange prénom que celui d’Hilarion. Peut-être l’auteur a-t-il voulu montrer qu’il y a, paradoxalement, une certaine faveur (hilarité en grec signifie « favorable) à être défavorisé dans l’existence ? A moins que ce ne soit pour signifier l’éclat rieur de ce soleil qui flamboie au cœur de certains nécessiteux et qui leur fait aimer la vie même si elle n’aura jamais été pour eux qu’une marâtre bien plus qu’une mère ? Quoi qu’il en soit, l’histoire est belle, belle à en pleurer pour nous et belle à en mourir pour le héros et pour l’auteur qui eut, prophétisation de l’écriture, le même destin que son personnage. Hilarion, poussé par la faim, commet un vol qui le mène en prison où il sera passé à tabac par des policiers aussi véreux que vicieux. Là, il fera la rencontre d’un certain Pierre Roumel, charismatique personnage, communiste de son état, qui lui fera prendre conscience, par son humanisme authentique, du chemin qu’il lui faudra emprunter pour devenir un homme, même si au bout de ce chemin, au bout de ce tunnel dont on comprend finalement qu’il est aussi et surtout un canon de révolver, luit un point rouge à l’instar de ceux qui percèrent le flanc droit du dormeur du val."

   Trois autres romans de toute beauté continueront sur cette voie où l'amour, la solidarité, le courage et le respect de la nature constituent les ingrédients essentiels, en particulier "Les Arbres musiciens" (1957), cela dans une écriture qui avance tel un fleuve emportant le lecteur, charriant métaphores, allégories, symboles, tout un lot d'images qui sont comme la marque, l'empreinte de Jacques Stephen ALEXIS. Etre de conviction, d'exaltation même, frère de tous les opprimés du monde et pas uniquement de son peuple, il est le contemporain et l'alter ego haïtien du Martiniquais Frantz FANON.

   Cinquante années après sa mort : un petit miracle ! La découverte d'un roman inachevé, L'Etoile absinthe, que l'on pensait perdu à jamais et que les éditions Zulma (Paris) ont réédité en cette année 2017. C'est l'histoire d'une prostituée cubaine qui renoue avec l'homme qu'elle a aimé autrefois, retrouvailles exaltantes et difficiles tout à la fois. On y sent une plume en train de s'affirmer, de trouver sa voie et toute heureuse de la parcourir, une écriture somptueuse qu'hélas, le destin a arrêté trop tôt. Jacques Stephen ALEXIS n'en demeure pas moins un auteur majeur d'Haïti, de la Caraïbe et du monde francophone.

 

OEUVRES DE JACQUES STEPHEN ALEXIS :

·  Compère général soleil (1955), Collection « L'Imaginaire », Paris, Gallimard

·  Les Arbres musiciens (1957), Collection « L'Imaginaire », Paris, Gallimard

·  L'Espace d'un cillement (1959), Collection « L'Imaginaire », Paris, Gallimard

·  Romancero aux étoiles (1960), Collection « L'Imaginaire », Paris, Gallimard

·  L'étoile Absinthe, suivi de Le léopard, Zulma, Paris.

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